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S-EAU-S, l’eau en danger

mercredi 12 septembre 2007, par Gérard Borvon

La Bretagne est malade, et, comme de nombreux indices le laissent à penser, le mal est contagieux. Avec 50% des captages dépassant les 50mg de nitrates par litre d’eau et le retour des algues vertes sur les plages chaque été, la cote d’alerte est largement dépassée.

Le "modèle" agricole breton se lit d’abord dans les statistiques. La Bretagne produit, aujourd’hui, sur 6% de la surface agricole française, 20% de sa production laitière, 40% de sa production de volaille, 60% de sa production porcine.

Une telle explosion ne pouvait se produire sans de profonds bouleversements.

Gérard Borvon, l’auteur du livre, alerte l’opinion publique pour que l’expérience bretonne soit utile à tous ceux qui sont menacés par le même problème. Pour aider aussi à résister à l’emprise des différents lobbies qui imposent leur stratégie de monopole et d’argent.

Dans le même temps, cet ouvrage aide à la prise de conscience d’un problème qui affecte l’ensemble de l’humanité. En effet, selon les experts réunis à l’initiative de l’ONU en février 1999 à Genève, les deux tiers de la planète pourraient rencontrer des problèmes d’approvisionnement et près d’un milliard de personnes pourraient être concernées par une crise majeure de l’eau à l’horizon 2025.

La première édition de ce livre étant en voie d’être épuisée, nous le reproduisons ci-dessous. Des notes en fin de chapitre évoqueront les évolutions depuis Octobre 2000.


SOMMAIRE

- 40 ans de ’"miracle" breton.

- Une brève histoire des nitrates.

- Nitrates : l’irrésistible ascension.

- Les nitrates et la santé.

- Des marées noires aux marées vertes.

- Du poison au robinet.

- Mais où sont les mythes d’antan ?

- Marchands, charlatans et gourous.

- Le lobby du cochon.

- La crise.

- Les esclaves de l’agro-alimentaire.

- La loi à l’Ouest.

- Un procès bien ordinaire.

- Les surprises de l’enquête publique.

- Les P.M.P.O.A une occasion manquée ?

- Prix de l’eau : des factures salées.

- L’eau ça peut rapporter gros.

- Le réveil.

- La relève paysanne.

- Comment va le monde ?

- Bibliographie.


Derniers jours de Novembre 1999.

A l’appel de plusieurs associations de défense de l’environnement 400 manifestants arpentent les rues de Saint-Pol de Léon, la capitale légumière du Nord-Finistère. Une manifestation pacifique, sans fourches ni tracteurs, sans choux-fleurs sur le pavé, sans cochons pendus aux grilles de la mairie.

Derrière le calme apparent, la coupe déborde. Un exploitant récemment condamné pour dépassement des effectifs porcins dans son élevage (400 truies illégales) essaie de s’agrandir à nouveau sous le couvert d’un prête nom. Une banderole au travers de la route résume la situation :

« S-EAU-S ; eau en danger »

Avec un taux de 150 milligrammes de nitrates par litre dans l’eau de la rivière proche et le retour périodique des algues vertes sur les côtes chaque été, la situation a atteint un point de non-retour. Trop c’est trop !

Premiers jours de Décembre.

Saint-Brieuc vit une nuit d’émeute. Le cours du porc, victime de la surproduction, a subi une nouvelle baisse. Le blocage du centre ville par les agriculteurs a dégénéré. Les feux de bottes de paille illuminent la nuit, sous les jets d’œufs, de pierres et de projectiles divers, les vitres de la mairie volent en éclat.

Pollution, surproduction...

La Bretagne est malade et comme de nombreux indices laissent à penser que le mal est contagieux, il m’a semblé utile de faire un rapide condensé de ce qui se vit, se dit et s’écrit chez nous.
Pour permettre à d’autres d’éviter quelques amères expériences mais aussi pour nous aider, nous mêmes, à faire le point.

40 ans de « miracle » breton

Le « modèle » agricole breton se lit d’abord dans les statistiques. Entre 1950 et 1990 la production des quatre départements de la Bretagne administrative a été multipliée par cinq. Pendant le même temps la population agricole était divisée par quatre. La production animale surtout a progressé. Elle représente actuellement 90% de l’activité agricole.

En quarante ans la production porcine est passée de 90 000 tonnes à plus de I.000.000 de tonnes. De l’ordre de 14 millions de porcs sont recensés chaque année, 5 porcs par habitant.

Dans le même temps la production de volaille a été multipliée par 12 (500 millions de têtes) et celle de bovins par 5. Toute cette population animale représente au minimum l’équivalent de la pollution organique de 60 millions d’habitants. Imaginons les excréments de toute la population française répandus sans traitement sur le seul sol breton.

La Bretagne produit aujourd’hui, sur 6% de la surface agricole française, 20% de sa production laitière, 60% de sa production porcine, 40% de sa production de volaille. Pourtant le visiteur découvre un paysage pratiquement vide d’animaux. Peu de vaches dans les champs, pas de poules ou de cochons dans les cours des fermes, l’élevage se fait « hors - sol » dans des bâtiments qui n’ont plus rien à voir avec l’étable ou la crèche mais sont de véritables usines où l’on produit du poulet, de la vache ou du porc à la chaîne. Même si dans ces lieux règnent parfois l’informatique, la robotique, l’acier inoxydable et le carrelage régulièrement aseptisé, ce sont des univers concentrationnaires dans lesquels on a oublié jusqu’à la notion même de respect de l’être vivant.

