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Guerre de l’eau en Bretagne : la chasse à « l’écol-eau » est ouverte.

dimanche 4 mars 2007

Mardi 27 février 2007 au matin, les militants brestois de l’Association "Eau et Rivières de Bretagne" découvrent leur local saccagé. Sur le mur un bombage menaçant de mort le président de S-eau-S, adhérent de l’association et membre du Comité National de l’Eau. Déjà le Vendredi 23 février le local de Eau et Rivières de Guingamp avait fait l’objet d’une effraction.
A Brest le saccage est signé. La gendarmerie a repéré dans la nuit une cinquantaine d’agriculteurs réalisant des bombages sur les panneaux routiers, près de Landerneau, de l’échangeur de la voie express menant à Brest. Bombages explicites à l’encontre des associations de protection de l’environnement avec menaces nominales de mort.

Des ministres sous influence.

Depuis bientôt quarante ans, l’association "Eau et Rivières de Bretagne" alerte sur la montée des pollutions dues à l’agriculture productiviste. Elle s’attaque particulièrement aux fraudes qui ont vu des éleveurs porcins dépasser leur effectif autorisé de 50% et plus (voir sur ce site les chapitres consacrés à ces fraudes dans "S-eau-S, l’eau en danger" ). Devant l’inertie des préfets et des services de l’état chargés du contrôle des exploitations, l’association a dû avoir recours au service d’huissiers pour faire constater ces infractions. Dans les procès qui ont suivi, suite aux plaintes de "Eau et Rivières", plusieurs responsables de la profession ont été condamnés.

Il a fallu l’arrivée de la gauche et des Verts au pouvoir pour qu’un coup d’arrêt soit porté à ces pratiques. Dans une circulaire restée célèbre sous le nom de "circulaire Voynet - Le Pensec", les deux ministres de l’environnement et de l’agriculture mettaient un terme à la démesure en interdisant toute nouvelle extension dans les cantons classés en "excédents structurels", c’est à dire ceux où il y avait absolue nécessité à réduire la pression.

Retour de la droite au pouvoir et déclaration de guerre immédiate de Roselyne Bachelot à l’encontre des mesures prises par la précédente ministre. Son temps de présence au ministère ayant été limité, c’est son successeur Serge Lepeltier, qui devait leur porter le coup de grâce.

Au retour d’une visite en Bretagne bien encadrée par le lobby porcin, il arrivait à son ministère avec en poche la décision de permettre aux exploitants de regrouper au siège de leur exploitation principale, leurs autres exploitations dispersées.

Il faut savoir en effet, que chaque "crise du porc" s’accompagnant de la mort des petits éleveurs, les plus gros qui n’en souffrent jamais, en profitent pour racheter les petites exploitations dispersées dans le secteur et pour y placer leur production sous la garde de l’exploitant en faillite souvent embauché comme salarié. Regrouper toute la production au siège central allait naturellement augmenter la pollution sur ces secteurs déjà les plus pollués occupés par les gros élevages.

Mais on pouvait encore faire pire. Serge Lepeltier également passé à la trappe, Nelly Ollin, nouvelle Circé, était chargée de conclure un plan tout aussi magique que machiavélique : transformer des poulets ou des vaches en truies et en porcs !

Le problème du lobby porcin était le suivant : une fois rachetés les élevages porcins des collègues disparus comment poursuivre la progression ? Idée ! Racheter les poulaillers de tous ceux qui ont été touchés par la crise de la volaille et les étables des éleveurs bovins fragilisés par le problème de la "vache folle" et la mévente du lait. Pour en faire quoi ? Pour obtenir le droit à "pollution égale" de transformer un élevage fantôme de poules ou un troupeau virtuel de vaches laitières en porcs et truies sonnantes et trébuchantes qui seront "rapatriées" dès avant leur naissance au siège de l’exploitation principale.

"Il faut sauver la circulaire Voynet-Le Pensec". Tel était le titre de la motion signée par plusieurs milliers de militants associatifs, suite à ces mesures. Peine perdue, la course à l’agrandissement était relancée. Quant à la pollution, on en parlerait plus tard.

Quand l’Europe se réveille

Lassés de voir le problème régulièrement classé par les pouvoirs publics français, les militants de "Eau et Rivières de Bretagne" s’étaient adressés, en 1992, à la Commission Européenne, sous forme d’une plainte pour nous respect des normes concernant l’eau potable, les seules normes existant à l’époque. Il se trouvait en effet que plusieurs captages d’eau de surface auraient dû être fermés car traitant une eau dont la teneur en nitrates était supérieure à 50mg/l.



