Accueil > A lire, à voir, à écouter > Agriculture. La crise.

Agriculture. La crise.

lundi 20 juillet 2015, par Gérard Borvon

Ce texte est extrait de "S-eau-S, l’eau en danger". Publié en 2000, il reste d’une étonnante actualité.

La crise est le mode de gestion adopté par le lobby. Elle a ses règles.

Pendant les périodes de vaches grasses les plus gros, qui sont aussi les plus subventionnés, engrangent des fortunes. Ils en profitent pour grossir encore et produire plus. Derrière eux les petits cherchent à se placer à coup de crédits accordés par les banques qui poussent à l’investissement dans de nouveaux ateliers ou de nouvelles serres. Les banques s’y retrouvent toujours, les constructions font marcher les entreprises du bâtiment qui sont aussi leurs clientes et, si l’agriculteur fait faillite, elles seront toujours les premières servies. Arrive la surproduction. On l’attendait, elle est aussi inévitable que l’aller et retour des marées de l’océan proche.

Vient alors le temps des manifestations. Le système est bien rodé, chaque canton a son correspondant. Quelques coups de téléphone et en quelques heures un rassemblement est organisé, nocturne de préférence, devant le domicile du sous-préfet ou du préfet ou devant quelque autre bâtiment public

Règle numéro un : canaliser la colère vers une cible extérieure bien identifiée : le gouvernement, l’Europe, les américains, les céréaliers du Nord ou du Centre, les producteurs espagnols, les hollandais, les allemands de l’est. Le lobby breton qui a accéléré la ruine de plusieurs régions agricoles françaises a l’art de cultiver le complexe du perpétuel agressé.

Règle numéro deux : ne pas faire dans la dentelle ! Les manifestations doivent être violentes. Il faut des bâtiments saccagés, de préférence des préfectures, des sous-préfectures, des perceptions, des mairies. Quand elles sont trop bien gardées, on barre les routes, on s’attaque aux trains. La casse c’est comme les dettes : on ne met pas en faillite le gros emprunteur, on n’attaque pas en justice le gros casseur.

On a vécu dans la gare de Landerneau le débat surréaliste entre deux groupes de manifestants. Certains voulaient casser la gare dont les parois sont constituées de plaques de verre. Les autres préféraient incendier les commandes électroniques qui règlent les aiguillages et les feux de sécurité. Finalement les partisans de l’incendie l’ont emporté, c’était plus efficace. Les minoritaires se sont rattrapés en cassant une ou deux portes pour le symbole et le défoulement. Tout ce dialogue se tenait à une vingtaine de mètres des quelques policiers dépêchés sur place et qui avaient la consigne de ne pas bouger.

Inévitablement le coup fonctionne, les médias nationaux friands de spectaculaire relaient l’événement, le téléphone des ministres est saturé par les appels des élus et administrations locales. Les responsables de la casse sont reçus dans les salons de la république. Ils en reviennent avec les subventions arrachées et couverts de la gloire du bon coup encore une fois réussi.

Vient ensuite la sortie de la crise.

Tout le monde n’en sort pas indemne, loin de là. Les jeunes qui venaient de s’installer, les exploitants non remis d’une crise précédente se retrouvent avec une trésorerie dans le rouge. Les banques ne sont pas des associations philanthropiques, elles ferment le robinet des crédits, c’est la faillite. Fort à propos il se trouve un gros producteur voisin qui peut faire une proposition de rachat et même pourquoi pas embaucher l’agriculteur indépendant comme salarié. Ainsi se font les concentrations. Les années 1998 et 1999 auront été en Bretagne le théâtre de deux crises qui laisseront des traces. Celle d’abord des « légumiers », celle ensuite des « porcins » ainsi que ces deux professions se désignent elles mêmes. Elles méritent qu’on s’y attarde : en même temps qu’elles sont classiques elles signent l’échec du modèle qui les a engendrées et annoncent la rupture entre ceux qui sont restés des agriculteurs, des paysans, et ceux qui sont devenus des industriels sans accepter les contraintes de ce nouveau statut.

Choux-fleurs : la guerre des dix jours.