Pourquoi d’ailleurs s’obstiner à installer ces productions dans les zones agricoles. La terre n’y est plus utile. Les animaux n’occupent qu’un espace limité et les aliments qu’ils consomment sont produits ailleurs . Le soja est américain ou brésilien. Il constitue l’aliment de base et représente les trois quarts de la consommation. Le complément est apporté par les farines animales de triste renommée et le maïs dont on cherche à imposer la version « transgènique ». Sans parler des « boues » d’origines diverses, stations d’épuration et même fosses septiques, ces « poisons de la rentabilité » dénoncés par un récent article de « Sciences et Vie » (De l’auge à l’assiette, août 1999).

Dans ces élevages « modernes » plus de paille et plus de fumier. Les animaux vivent sur un caillebotis. Leurs excréments, recueillis dans une fosse, constituent ce liquide nauséabond dans lequel on reconnaît les riches effluves de l’ammoniac et celles d’œuf pourri du sulfure d’hydrogène, deux gaz dont la nuisance n’est pas seulement olfactive. Ce liquide, répandu sur les champs, signale la Bretagne aux narines des visiteurs : c’est le « lisier ».

Une telle explosion ne pouvait se produire sans de profonds bouleversements. Ceux-ci se sont d’abord vus dans le paysage. Le remembrement s’est transformé en une véritable rage de l’arasement. Les longueurs de talus supprimés auraient permis de faire cinq fois le tour de la terre. De vastes zones de bocage sont devenues des espaces nus. Les pluies d’hiver n’étant plus retenues, les villes des estuaires ont réappris à vivre avec les inondations. Les limons entraînés par le ruissellement sont venus envaser les baies côtières. Après avoir distribué des primes pour détruire les talus, on doit aujourd’hui en proposer pour replanter des haies.

Naturellement les pollutions de toutes sortes sont au rendez-vous. Nitrates, pesticides, métaux lourds..., tous les clignotants se sont mis rapidement au rouge. C’est l’inquiétant bilan de ce « progrès » que nous développerons dans les pages suivantes.

Et tout cela pour quel bénéfice ? En quarante ans la population agricole est passée de 350.000 à 90.000. Le nombre des exploitations a été divisé par deux. Les manifestations agricoles des années 70 comme celles de cette fin de siècle, toujours radicales, sont la marque du désespoir des plus faibles, de ceux que leur propres collègues, peu charitables, désignent du terme de « canards boiteux » et qu’on pousse au premier rang pour obtenir dans la violence les mesures qui vont accélérer leur chute. Pendant ce temps, les plus gros, les « paysans directeurs généraux », confortent leur pouvoir et leur prospérité.

L’évolution est loin d’être achevée. A un rythme moyen de 5% par an , la Bretagne a encore perdu la moitié de ses agriculteurs dans les dix dernières années et chacun s’interroge sur l’installation des jeunes. Comment reprendre une exploitation de plusieurs millions de francs alors que le prix des terres s’envole et que des contraintes environnementales de plus en plus fortes sont devenues nécessaires afin de limiter la casse provoquée par les générations antérieures ?

Après avoir racheté les abattoirs et les fabriques d’aliments, les « grandes surfaces commerciales », dont les prototypes, eux aussi, ont vu le jour en Bretagne, ont commencé à racheter les plus gros élevages hors-sol. Elles se concentrent elles mêmes de façon à mieux imposer leur loi et leurs prix. Que restera-t-il dans quelques années du monde paysan ?

Menaces sur l’environnement, menaces sur la santé, menaces sur l’emploi... le miracle breton n’aurait-il été qu’un mirage ?

Une brève histoire des nitrates

Qui entend le mot « nitrates », aujourd’hui, pense inévitablement engrais et lisiers en excès, rivières et côtes polluées.

Pour le chimiste la particule de nitrate, symbolisée par la formule NO3-, est simplement un « ion » constitué d’un atome d’Azote et de trois atomes d’Oxygène. C’est le chimiste français Lavoisier qui, à la fin du 18ème siècle, a su voir que ces deux corps étaient les constituants de l’air mais aussi qu’ils se combinaient dans le « nitre » c’est à dire le salpêtre. On sait aujourd’hui que ce « sel de la pierre » que l’on recueillait sur les murs des lieux humides est du nitrate de potassium.

Depuis que la « poudre noire » découverte en Chine a été introduite dans l’Europe médiévale on connaît l’importance du salpêtre. Avec le carbone et le soufre, il constitue l’un des trois principaux éléments du premier explosif utilisé par l’homme. Les nitrates sont encore à la base des explosifs plus violents mis au point dans le courant du 19ème siècle comme la nitroglycérine synthétisée en 1846 par l’italien Asciano Sobrero et stabilisée par Alfred Nobel sous la forme de dynamite ou encore la mélinite et le TNT (trinitrotoluène).

L’industrie des explosifs a donc été, historiquement, la première utilisatrice des nitrates. Lavoisier lui même n’était il pas chargé de la régie des poudres ?

Quand la chimie rencontre l’agriculture.

Au cours de l’année 1840 , l’allemand Justus von Liebig publie sa « Chimie organique appliquée à la physiologie et à l’agriculture ». Il y démontre que seuls les éléments minéraux contenus dans le sol interviennent dans la nutrition des plantes. Parmi ceux ci, les nitrates jouent un rôle essentiel. Il faut donc rendre à la terre les quantités que la végétation y a prélevées.

C’est exactement la théorie dont avait besoin la jeune industrie chimique naissante. Le chimiste devenait dès lors le collaborateur indispensable de l’agriculteur, d’abord pour l’analyse de ses sols, ensuite pour la détermination de la formule de l’engrais nécessaire à la production envisagée.