Il a fallu 15 ans pour que, de recul en recul, la menace de sanction se précise. Aujourd’hui, Bruxelles constate que, malgré les menaces successives, 9 captages sont encore en infraction lourde.Ce qui est en jeu c’est une amende dont les chiffres varient suivant les sources. Les plus pessimistes parlent de 38 millions d’euros suivis d’une astreinte de 43 millions d’euros par trimestres d’infraction. Ce qui ferait de l’ordre de 120 millions d’euros par an. Or les plus optimistes n’envisagent pas un retour aux normes avant dix ans, faites le calcul !

Se voir condamnés à payer en pleine campagne présidentielle ? Pas question devaient décider les ministères de l’agriculture et de l’écologie. Et les deux ministères de concocter un remède de cheval à administrer aux seuls bretons et qui pourrait satisfaire les juges de Bruxelles.

Pour éviter la sanction : un remède de cheval pour les bretons

Dès le 12 février 2007, le préfet de la région Bretagne annonçait à l’occasion d’une réunion avec les élus, les collectivités territoriales, la chambre d’agriculture et des syndicats professionnels que plusieurs actions avaient été décidées.

La France venait d’adresser à Bruxelles une série de « mesures supplémentaires et renforcées »

En Bretagne neuf captages sont encore concernés par le contentieux relatif aux nitrates. Les plus petits ont déjà été fermés, restent ceux qui alimentent des dizaines de milliers de personnes.

« Grâce à des mesures spécifiques pour cinq d’entre eux, limitant à 140 kilos par hectare le seuil maximum d’apports azotés, un retour à la norme est attendu en 2008-2009. Des indemnisations d’un montant oscillant entre 130 et 600 euros par hectare sont prévues.

« Pour les quatre bassins versants les plus dégradés (Echelles en Ille-et-Vilaine ; Horn dans le Finistère, ainsi que Ic et Bizien dans les Côtes d’Armor), l’Etat propose la réduction progressive du cheptel, sur la base du volontariat, la limitation des apports azotés, et la "suspension temporaire" des prises d’eau non conformes, en interconnexion avec les autres ressources en eau.

Concrètement, les captages de Plouénan, dans le Finistère, et dans trois communes des Côtes d’Armor, à Binic, Montours et Pleudaniel seront donc fermés car on sait en Bretagne ce que "temporaire" veut dire.

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Les usines placées sur les bassins en rouge doivent fermer. Celles en orange ont un délai.

Le problème est particulièrement aigu dans le Finistère. Le Nord du département a d’abord connu l’usage intensif des engrais sur les légumes. Les puits et les captages communaux ont rapidement vu le taux de nitrates monter jusqu’à des sommets de 300mg/l. Le phénomène s’est encore accentué avec le développement des élevages hors sol. Les captages se sont fermés les uns après les autres et des tuyaux ont été tirés jusqu’aux usines de traitement de l’eau placées sur les deux rivières les plus importantes : l’Aber Wrac’h (usine à Kernilis) et l’Horn (usine à Plouénan).

Mais ces deux rivières étaient elles mêmes en pleine zone de production intensive et le taux de nitrates a rapidement dépassé les 50 mg dans la première et même les 100mg dans la seconde. Des unités de dénitratation y ont bien été installées mais les règlements européens sont formels : on n’a pas le droit de traiter une eau qui dépasse la norme de 50mg. Ces usines n’ont pu continuer à fonctionner que par dérogation préfectorale reconduite d’année en année en toute illégalité. D’où la plainte de "Eau et Rivières" et la sanction en cours.

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Les 350 000 habitants du Nord Finistère ne seraient plus alimentés que par la seule rivière Elorn.

La chasse à l’écoleau est ouverte

Naturellement les associations écologistes qui se battent depuis des dizaines d’années pour la récupération de la qualité de l’environnement ne peuvent accepter qu’on condamne un captage, ce qui revient à condamner la rivière. Elles refusent, en particulier toute interconnexion qui rendrait encore plus fragile la nouvelle ressource ainsi mise à contribution.