Avril 98. A peine sortis d’une guerre de l’endive qui avait vu arriver des monceaux de légumes gluants sur les places et les entrées des villes, les légumiers embrayent sur une guerre du chou-fleur. L’armistice signé pour la première avait apporté 16 millions de francs destinés à la promotion de l’endive, 50 millions de francs pour celle des autres légumes et 77 millions de soutien européen. Insuffisant ! devait déclarer la profession du chou-fleur. Les hostilités étaient à nouveau ouvertes. On décharge des centaines de tonnes de choux-fleurs sur la quatre voies et dans les centre-ville de Landivisiau et Lesneven. Du classique. Mais le week-end de Pâques approche et l’idée germe de bloquer les trains. Première tentative le 9 avril à 4 heures du matin. Un groupe de 300 agriculteurs peut sans problème allumer un feu sur la voie ferrée à Saint-Thégonnec près de Morlaix. Constatant que ce feu détruit tous les signaux de sécurité et, en particulier, empêche les barrières du passage à niveau de redescendre, l’idée se fait jour de s’en prendre à d’autres gares de la ligne Brest-Paris. Celle de Guingamp est saccagée. Prévenu dix minutes plus tôt, le chef de gare a juste eu le temps d’arrêter la circulation des trains venant de Brest, Rennes ou Paris. Bureaux dévastés, vitres cassées, toilettes détruites, feux sur les rails, employés SNCF molestés, opération réussie !

Nouvelle destination : Landerneau. Il ne sont que quarante mais bien organisés. Le dispositif de sécurité est vite repéré. Au moyen de palettes de bois, arrosées d’huile et d’essence, le feu est mis aux câblages et aux dispositifs électroniques. Un nuage noir et épais s’élève dans le ciel de la ville. Les forces « de l’ordre » contemplent. Le lendemain les employés de la SNCF commencent à panser les plaies. Dès l’abord on constate qu’il faudra plusieurs millions de francs et plusieurs jours pour remettre tout cela en l’état. Sans complexes le leader du mouvement renvoie la balle dans le camp du gouvernement « c’est la faute à Le Pensec qui nous a provoqués ». A ce jour, aucune sanction n’a encore été prise, l’impunité est totale. Le contraste est remarquable entre cette coupable indulgence et la rigueur immédiate des pouvoirs publics et des juges à l’encontre des paysans qui à l’appel de la confédération paysanne ont déplanté quelques champs illégaux de maïs transgènique ou encore à l’égard de José Bové et de ses amis du Larzac après leur action symbolique contre un Macdo. Au fait, pourquoi cette nouvelle guerre ? Le soleil était en avance et les têtes de choux fleurs se sont épanouies trop tôt. Les cours se sont effondrés. Sur les 102 millions de têtes produites depuis Janvier il a fallu en détruire 24 millions. Comme le chou-fleur représente 56% de la production légumière bretonne il y a nécessairement un problème.

Pourtant le porte-parole des légumiers est formel, ce n’est ni le climat ni la surproduction, c’est l’Europe ! « Avec notre petite production de légumes, nous nous en sortions auparavant. Maintenant cela n’est plus possible. L’Europe s’étend. Nos concurrents ont des charges très basses. Nous ne pouvons pas réduire les nôtres » Le discours est habile, l’image du paysan breton victime de l’espagnol fait toujours recette. Du moins quand on la regarde d’un peu loin. Vu du Finistère le paysage est légèrement différent. Chacun connaît la puissance du lobby de l’artichaut et du chou-fleur. Il a été le premier à ouvrir la voie du système productiviste. Le premier à recueillir les précieuses subventions investies dans le transport maritime ou aérien de ses produits. Le premier aussi à détruire ses sols et ses nappes phréatiques. Les finistériens savent également que le producteur breton de choux-fleurs est installé sur deux, trois ou quatre productions différentes. Quand un légume est en crise, il peut se rattraper sur un autre. Tout cela, le ministre de l’agriculture du moment qui est breton ne l’ignore pas. Raison de plus pour que le lobby décide de « mettre le paquet ». Routes barrées, choux-fleurs déversés, feux de pneus obtiennent enfin le rendez-vous ministériel souhaité. A la sortie cependant le profil est plutôt bas. Cette fois le ministre n’a pas cédé sur l’essentiel. Les subventions resteront à 50 millions au lieu de 100 réclamés. De plus ces subventions seront données aux cas par cas, elles concerneront les petits producteurs et les jeunes agriculteurs et ne seront plus distribuées, comme par le passé, par le lobby lui même.