Le message est d’abord entendu en Angleterre. Les anglais, peuple pionnier en agriculture, importent des tonnes de guano et de nitrates du Chili. Dans les années 1860 la Grande Bretagne consomme 500 000 tonnes d’engrais, autant que tout le reste de l’Europe et 10 fois plus que la France . Pourtant le physicien William Crookes estime que ses concitoyens sont encore trop timides :
« Qu’allons nous devenir si le blé vient à manquer ? Nous sommes nés mangeurs de blé. D’autres races plus nombreuses, mais très différentes au point de vue des progrès matériels et intellectuels, mangent du maïs, du riz, du millet et d’autres grains, mais aucun n’a la valeur nutritive, le pouvoir alimentaire du blé, et c’est par l’expérience accumulée de plusieurs générations civilisées que nous avons appris toute la valeur du blé comme agent développeur des muscles et du cerveau...La Fixation de l’azote atmosphérique est une des grandes découvertes qui sollicitent encore l’ingéniosité du chimiste : la vie, la santé et le bonheur des races civilisées en dépendent...La fixation de l’azote est une question vitale pour le progrès de l’humanité dans un avenir très rapproché. Si elle n’est pas bientôt résolue, la race Caucasique perdra sa suprématie dans le monde, et sera écrasée par des races dont la vie n’est pas liée à la production de pain. »
Ces propos teintés de racisme sont dans le droit fil du scientisme ambiant. Le discours de Crookes est sans ambiguïté :

« C’est le laboratoire qui sauvera l’humanité de la famine »

Message non désintéressé au moment où son auteur s’apprêtait lui même à se lancer dans l’aventure industrielle de la production de nitrates.

Face à Crookes, les biologistes et les agronomes du 19ème siècle ont une attitude plus pragmatique. Pourquoi investir lourdement dans la production d’azote alors que la nature l’offre gratuitement. Elle a pourvu les sols de bactéries qui transforment les matières organiques en nitrates et les plantes légumineuses savent fixer l’azote de l’air. L’agriculture peut se suffire à elle même. Le travail de l’agriculteur consistera à alterner les productions, à apporter les amendements nécessaires, à équilibrer productions animales et végétales, à soigner la qualité du fumier, à perfectionner les charrues, à sélectionner les races les mieux adaptées, pour obtenir du milieu naturel le meilleur de ce qu’il peut fournir, au coût le plus faible.

Des explosifs aux engrais

Tant que les nitrates resteront un produit industriel de luxe, ce discours de raison sera entendu. C’est l’époque des comices agricoles et des efforts pour améliorer les rendements. Même si le propos n’allait pas toujours sans arrière-pensée politique (maintenir hors des villes une population docile), les principes techniques mis en œuvre s’apparentaient à ce que l’on pourrait appeler, aujourd’hui, un mode de production durable.

Les grands travaux de la fin du 19e siècle, et surtout les conflits armés, viennent changer la donne. Il faut de plus en plus de nitrates pour les explosifs !

Mais où trouver la matière première ? Combiner l’azote et l’oxygène de l’air apparaît comme une solution évidente mais, même si les produits de base sont gratuits, les procédés sont très coûteux .

Le conflit mondial de 1914-18 accélère le développement de cette industrie. L’Allemagne soumise au blocus ne peut compter que sur ses propres ressources. Sous la direction du chimiste Fritz Haber une équipe pluridisciplinaire met au point un procédé à haute température et à haute pression de production d’ammoniac à partir de l’azote de l’air, première étape dans la fabrication des nitrates. L’entreprise coûte cher mais la banque est mobilisée. Elle n’est pas sans danger mais nous sommes en temps de guerre. En 1912 l’usine pilote de Oppau près de Ludwigshafen produit une tonne par jour . En 1913 la production passe à 8700 tonnes par an. Haber fait fortune (il gagne 1 pfennig par kilogramme d’ammoniac produit), il est anobli avant de recevoir le prix Nobel en 1918.

La guerre finie, l’agriculture devient un débouché naturel pour les produits azotés de synthèse. C’est l’époque où des affiches invitent les agriculteurs au patriotisme agricole : devant un paysage de blés en gerbes un coq gaulois se dresse sur le barreau supérieur d’une clôture contre laquelle deux sacs d’engrais sont appuyés. Le slogan au bas de l’affiche est explicite :

« Fertiliser ses terres c’est servir son pays ».

Pour autant l’agriculteur ne se laisse pas si facilement convaincre. Dans le Finistère la bonne parole doit être prêchée en breton. Encore les engrais azotés n’y sont-ils présentés que comme des « vitamines » qu’il faut donner au sol pour le rendre vigoureux, le véritable « aliment » restant le fumier, le goëmon, le maërl et le sable coquiller.

Le décollage se fait après la deuxième guerre mondiale. Les « liberty ships » du plan Marshall déversent sur l’Europe les énormes surplus de nitrates libérés par l’industrie de guerre américaine. Cela ne se fait pas sans casse. Le 16 Avril 1947 à Texas-City le Liberty ship « Grandcamp » dont l’équipage d’une quarantaine d’hommes est français, charge du nitrate d’ammonium. 2300 tonnes sont à bord quand un feu se déclare dans la cale. L’incendie attire une foule de curieux, soudain c’est l’explosion. Le navire est pulvérisé, une de ses ancres sera retrouvée à plus de trois kilomètres. Tous les quais sont rasés, des incendies se déclarent, une vague balaie les décombres. Le bilan sera de 600 morts et de 3000 blessés. Trois mois plus tard, à Brest, l’ « Océan-Liberty » explose dans les mêmes circonstances complétant ainsi l’œuvre des bombardements et faisant à son tour 20 morts et plusieurs centaines de blessés.

Ces accidents ne ralentissent pourtant pas les importations. Il faut reconstruire les villes, il faut nourrir les populations tout en prélevant dans le milieu agricole l’essentiel de la main d’œuvre nécessaire. Il faut surtout fourbir les armes d’une nouvelle guerre, une guerre « froide » qui se mène d’abord sur le terrain de l’économie. La course au rendement est lancée, c’est le début des « trente glorieuses », ces années de développement productiviste qui s’achèvent aujourd’hui dans la plus grande confusion.