Elles étaient particulièrement inquiètes sur le secteur de l’Elorn dans le nord Finistère où déjà des interconnexion supposées être "de sécurité" avaient été réalisées entre la rivière Elorn, qui alimente la région de Landerneau et toute l’agglomération brestoise, et les usines menacées de Kernilis et Plouénan. Une ponction supplémentaire sur cette rivière, qui reste l’une des meilleures rivières à saumons de France, serait mortelle.

La rivière est l’objet des soins attentifs de l’AAPPMA de l’Elorn, association agréée de pêche et de protection du milieu aquatique. L’AAPPMA de l’Elorn est particulièrement attentive à sa fonction de "protection" du milieu aquatique. Elle entretient, pour le bien public, des kilomètres de rives sur la rivière et a son siège à la "Maison de la Rivière" à Sizun, un écomusée qui mérite d’être visité.

Son assemblée générale, prévue de longue date, était convoquée pour le Dimanche 25 février à La Roche-Maurice, superbe village surmonté des ruines du château médiéval où était supposé avoir résidé le seigneur Elorn, un parmi les Chevaliers de la "Table Ronde".

Oui mais, dans la nuit du vendredi 23 février, la vitrine des locaux de "Eau et Rivières" à Guingamp avaient été fracassée et l’information circulaient au sujet de commandos qui allaient venir tout casser dans la salle polyvalente où était prévue la réunion. Sur le secteur, certains pollueurs supportaient mal les plaintes déposées, au nom de l’Etat qu’elle représente sur le terrain, par l’association à l’occasion d’écoulements "accidentels" de lisier qui avaient mis le ventre en l’air à des milliers de truites et truitelles.

Malgré les pressions des forces de police et de la préfecture qui leur demandait d’annuler leur assemblée générale à quelques heures de sa tenue, les responsables des pêcheurs ont tenu bon et sont tenus prêts à affronter l’orage.

Au matin le village était investi par les forces de police. Gendarmes à toutes les entrées et dans les chemins creux, renforts dissimulés sur le stade municipal. Dispositif suffisamment dissuasif pour que la cinquantaine d’agriculteurs arrivés sur les lieux se contente de banderoles disposées sur la salle de réunion où une centaine de pêcheurs, plusieurs avec leurs enfants, étaient réunis.

Pour marquer leur détermination les agriculteurs exigeaient d’être entendus par l’assemblée générale qu’ils investissaient au bout d’une heure de réunion. Ils y ont trouvé des hommes qui leur ressemblaient comme... deux gouttes d’eau et en particulier certains de leurs collègues, paysans et pêcheurs à la fois. Manifestement, certains d’entre eux ont compris à ce moment qu’ils s’étaient trompés de cible.

D’autant plus que dans le débat qui a suivi, il a été facile aux représentants de l’AAPPMA de pointer du doigt la responsabilité des représentants de la profession agricole en la matière.

Débats vifs mais dialogue amorcé. Les représentants agricoles présents invitaient alors les associations de protection de l’environnement à leur propre réunion le jeudi 1er mars. Invitation acceptée : la presse du lendemain titrait sur le début d’un dialogue.

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Avant l’orage.02

Retour aux vieilles méthodes

Il faut croire que ce début de dialogue ne convenait pas à certains leaders qui avaient décidé de faire des associations écologistes les boucs émissaires de leurs difficultés. Il est vrai que se faire élire à la chambre d’agriculture en déclarant qu’il n’y aurait pas un seul cochon ni un seul kilo d’engrais en moins sur le sol breton a des conséquence. Il est difficile ensuite d’accepter des réductions imposées avec brutalité par un gouvernement qu’ils pensaient bien tenir en mains et qui s’était, jusqu’à présent, incliné devant tous leurs diktats.

Il fallait donc une cible : ce seront les écologistes. Dans la nuit du lundi 26 février, les locaux brestois de "Eau et Rivières" étaient saccagés et des menaces de morts à l’encontre du président de S-eau-S inscrites sur le mur extérieur du local. Des slogans de même nature décoraient l’échangeur autoroutier près de Landerneau et on apprenait par la suite que la gendarmerie avait assisté à cette première opération.

Pas difficile donc de connaître les coupables mais il y a fort à parier qu’ils ne seront jamais sanctionnés dans la mesure ou les précédents saccages de la gare de Landerneau ou de la mairie de Brest sont restés impunis. Ici pas de "karcher" contre les casseurs, on leur déplie le tapis rouge à la préfecture ce qui les conforte dans leur escalade.