La violence cette fois n’a pas payé, même le syndicalisme agricole l’a dénoncée à travers les responsables nationaux et régionaux de la FNSEA.

Terres polluées, système économique fragilisé, le bilan de ces trente années de productivisme commence à se montrer sous son vrai jour. Les jeunes exploitants, premières victimes de la crise, s’interrogent sur l’avenir que leur a préparé la génération aujourd’hui au pouvoir dans les organismes agricoles. Plusieurs envisagent sérieusement une reconversion à l’agriculture biologique. Une vraie révolution dans ce secteur où récemment encore le producteur « bio » était considéré comme un attardé n’ayant rien compris à l’agriculture moderne, à tel point que plusieurs jeunes du pays ayant voulu tenter l’expérience avaient dû soit y renoncer soit aller s’installer ailleurs. Le lobby aujourd’hui leur fait les yeux doux. Volonté de soigner son image ou réelle prise de conscience ?

Du chou-fleur au cochon

Fin avril 1998, la guerre du chou-fleur est à peine terminée que celle du cochon démarre. Les producteurs du Morbihan, qui est sans doute le département le plus sage de Bretagne, sont les premiers à se mobiliser. Le cours qui était monté jusqu’à 12,57 F le kilogramme en 1997 est tombé à 6,56F. Les jeunes éleveurs de la F.D.S.E.A s’inquiètent « on n’est peut-être pas au bout de nos peines. Il faut s’attendre, avant la fin de l’année à quelque chose de très, très dur » (propos recueillis par Jean-Michel Le Claire, Ouest-France). Déjà ces jeunes agriculteurs qui se savent menacés regrettent qu’aucune mesure n’ait été prise par la profession pour maîtriser la production. « La plupart des producteurs appelaient à la maîtrise » rappelle l’un d’entre eux, « Mais dès que les cours remontent, tout le monde oublie les bonnes résolutions. On ne parle de maîtrise que quand la crise est là : ce n’est pas sérieux » . De son côté la confédération paysanne dénonce la position « scandaleuse » de la Fédération Nationale Porcine qui continue de revendiquer une augmentation de 35% sur les dix ans à venir. La crise programmée depuis de longs mois commence avec juste un peu d’avance. On ne l’attendait pas avant Septembre, elle s’annonce dès le mois de Mai. Pendant les trois glorieuses, 1995, 1996, 1998, les mieux placés ont amassé un confortable trésor de guerre. L’affaire de la vache folle et la fièvre porcine en Hollande ont produit de véritables miracles. Le porc breton a su occuper le terrain laissé libre pas ses concurrents malchanceux. Chacun a voulu en profiter, mais à partir d’aujourd’hui, malheur aux plus faibles ! 6,50F sera le prix moyen d’un été sans soleil et sans grillades, il faut s’attendre à un automne dur. En septembre la descente aux enfers s’amorce : 6,14F dès le début du mois, 5,84F le 10 !

Première manifestation dans la nuit, à Quimper, devant la préfecture. On s’en prend à Louis le Pensec sommé de sortir les agriculteurs de la crise en abandonnant la circulaire qu’il a signée avec Dominique Voynet sur la protection de l’environnement. Bel exemple de la confusion entretenue par le lobby : pour sortir de la surproduction on revendique le droit de produire encore plus !