Nitrates : l’irrésistible ascension

Massivement utilisés, les nitrates ont été le premier polluant repéré. Nitrates de synthèse d’origine minérale d’abord, largement répandus sur les zones légumières. Nitrates d’origine animale, ensuite, sur les champs d’épandage des élevages hors-sol. Aujourd’hui les deux se combinent. La Direction Régionale de l’Environnement estime à un million de tonnes les nitrates produits par les déjections animales chaque année en Bretagne. Sensiblement la même quantité est consommée sous forme d’engrais azotés dont l’utilisation ne fait l’objet d’aucune limitation et sur lesquels ne pesait, jusqu’à présent, aucune « taxe pollution ».

Les rivières bretonnes en charrient des volumes qui rempliraient quotidiennement des trains entiers. On les retrouve d’abord au robinet du consommateur, ils vont ensuite engraisser les champs d’algues vertes qui peu à peu détruisent la vie biologique et économique du littoral. La préfecture de la Région Bretagne estime à près de 570 000 tonnes la quantité de nitrates arrivés sur les côtes en 1999. Dans la seule rade de Brest ce chiffre est de l’ordre de 50 000 tonnes. La modeste rivière Elorn, à Landerneau, voit passer, sous son pont de Rohan, une moyenne de trente tonnes par jour. L’équivalent de deux camions bien chargés !

Des tests éclairants

La revue « Que choisir » décidait en septembre 1993 d’en savoir un peu plus sur la pollution par les nitrates. Elle plaçait une bande test dans chaque exemplaire de journal diffusé et demandait à ses lecteurs de lui communiquer le résultat de leur mesure. La carte publiée indiquait une pollution généralisée avec, on s’en doute, des records en Bretagne. La moitié des 372 lecteurs finistériens qui avaient répondu déclaraient une eau dont la teneur était supérieure à la norme légale admissible de 50 mg/l.

Dans la même période un groupe de militants écologistes du Nord - Finistère décidait de rompre avec l’opacité qui existait alors sur la connaissance du niveau réel de la pollution. Les analyses effectuées par la direction des affaires sanitaires et sociales étaient trop rares et surtout leurs résultats souvent occultés. Il fallait parfois soulever une épaisseur de circulaires diverses avant de les découvrir sur les panneaux des mairies où ils doivent obligatoirement être affichés. D’autre part une multitude de foyers branchés, de façon autonome, sur une source ou une fontaine isolée, restaient dans l’ignorance de la qualité de l’eau qu’ils consommaient. Ces militants décidaient donc de créer, sous le nom de « Analyses et Environnement », un laboratoire d’analyses indépendant et d’aller sur les marchés et les rassemblements divers proposer leurs services aux personnes isolées et aux associations.

L’une de leur premières analyses affichait un taux de 300 mg/l de nitrates. Il s’agissait d’un puits situé au cœur de la zone légumière du Nord - Finistère. Le couple d’agriculteurs retraités qui l’utilisait n’avait pas d’autre source d’approvisionnement et était donc contraint à consommer une eau présentant six fois la norme admissible.

L’expérience devait montrer que le cas n’était pas isolé. Ce secteur célèbre pour ses choux - fleurs, ses artichauts et ses carottes avait en effet été le premier à être gravement pollué. Il s’agissait ici de nitrates minéraux. De « méchantes langues » prétendaient que chaque pied d’artichaut y recevait régulièrement sa poignée d’engrais.

Le résultat de cette politique a été double.
D’abord une surproduction chronique qui a conduit de façon régulière des cortèges de manifestants dans les rues avec leurs remorques de légumes déchargées devant les édifices publics et leurs opérations de commandos saccageurs.
Ensuite une montée inexorable du taux de nitrates dans la nappe phréatique et les eaux de surface. Avec la réglementation actuelle, une usine fournissant de l’eau potable n’est plus autorisée à prélever l’eau brute dans une rivière si le taux de nitrates y dépasse 50 mg/l.
Dans cette région nord-finistérienne que l’on appelle le Léon, les limites ont été rapidement atteintes. Quand l’eau de la rivière Aber-Wrac’h y a dépassé les 50 mg/l, une dérogation a été accordée pour poursuivre le captage. Dans le même temps on y installait une unité de dénitratation fournissant une eau que l’on pouvait mélanger aux eaux polluées afin que le taux au robinet se maintienne à quelques milligrammes au dessous du taux légal. La santé n’en était pas mieux garantie mais le fournisseur d’eau privait ainsi le consommateur de toute possibilité de recours juridique.

Naturellement, loin de se ralentir, la pollution s’est accélérée. Le thermomètre (c’est à dire le contrôle de qualité au robinet) étant cassé, la pression de l’opinion publique s’est relâchée et le niveau de pollution dans la rivière a rapidement approché les 100 mg/l . Une nouvelle dérogation n’étant plus possible sous peine de réaction immédiate de la Commission Européenne, il a fallu aller chercher de l’eau plus loin et relier l’usine à l’Elorn voisine par un long et coûteux tuyau. Que se passera - t - il quand cette rivière aura elle même atteint la limite, ce qui pourrait ne pas tarder ?

Des engrais au lisier

Malgré ces constatations alarmantes, la consommation d’engrais minéraux n’a pas baissé. Dans son rapport publié en 1997, la Chambre régionale d’Agriculture de Bretagne, reconnaissait même une augmentation de 2,8% pour l’année 1996. Pourtant l’azote minéral ne constitue pas la majorité des apports azotés, de l’ordre de 55% sont d’origine animale.