Fort heureusement les soutiens massifs reçus par les associations écologistes dans les jours qui ont suivi sont venus renforcer leur conviction qu’il ne fallait pas lâcher :

- pas un seul captage fermé.
- pas un seul tuyau ajouté
- pas une seule nouvelle usine de dénitratation
- récupération de la qualité de l’eau dans les rivières et les nappes souterraines.

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Sur la piste des casseurs.01
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Le local de ERB saccagé.
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Un soutien massif à Eau et Rivières

Erreur de stratégie : les dirigeants agricoles qui voulaient faire porter le chapeau à Eau et Rivières ont obtenu l’effet inverse. Les messages de soutien affluent de partout. Les médias relaient les prises de position indignées. Le gouvernement souhaitait laisser les bretons se débrouiller entre eux, l’affaire est devenue nationale.

Un témoignage parmi d’autres, celui des agriculteurs biologiques dans un ommuniqué de presse du 1er mars 2007

L’agriculture et l’environnement ne sont pas des adversaires !

La FNAB apporte son soutien à l’association Eau et Rivières de Bretagne.

La Fédération Nationale d’Agriculture Biologique des régions de France (FNAB) exprime sa totale solidarité avec les salariés et les responsables d’Eau et Rivière de Bretagne, ainsi qu’avec Gérard Borvon, élu Vert qui a reçu des menaces. Leur combat pour les générations futures est nécessaire, et il les honore.

Dans la nuit du 26 au 27 février, le local de l’association environnementale « Eau et Rivières de Bretagne » à Brest a été saccagé par des inconnus. Quelques jours plus tôt, c’était le local de Guingamp qui avait été l’objet de vandalisme. Ailleurs, ce sont des inscriptions haineuses contre cette association qui ont été inscrites sur des panneaux signalétiques, ou des menaces de mort contre l’élu vert Gérard Borvon.

La presse locale et les associations concernées attribuent ces forfaits à des groupes d’agriculteurs, qui n’acceptent pas un durcissement des règles de fertilisation décidées récemment par arrêté préfectoral, conformément aux exigences européennes de reconquérir la qualité de l’eau dans la région. Eau et Rivière de Bretagne, avec l’appui de nombreuses associations dont les producteurs du réseau FNAB, dénonce depuis des années l’inefficacité de tous les plans de résorption, véritables gouffres financiers, qui étaient censés permettre aux agriculteurs de se mettre aux normes.

Les responsables agricoles avec la complicité des services de l’Etat se gargarisaient encore il y a peu des efforts consentis par la profession et de la qualité retrouvée de l’eau dans les rivières bretonnes. Les faits sont là et sont sanctionnés aujourd’hui par la Commission européenne.

Une fois de plus, certains préfèrent s’en prendre au messager plutôt que de réaliser une nécessaire autocritique. Une fois encore, des agriculteurs se font remarquer par le choix de la violence et de l’intolérance. Les paysans biologiques dénoncent ces actes rétrogrades et haineux.

Au-delà, la FNAB n’accepte pas que les dégâts environnementaux de l’agriculture chimique intensive soient présentés par certains responsables agricoles comme une fatalité. Non, les agriculteurs bretons ne sont pas dans l’obligation de faire perdurer un système totalement déséquilibré, destructeur des milieux comme de l’emploi rural. Il existe des alternatives viables. Des groupes d’agriculteurs ont démontré que d’autres choix techniques et économiques sont capables de mettre fin à la dégradation des rivières bretonnes et de maintenir un tissu rural vivant : l’agriculture biologique est l’un d’entre eux ; son développement est une urgence, pour enrayer enfin la destruction de cette ressource incontournable de l’humanité : l’eau.

L’agriculture bretonne n’est pas dans une impasse, elle a seulement une révolution environnementale à réaliser. Dans cette perspective, Eau et Rivières de Bretagne n’est pas un adversaire du monde agricole, mais bien au contraire un allié essentiel.

Contact presse : Vincent Perrot - 01.43.38.39.48 - 06.84.10.43.79

Une information au salon de l’agriculture à Versailles

Des militantes et militants Verts ont profité d’une action contre les OGM pour faire de l’information sur le saccage du local de Eau et Rivières.

D’autres soufflent sur les braises

Mais le problème n’est pas réglé. Loin de dénoncer les actes de vandalisme et les menaces, le président de la chambre d’agriculture du Finistère déclarait encore devant les agriculteurs réunis "les écologistes sont là pour casser la production et casser du paysan".

affaire à suivre donc...

S-eau-S