Il faut chauffer les troupes, peu importe que le propos soit incohérent, l’essentiel est qu’il soit radical et qu’il désigne un adversaire. Encore une fois les écolos et l’environnement peuvent bien faire l’affaire ! Il est d’autant plus important de resserrer les boulons que certains commencent à exprimer leurs doutes. « Il faudra bien qu’on réfléchisse à l’organisation de la filière » déclare un jeune producteur aux journalistes, « quand les cours dégringolent de 12F à 6F en quinze mois, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas » Le ministère de l’agriculture tente de parer au plus pressé. Louis le Pensec fait appel à Bruxelles pour obtenir des opérations de stockage afin de soutenir les cours et de décider une exportation vers la Russie. Il négocie avec les banques une enveloppe de 420 millions de prêts à taux très faible pour soutenir les éleveurs, mais il ne parvient pas à ce que les gros producteurs soient exclus de cette aide. Le lobby ne peut renoncer à exploiter la détresse des plus faibles, le ministre socialiste doit sans cesse batailler pour que l’aide arrive à ceux qui en ont réellement besoin. La casse commence. Des perceptions sont murées, on s’attaque aux grandes surfaces et à nouveau on assiste au spectacle révoltant de porcelets pendus aux grilles des édifices publics. Le 15 octobre le cours a atteint 5,63F, niveau le plus bas depuis plus de vingt ans, le 26 Octobre il est à 5,40F . Dès le lendemain la préfecture de Quimper et le mobilier urbain de la ville paient l’addition. Et puis vient la nuit du 29 au 30 octobre à Brest. Le rendez-vous avait été fixé à 21h30 sur le parking d’un supermarché périphérique : « Vous n’êtes pas venus pour écouter des discours, tous aux voitures, direction la mairie ». D’emblée le ton est donné. Une heure plus tard les premières liasses de dossiers volent par les fenêtres. Le lendemain matin les premiers arrivés découvrent un spectacle de désolation. Les alentours de la mairie, les couloirs, le hall de réception sont couverts de dossiers et de disquettes d’ordinateurs ; travail de plusieurs années anéanti en quelques heures. Les murs sont couverts de bombages, les bureaux dévastés, les affaires personnelles éparpillées. Le restaurant d’entreprise a été pillé et même une réserve de cadeaux pour le Noël des enfants des employés a disparu.

L’effet est désastreux. Plusieurs manifestants avaient d’ailleurs quitté les lieux, écoeurés de l’attitude de leurs collègues menés par des leaders irresponsables. Pourtant, une audience leur était accordée, le jour même, au ministère de l’agriculture dont ils sortiront avec un cadeau de 100 millions de francs bientôt suivi d’un autre de 150 millions. Ces deux mesures seront d’ailleurs dénoncées par les instances européennes. Une manifestation régionale est organisée pour la semaine suivante, peut-être peut-on espérer encore mieux !

Ce 6 Novembre avait été programmé comme le sommet de la mobilisation. Le rassemblement était interégional avec la représentation de six régions de l’Ouest : la Bretagne, les Pays de Loire, la Normandie, le Centre et le Poitou-Charentes. Le résultat n’est pas celui espéré. Seulement 4000 personnes pour un espace géographique aussi étendu et, surtout, peu d’ambiance. Les saccages des jours précédents ont laissé des traces dans les esprits et des voix discordantes commencent à se faire entendre. Les dirigeants libéraux du lobby porcin avaient jusqu’à présent réussi à faire admettre que seul le « marché » pouvait réguler la production. Aujourd’hui, beaucoup comprennent les règles particulières de ce prétendu marché :

« Quand ça va bien, on achète le voisin, quand ça va mal on demande des aides publiques ».

Le président de la chambre d’agriculture de Bretagne lui même s’interroge sur la loi qui s’est jusqu’à présent imposée dans le milieu agricole : celle du plus fort. Les gros mangent les petits mais à ce jeu on trouve toujours plus gros que soi. Bientôt les exploitations auront atteint une taille telle que seules des firmes privées ou des coopératives pourront les reprendre. On aura alors l’agriculture sans paysans dont rêvent les multinationales de l’agro-alimentaire.

La loi du silence commence à se rompre. Le journal Ouest-France publie l’interview d’un responsable économique de la filière qui, sous le couvert du secret, confirme ce que chacun soupçonne :

Certains ont accumulé des trésors de guerre !