Nous avons déjà évoqué les 14 millions de porcs, les 500 millions de volailles, les 2 millions de bovins qui peuplent notre région. Il est admis que sous le rapport des déjections, une vache représente 14 humains, un porc 3 , une poule 0.2. Un atelier de 1500 porcs est donc équivalent à une petite ville de 4 à 5000 habitants (1500 porcs est une taille moyenne en Bretagne où on peut trouver des ateliers de 10 000 places d’engraissement).

Sur le bassin versant de la rivière Elorn, vivent 60 000 personnes toutes munies, comme il se doit, de systèmes d’épuration individuels ou collectifs. Mais que penser de l’efficacité de ces installations quand on sait que sur le même secteur la population animale peut être évaluée à 4 millions d’équivalent - habitants dont les excréments sont simplement répandus sur le sol !

Nous avons déjà signalé qu’à elles seules les déjections des porcs et des volailles élevés en Bretagne représentent l’équivalent de celles de la population française.

La Bretagne zone sinistrée

Dans les années 1970, l’association « Eau et Rivières de Bretagne », qui venait d’être créée était pratiquement la seule à alerter l’opinion sur le danger de la pollution par les nitrates. Elle suscitait alors des réactions peu encourageantes, l’indifférence des consommateurs, l’étonnement des médecins, le doute des élus, l’irritation des milieux agricoles. Il est vrai qu’à cette époque des pollutions plus visibles réclamaient la priorité : les rejets organiques des laiteries, des abattoirs et des ateliers de conditionnement de légumes, les rejets industriels des papeteries sans compter les déversements directs des égouts des villes. Les meilleures rivières à truite et à saumon se voyaient abandonnées par la vie aquatique.

Depuis la situation a évolué. Ces premiers combats menés par les associations ont ramené une eau plus claire, le poisson est revenu. Mais dans le même temps la pollution inodore, incolore et sans saveur, par les nitrates, les pesticides et les métaux lourds s’est installée et a proliféré. Le taux de nitrates dans la plupart des cours d’eau, a augmenté de façon régulière de 1 à 2 mg/l chaque année. A ce rythme le taux de 50mg/l était largement dépassé au bout de quinze ans.

En 1986 le rapport de la direction départementale des affaires sanitaires et sociales du Finistère relevait 121 communes délivrant une eau dont le taux était supérieur à la norme (dont 10 au dessus de 100 mg/l). L’année précédente elles n’étaient que 100 dans cette situation. C’est l’époque où quatre usines de dénitratation étaient construites sur les secteurs les plus pollués.

Paradoxalement, le rapport pour l’année 1999 ne relève plus qu’une dizaine de communes ayant délivré une eau hors des normes. Ne nous trompons pas, cette apparente amélioration cache, en fait, une réelle dégradation. En 1990 la DDASS a interrompu toutes ses mesures sur la zone légumière du Nord - Finistère. L’ensemble des captages avait atteint les 100 mg/l et ils avaient dû être fermés. On peut imaginer qu’ aujourd’hui ils flirtent avec les 150 voire les 200 mg/l mais aucune mesure officielle ne viendra plus le confirmer et la statistique sera sauvée.

D’abandon en abandon une concentration s’opère. Déjà 300 000 personnes du Nord-Finistère dépendent de la seule rivière Elorn pour leur approvisionnement. Or cette rivière voit sa qualité se dégrader et sans la dilution obtenue par les lâchés d’un barrage de retenue construit près de sa source, elle serait déjà hors normes. De plus elle est encadrée par une route sur laquelle circulent des semi-remorques parfois chargés de produits toxiques et une voie ferrée sur les abords de laquelle la SNCF n’est pas avare en désherbants. Elle est aussi voisine d’usines dont les installations frigorifiques ont plusieurs fois provoqué de graves pollutions à l’ammoniac. La venue d’un accident majeur est de moins en moins improbable, en abandonnant les captages dispersés on a fragilisé l’ensemble du système.
Et que dire du coût de cette pollution ? Les pouvoirs publics et les assemblées élues se sont engagés dans une fuite éperdue en avant. La Bretagne s’est couverte de barrages, de tuyaux, d’interconnexions, d’usines de dénitratation, l’ensemble étant payé par le contribuable et le consommateur.

Dans son rapport sur la qualité de l’eau dans le Finistère, la Mission Interservice de l’Eau (M.I.S.E) estimait à 425 millions de francs les sommes consacrées aux contrats « Bretagne Eau Pure » dans ce seul département, soit un coût équivalent à 5 500 francs par habitant vivant dans les zones concernées. Par ailleurs, les contrats de rivières et de baies mobilisaient plus de 1,2 milliards de francs soit encore l’équivalent de 2100 francs par habitant de ces secteurs. Le rapport évaluait d’autre part à 2000 francs la dépense annuelle d’une famille finistérienne en eau minérale et sans doute ce chiffre reste-t-il en deçà de la réalité.

Pourtant tout laisse penser que cet argent englouti l’a été en pure perte. Un rapport récent, établi par des inspecteurs des finances à la demande des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement, a bien failli ne pas être rendu public. Il laissait entendre que les 14 milliards que devrait coûter le plan de maîtrise des pollutions d’origine agricole (P.M.P.O.A) pourraient n’avoir aucun effet apparent sinon celui de renforcer encore le poids des grosses exploitations au détriment des élevages de taille modeste. Confirmant ce sentiment, l’Agence de l’Eau Loire-Bretagne lançait, fin Juin 2000, un appel au secours au gouvernement. Si l’état ne prenait pas à sa charge une part accrue du financement du P.M.P.O.A, elle risquait l’asphyxie.

Et pendant ce temps, de façon inexorable, le taux de nitrates continue à monter au même rythme que celui des sommes dilapidées.

Les nitrates et la santé.

Les nitrates agissent essentiellement par leurs dérivés, les nitrites et les nitrosamines. La connaissance de leurs effets toxiques est relativement récente. Ils ont d’abord été observés sur les animaux : des bovins morts après avoir ingéré de fortes quantités de tiges de maïs. Les signes essentiels ayant précédé la mort (diarrhées, démarche chancelante), ont été interprétés vers 1940 comme étant dus aux nitrates.