Le calcul est simple. Sur les onze dernières années le prix moyen du porc a été de 9,22 F le kilo. Un élevage de 100 truies produisant environ 2000 porcs à 83kg de viande par porc rapportait de l’ordre de 300 000 F par an. « avec 400 truies un éleveur qui s’est bien débrouillé est à la tête de 10 millions qu’il a placés chez nous ou chez des courtiers à Paris. Les gros éleveurs ont beaucoup investi en bourse, dans les chevaux de course, en épargne retraite. Dans l’immobilier aussi : près de chez eux, mais aussi à Rennes, à Nantes, à Paris et sur la Côte d’Azur...certains ont vécu avec 400 000 F par an, les meilleurs avec des salaires que bien des PDG leur envieraient » (propos recueillis par Michel Urvoy). Il est évident que ces industriels du hors-sols camouflés en paysans sont les premiers arrosés par les subventions supposées aider les plus faibles de la profession. Ils n’auront même pas à piocher dans leur cagnotte pour traverser la crise car leurs coûts de production étant très faibles, ils gagnent encore de l’argent quand le cours est à 6F le kilo. Ils sont ainsi de 5 à 10% de producteurs à savoir que la crise se soldera pour eux par une position renforcée. Ces nouveaux riches sont très discrets localement mais ils ont les moyens de faire la pluie et le beau temps dans les sphères dirigeantes parisiennes ou bruxelloises.

Le Canard Enchaîné a révélé l’une de ces combines en janvier 1999. Des stocks subventionnés réservés à l’exportation hors d’Europe se sont clandestinement retrouvés sur le marché européen contribuant un peu plus à le saturer et ceci avec la bénédiction du ministère de l’agriculture. Le mécanisme est on ne peut plus obscur : « En grappillant quelques lignes de crédit destinées à la formation professionnelle ou à l’aide aux restructuration (il y en a toujours pour faire social dans les budgets), des hauts fonctionnaires de l’Agriculture et les organismes professionnels ont réussi à mobiliser un peu plus de 10 millions de francs depuis la mi-novembre.

Cette petite cagnotte est destinée à deux ou trois gros acheteurs. Chaque semaine, il leur est indiqué par fax auprès de quels abattoirs ils doivent se fournir. Si le programme est bien respecté, une prime de 2 F par kilo est versée au négociant. Les éleveurs devraient en principe recevoir ce petit supplément de prix : en réalité ce cadeau clandestin est partagé pour l’essentiel entre acheteurs et groupes propriétaires des abattoirs désignés. » De leur côté, les porcs destinés à la Russie afin de vider les frigos européens, aux frais du contribuable et au grand bénéfice du lobby, provoquent quelques dégâts. Ils ruinent la production locale, ils alimentent les réseaux mafieux, et au bout du compte ne profitent pas aux populations russes : gardés en stock ils sont exportés sur les marchés asiatiques où ils viennent avantageusement concurrencer les productions françaises pour lesquelles il faudra donc demander bientôt de nouvelles aides à l’exportation. C’est bien connu, l’argent attire l’argent, la subvention attire la subvention et la fraude attire la fraude !

D’autres ont tout perdu

A l’autre extrémité de l’échelle se trouvent les 10% ou 20% de ceux qui vont « plonger ». Suite à la crise, le revenu agricole 1999 s’est effondré (baisse de l’ordre de 14% en Bretagne). Il s’agit ici, naturellement, du revenu moyen des producteurs et non de celui des dirigeants des différentes filières de l’agro-alimentaire qui, eux, continuent à bien se porter. La dette surtout s’est creusée. L’endettement moyen par truie s’est approché de 13 000 F, ce qui correspond à un endettement de l’ordre de 2 millions de francs pour une exploitation moyenne. Les centres de gestion de la profession estimaient que le taux moyen d’endettement des exploitations bretonnes était de 100%. Fin 99, les principales banques finançant la production porcine ont fait leurs prévisions :

30 à 50% des producteurs s’en sortiront sans trop de difficultés
40 à 50% devront recourir à des prêts importants de reconstitution de trésorerie qui pèseront lourdement sur leurs prix de revient futurs.
10 à 20% seront en cessation de paiement. Certains vendront leur élevage et chercheront une reconversion. D’autres seront embauchés par leurs collègues plus chanceux comme salariés ou avec des contrats « à façon ».

Comment ne pas éprouver de compassion pour cet agriculteur qui explique comment la crise a liquidé son élevage. Paysan pendant 22 ans sur une petite ferme, il a développé son exploitation de 15 à 100 truies, un volume de production qui aurait dû lui assurer un revenu confortable. Cependant atteindre ce niveau avait nécessité un endettement à des taux trop élevés. Malmené par plusieurs crises il arrive à un découvert de plus de un million de francs. La banque ferme le robinet du crédit, la coopérative arrête ses livraisons, c’est la liquidation judiciaire. En Bretagne on garde le sens de l’honneur et de la solidarité, les créanciers savent en profiter. Dans le cas présent la famille proche s’endette pour payer 220 000 F de caution. « Les six porcheries, j’ai accepté de les voir partir. Mais la maison, ça été plus dur. On veut bien assumer un échec professionnel, mais sans le faire subir aux siens. On culpabilise, on se dit que celui qui arrête n’est pas bon. A 50 ans, sans boulot au moment où les cours remontent, je me suis dit comme dans la chanson de Higelin, « Pars, et surtout ne te retourne pas. » ( recueilli par Xavier Bonnardel, Ouest-France).

Aujourd’hui ce paysan est devenu moniteur dans un atelier d’aide par le travail. Avec une équipe de six personnes handicapées mentales il travaille à l’entretien des espaces verts de plusieurs communes et se réalise pleinement dans ce nouveau métier. Il n’ignore pas cependant que pour beaucoup de ses collègues la sortie de crise peut être bien plus douloureuse. Les dépressions nerveuses et les suicides sous souvent au rendez-vous :

« Si j’ai un conseil à donner aux éleveurs en détresse, c’est de ne pas rester seuls face à la crise. On dit souvent :« lespaysans se cachent pour mourir ». L’éleveur doit garder confiance. Il est polyvalent, sait travailler en équipe, prendre des responsabilités. Il a plein d’atouts ».

Le courage, la dignité, l’esprit de solidarité du monde paysan transparaissent dans ces propos et font regretter que de tels hommes soient privés de leur métier. Ils sont nombreux en Bretagne ces agriculteurs, trouvant leur équilibre de vie dans une exploitation familiale, syndicalistes au bon sens du terme c’est à dire solidaires, engagés dans l’animation sociale de leur commune, souvent investis dans l’aide au tiers-monde et prêts à partager leur expérience paysanne avec les plus démunis des paysans du monde entier.

Une maîtrise de la production c’est à dire un partage du droit à produire leur permettrait de vivre sans problèmes. La loi imposée par le lobby les condamne. Leur échec est un échec pour l’ensemble du monde rural et pour notre société tout entière.

Le pire dans le système productiviste libéral, c’est son aptitude à éliminer les meilleurs et à sélectionner les rapaces !

En fin de crise on les voit rôder autour des élevages en perdition. Il y a des centaines de bâtiments disponibles pour qui a les réserves ou le soutien des banques. Sans toucher au nombre global d’animaux sur son exploitation, un producteur pourra augmenter la proportion des truies et placer les porcelets chez le voisin dont on aura fait un salarié. Pour l’extérieur rien n’aura changé, seuls les fournisseurs et les banques seront au courant du changement. Car pour les fournisseurs, l’enjeu est de taille : 100 truies correspondent à 200 000F de chiffre d’affaire par an, il est impossible de laisser des bâtiments sans animaux. Inutile de préciser que ce transfert se fait généralement sans nouvelle demande d’autorisation d’exploiter, c’est à dire dans la plus totale illégalité.

En 1980 la Bretagne comptait 22 172 porcheries, elle n’en compte plus que 7500 en 1997 pour une production globale qui a presque doublé. Que sont devenus ces chiffres après la crise de 1998/99 ?


2007

Encore une crise.

Elle n’est plus de surproduction cette fois mais environnementale. Depuis 1975 une directive européenne interdit de capter et traiter pour la consommation, une eau de surface dont le taux de nitrates serait supérieur à 50mg/l.