En réalité l’intoxication était le résultat de la transformation des nitrates en nitrites sous l’effet de bactéries présentes dans l’estomac des animaux. L’ion nitrite, N02-, est un ion nitrate ayant perdu un atome d’oxygène ce qui le rend trèsréactif. Dans le cas présent il transformait l’hémoglobine du sang en méthémoglobine le privant ainsi de sa capacité à fixer l’oxygène. L’animal mourait asphyxié.

Cette affection touche également les nourrissons de moins de trois mois. A la différence de l’adulte, le jeune enfant est très sensible à la méthémoglobinémie et cela pour plusieurs raisons :

- d’abord la faible acidité de son milieu stomacal est favorable à la transformation des nitrates en nitrites par la flore qui le tapisse.
- ensuite sa protection enzymatique est faible jusqu’à l’âge de six mois.
- enfin et surtout, il conserve 70% de son hémoglobine fœtale pendant les trois premiers mois de sa vie, et celle ci est très oxydable.

Les symptômes sont une cyanose ou maladie « bleue » qui apparaît dès que 10% des globules rouges sont atteints. Elle se manifeste par des extrémités bleu-noir, des troubles respiratoires, cardiaques et neurologiques. Au delà de 70%, l’intoxication devient mortelle par manque d’oxygène si un traitement adapté n’est pas appliqué. Celui ci consiste en injections massives d’acide ascorbique ou de bleu de méthylène dans les cas extrêmes.

Le premier cas a été décrit en 1945. Deux enfants de 27 et 33 jours avaient présenté une cyanose aiguë après ingestion de biberons préparés avec de l’eau fortement nitratée. Entre 1945 et 1983, 3000 cas identiques ont été recensés dans le monde, dont plusieurs mortels. Le phénomène est certainement plus vaste car la caractérisation exacte de la maladie n’a pu se faire que dans les pays suffisamment pourvus de structures médicales ce qui n’est pas le cas des pays où le risque est le plus grand.

Il est admis que dans les pays développés l’incidence de cet événement aigu a très fortement décru. Une enquête menée en France entre les années 1989 et 1992 et portant sur 894 communes de 21 départements n’a permis de recenser que 26 cas dont trois seulement pouvaient être attribués à un excès de nitrates dans l’alimentation. Il faut cependant noter que la même enquête indiquait que dans les communes connues pour être nitratées 93% des personnes interrogées avaient préparé les biberons à partir d’eau embouteillée et que ce chiffre était encore de 88,5% dans les communes non nitratées. Le peu de confiance des familles en l’eau du robinet limitait donc le risque.

Il n’en reste pas moins vrai que de l’ordre de 10% des nourrissons avaient absorbé de l’eau nitratée. Peut-on imaginer que depuis 1992 la situation se soit améliorée ? Le taux de pollution et le nombre de communes concernées n’ont cessé d’augmenter, d’autre part la croissance de la pauvreté, en particulier chez les jeunes, ne favorise pas l’achat d’eau minérale. A noter également que 23% des personnes des zones nitratées continuaient à utiliser l’eau du robinet pour la cuisson des aliments et les potages, semblant ignorer que l’ébullition ne supprime pas les nitrates. Elément nouveau, l’enquête révélait également que des méthémoglobinémies d’origine alimentaire pouvaient affecter des enfants dont l’âge était compris entre un et cinq ans.

L’association « Analyse et Environnement » a recueilli le témoignage d’une grand-mère du Finistère qui se refusait à servir de l’eau du robinet qu’elle savait polluée à ses petits-enfants et qui n’utilisait que l’eau de son puits avec laquelle, disait-elle, elle avait élevé tous ses enfants. L’analyse effectuée révélait un taux de 250 mg/l cinq fois la norme ! Autre témoignage, celui d’un jeune couple qui découvre à l’occasion d’une analyse que l’eau consommée par leur famille affiche un taux proche des 200 mg, la maison qu’ils occupent avec leurs jeunes enfants est isolée et est raccordée à un forage autonome. Habitués à utiliser l’eau de qualité moyenne du réseau de la ville où ils habitaient précédemment, ils avaient consommé pendant plusieurs mois cette eau polluée comme boisson et pour tous les usages alimentaires. Une multitude d’exemples de ce type indiquent que, dans les zones polluées, le nombre de personnes exposées, et particulièrement de jeunes enfants, est loin d’être négligeable.

De l’eau pure pour les cochons

L’anecdote mérite d’être racontée. Sur le marché de Landivisiau une militante de « Analyses et Environnement » s’étonne de trouver seulement 6mg de nitrates dans l’eau apportée par une personne de cette région fortement polluée. S’agissait-il d’une source miraculeusement épargnée ? La raison était plus simple. Cette personne était exploitante d’une porcherie et, devant la forte mortalité des porcelets alimentés par l’eau d’un forage, elle avait dû se résoudre à installer une unité de dénitratation en tête de son réseau de distribution. Naturellement elle avait raccordé son domicile à la même installation. La pratique est semble-t-il assez courante. Les éleveurs de porcs ne veulent pas jouer la scène de l’arroseur arrosé, pollueurs oui, pollués non !

Où l’on parle du cancer

En 1994 puis 1997, deux congrès médicaux se sont tenus à Brest sur le thème du cancer de l’estomac. Deux des plus illustres chirurgiens japonais, spécialistes du problème, participaient à celui de I997. Le japon et le Finistère ont en effet la particularité commune de présenter des taux de cancers de l’estomac très nettement supérieurs aux moyennes mondiales. Dans ces deux réunions les nitrates ont été mis en question.