Aucune suite en Bretagne où le lobby agro-industriel soutenu par les pouvoirs publics n’a que faire des directives européennes.

Une réaction en 1992, celle de l’association Eau et Rivières de Bretagne qui signale à la commission européenne l’absence de mise en oeuvre de la directive.

Il faut attendre 2007 pour que la commission européenne se réveille. Les dirigeants agricoles, fidèles à leur tactique, cherchent un bouc émissaire. Cette fois ce seront les militants de la protection de l’environnement : la chasse à l’écol’eau est ouverte.


2008, la crise, suite


2013, le bonnet rouge du lobby patronal de l’agroalimentaire.

Tout fout le camp. On ferme l’abattoir GAD. Doux, Tilly... c’est la crise dans le cochon et le poulet.

Il faut un bouc émissaire pour détourner l’attention des salarié(e)s mis(e)s au chômage. La FNSEA et le lobby patronal ont trouvé une nouvelle cible : "l’écotaxe", la mal nommée car c’est en réalité une "pollutaxe" établie sur le principe "pollueur-payeur". Mais "écotaxe" cela sonne comme "écologie". Encore une fois les "écolos" sont visés.

Comme d’habitude, il faut quelque chose à casser : ce seront les "portiques".

Fort heureusement quelques élu(e)s écologistes refusent la violence et la démagogie :

Ecotaxe en Bretagne. Gaëlle Rougier. Halte à la démagogie.

Ecotaxe en Bretagne. Christophe Winckler dénonce la démagogie.

La vraie manifestation pour l’emploi était celle de Carhaix.


2015. Crise des éleveurs porcins et bovins.

"Vous nous laissez mourir." Au lendemain de l’appel de François Hollande à la grande distribution et aux consommateurs français, plusieurs centaines d’éleveurs et producteurs de lait du Calvados ont manifesté, dimanche 19 juillet près de Caen, contre la faiblesse des prix, en exigeant la venue de Stéphane Le Foll. Les agriculteurs considèrent en effet que certains acteurs de la filière (transformateurs, industriels, grande distribution) ne respectent pas les récents accords sur l’augmentation des prix à payer aux éleveurs.

Voir


Manifestations d’agriculteurs. 874.000 € de travaux


Dans le Finistère, un kilomètre de glissière de sécurité a été arraché et 3.600 m³ de déchets ont dû être évacués et traités.

Hier, la Direction interdépartementale des routes de l’Ouest (Diro) a estimé à 874.000 euros le coût des travaux nécessaires afin de remettre en état les routes et autres infrastructures après le passage des convois d’agriculteurs en colère.

La note est salée ! Le montant des travaux liés au dégagement et à la remise en état de routes bloquées lors de manifestations d’agriculteurs dans l’Ouest, la semaine dernière, a atteint 874.000 euros, a indiqué, hier, la Direction interdépartementale des routes de l’Ouest. Cette « première estimation » englobe notamment les coûts engendrés par les réparations des dégâts occasionnés lors des manifestations sur les glissières de sécurité, les enrobés et les panneaux de signalisation, ainsi que le dégagement et l’élimination des déchets déversés sur les chaussées (viande, paille, pneus, tôles ondulées pouvant contenir de l’amiante, produits alimentaires...), a précisé Nicolas Chebassier, du service communication de la Diro.

788.000 euros pour le Finistère

Le champ d’action de ce service déconcentré du ministère de l’Écologie s’étend sur les quatre départements bretons ainsi que sur la Mayenne, la Loire-Atlantique et le Maine-et-Loire. Pour le seul département du Finistère, où des éleveurs réclamant une revalorisation du prix de leurs productions ont mené plusieurs opérations de blocages sur la RN12 (axe Rennes-Brest) et la RN165 (axe Nantes-Quimper), le montant des travaux se chiffre à 788.000 euros, a-t-il détaillé. Au total, environ un kilomètre de glissières de sécurité y a été arraché et 3.600 m³ de déchets ont dû être évacués et traités, a précisé Nicolas Chebassier.

Le Télégramme

Question : Qui va payer ?