Leur rôle cancérigène a été prouvé expérimentalement chez l’animal. Comment agissent-ils ? Dans notre environnement ou à l’intérieur même de notre organisme de nombreux micro-organismes peuvent transformer les nitrates en composés appelés N-nitrosés, symbolisés par la formule CNO. Ces corps, de structures diverses mais toutes réactives, ont fait dans les années 1980 l’objet de plus de mille publications. Ils sont présents dans l’alimentation, les boissons ou l’air ambiant, on peut les ingérer ou les inhaler. Il s’en forme également dans notre tube digestif. La contamination est donc externe et interne. La plupart de ceux qui ont été étudiés se sont révélés être de puissants cancérogènes chez l’animal.

Le 14 mai I993 la Société française de Santé publique a réuni un colloque à Rennes. Le titre de cette réunion était volontairement provocateur : « Les nitrates, effet de mode ou vrai problème de santé ? ». La synthèse des différentes interventions est certainement l’une des publications les plus complètes de ces dernières années. Dans l’article qu’il consacre aux composés N-nitrosés, le Professeur B.Pignatelli, du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) de Lyon, expose les résultats recueillis sur l’animal :

« Environ 90% des CNO étudiés induisent des tumeurs dans une grande variété d’organes chez 41 espèces animales incluant des primates. La N-nitrosodiéthylamine (NDEA), par exemple, exerce une activité cancérogène chez 20 espèces différentes. On ne connaît aucune espèce animale résistant à l’action cancérogène d’au moins un de ces composés. On a remarqué une remarquable organospéficité de la réponse cancérogène pour deux groupes distincts de CNO, les nitrosamines et les nitrosamides ... Les N-nitrosamines exercent une action cancérogène spécifique principalement dans le foie, l’oesophage, l’appareil respiratoire et le rein ; les système nerveux périphérique et central, l’appareil gastro-intestinal et le rein sont les principaux organes cibles des N-nitrosamides... Les CNO figurent parmi les plus puissants cancérogènes connus et de faibles doses, parfois une seule, de ces CNO suffisent à induire des tumeurs chez l’animal. »

Même si, comme le veut la loi du genre, les conclusions du colloque évitent un excès d’alarmisme, chacun reconnaît que les résultats relevés sur l’animal sont suffisamment éloquents pour que le risque soit pris au sérieux et que l’exposition aux nitrates soit limitée au maximum. Il est difficile, en effet, de supposer que leur action sur l’homme puisse être très différente de celle observée sur l’ensemble des mammifères.

Il a fallu trente ans pour faire clairement reconnaître le rôle cancérigène de l’amiante, faudra-t-il attendre aussi longtemps pour connaître la vérité sur les nitrates ?

Rapide retour sur les normes.

Le 15 Juillet 1980 le Conseil des Communautés Européennes publiait la directive relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine. Un nombre guide de 25 mg/l de nitrates était défini, ce nombre correspondant au seuil à partir duquel une eau pouvait être considérée comme polluée et donc nécessiter des attentions particulières des pouvoirs publics. Il faut rappeler que dans un environnement sain, l’eau des captages ne devrait pas en contenir plus de 1 mg/l et l’eau de surface plus de 5 ou 6 mg/l.

A côté de ce nombre guide, une « concentration maximale admissible, (C.M.A) » était arrêtée. Son taux était de 50 mg/l, limite impérative à ne pas dépasser.
Une circulaire du 10 juillet 1981 fixait les étapes suivantes :

- à partir d’Août 1985 toutes les eaux destinées à la consommation humaine devaient avoir une teneur inférieure à 50 mg/l.
- pendant la période transitoire de quatre ans séparant les années 81 et 85, l’eau dont la teneur en nitrates serait supérieure à 100 mg/l ne devrait plus être consommée. Une tolérance serait maintenue entre 50 et 100 mg pour les captages déjà existants, à l’exception des femmes enceintes et des nourrissons .

Au seuil de l’année 1985 le constat était fait qu’aucun effort sérieux de récupération de la qualité à la source n’avait été entrepris en France et que l’application stricte de la circulaire priverait d’eau de nombreuses régions. Le ministère français de la Santé mettait donc en place, le 29 avril 1985, une procédure de dérogation à la norme de la C.E.E . Un délai de cinq ans supplémentaires était accordé aux maires pour atteindre les objectifs fixés en 1981. Cette dérogation ne pouvait être accordée qu’à titre exceptionnel, à condition qu’un programme énergique de récupération de la qualité soit engagé et qu’une information des consommateurs soit faite.

Dans la pratique, ces dérogations qui devaient être limitées à quelques situations locales, se sont étendues à des régions entières et se sont prolongées au delà de la date de 1990 initialement prévue comme ultime limite. Ce scandaleux refus d’agir de la part des pouvoirs publics s’accompagnait fatalement d’une inexorable montée de la pollution. Les teneurs en nitrates ont en moyenne augmenté de 1 à 2 mg par an. Un rapport de la Direction Régionale de l’Environnement indique que, en 1999 en Bretagne, seulement 2% des eaux de surface n’ont pas dépassé à un moment donné le nombre guide européen de 25 mg, 49% on atteint des maxima supérieurs à 50 mg dont 9% au dessus de 75 mg. On peut estimer qu’à très court terme 75% des captages en rivière seront dans le rouge. Quant aux forages, n’en parlons pas, la plupart ont été abandonnés depuis longtemps.

Face à cette situation des pressions fortes ont été exercées pour la révision à la hausse des normes. Il s’est même trouvé un médecin pour venir mener campagne, à l’invitation du C.D.J.A du Finistère, sur le thème de la totale innocuité des nitrates et pour remettre en cause les normes de potabilité.

Cette campagne a amené le Comité de la Prévention et de la Précaution à publier en juin 1998 une « recommandation sur les nitrates dans les eaux destinées à la consommation humaine ». Celle-ci demande que la limite des 50 mg soit impérativement respectée de façon à éliminer le risque d’accident chez les nourrissons et d’autre part à appliquer un principe de précaution vis à vis de l’action potentiellement cancérigène des nitrites et nitrosamines.
Autre réaction forte : celle du Conseil de la Communauté Européenne qui a décidé de traduire la France devant sa cour de justice pour non respect des textes de 1981 relatifs à la pollution de l’eau. Si la France est condamnée, ce qui est de plus en plus probable, chaque contribuable devra encore mettre la main au porte-monnaie pour payer l’amende résultant de l’irresponsabilité des pollueurs et de l’incurie des pouvoirs publics.

L’homme n’est pas seul sur terre :

Faut-il uniquement parler de la santé humaine ? C’est aujourd’hui une banalité que de répéter que nous ne sommes qu’un des maillons d’une chaîne qui relie l’ensemble du monde vivant. Dans la pratique, pourtant, nous nous comportons comme si nous étions la seule espèce digne d’habiter la terre.

Certains de nos contemporains ont cependant conservé l’étrange manie de vouloir jouer les vigies. Philippe Quéré est de ceux là. Militant à l’association « Bretagne Vivante » il suit l’évolution d’une colonie de moules d’eau douce perlières qui survit dans les Monts d’Arrée au centre de la Bretagne. Cette espèce protégée par une directive européenne disparaît peu à peu. D’une population de plusieurs millions de spécimens au début du siècle, il ne reste plus que 3000 individus aujourd’hui concentrés à 90% sur le seul site des Monts d’Arrée.

Parmi les douze espèces d’eau répertoriées en France, elle est la seule à produire des perles. On en avait offert un bracelet à la Duchesse Anne si chère au cœur des bretons. Au siècle dernier on en vendait des colliers aux premiers touristes de passage.

Aujourd’hui, dans la colonie étudiée, Philippe Quéré ne trouve plus que des adultes qui ont pour la plupart de 50 à 100 ans mais, constate-t-il « pas de jeunes, car avec la pollution par les nitrates, très nocive pour les larves, ils ne se reproduisent pratiquement plus » ( propos recueillis par Raymond Cosquéric dans le journal Le Télégramme). La larve de ce coquillage ne supporte pas plus de 5mg de nitrates par litre d’eau or le ruisseau où vit la colonie présente un taux dix fois supérieur.

Faut-il s’apitoyer sur le sort d’une poignée de moules ? Ceux qui verraient sans regrets disparaître cette espèce issue, comme la nôtre de millions d’années d’évolution, peuvent au moins, de façon plus égoïste, admettre que si la moule perlière meurt, l’homme à son tour est menacé.

Des marées noires aux marées Vertes

Les années 70 ont été celles des marées noires. Sur une affiche éditée par « Bretagne vivante » (Société pour la protection de la nature en Bretagne) chacun de ces grands crus bretons millésimés était répertorié : 1967 année du Torrey-canyon et de son brut récolté sur les côtes de granit rose (40 millions de bouteilles), 1976 la double vendange de l’Olympic-Bravery, appellation Fuel lourd contrôlée (1,6 millions de bouteilles) et du Boehlen, un brut du Vénézuella corsé (13 millions de bouteilles) et enfin 1978, le cru du siècle, un château Amoco-Cadiz, brut léger au vaporeux parfum de benzène (300 millions de bouteilles).

Ces protecteurs de l’environnement avaient choisi l’humour comme remède à la colère.

Pourtant tous se souviennent de l’énorme désolation de cette mer brutalement souillée, de cette côte sans un seul cri d’oiseau marin, de ces cormorans et de ces macareux englués.

Ils n’ont pas oublié la colère spontanée, des milliers de manifestants, tous âges confondus, dans les rues de Brest et devant le Château assiégé aux créneaux duquel les gendarmes maritimes retrouvaient les gestes des soudards devant les troupes paysannes des « Bonnets Rouges », ces rebelles chers à la mémoire bretonne qui avaient porté le bonnet phrygien des bagnards bien avant les révoltés parisiens.

Ils ont encore dans l’oreille la déflagration des grenades offensives tirées à tir tendu et qui avaient déjà tué à Malville. Certains gardent les séquelles des puissants gaz lacrymogènes utilisés contre eux. Un film de René Vautier, « Marée noire et colère rouge », rappelle ces moments de rage difficilement contenue.

Ces actions résolues auront eu deux effets à court terme. D’abord la mise en place d’un contrôle des pétroliers sur le « rail » d’Ouessant et le maintien à Brest de moyens de secours en mer. A l’évidence, la protection n’était qu’illusoire. Les côtes bretonnes ont continué à recevoir leur contingent de produits divers, cadeaux empoisonnés de la société de « progrès » : déchets, bidons de produits chimiques, voire même explosifs. Un répit de 20 ans nous avait même laissé croire que l’époque des marées noires était révolue jusqu’à ce que l’Erika vienne nous replonger dans les jours les plus sombres.

Le deuxième effet de ce naufrage hors du commun, aura été la radicalisation de la mobilisation contre la centrale nucléaire de Plogoff. Le slogan « mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain », est venu spontanément dans toutes les bouches et s’est inscrit sur les banderoles, les affiches et les autocollants. Le parallèle était trop flagrant entre le supertanker qui n’aurait jamais dû s’échouer et la supercentrale qui jamais ne devrait dérailler (c’était bien avant Tchernobyl). L’image des bretons, antinucléaires, défenseurs de leur culture et de leur environnement, est alors devenue très forte.

Octobre 1998, vingt ans se sont écoulés et un colloque à Brest vient rappeler l’événement.
Oubliées les manifestations, les grenades offensives et les gaz lacrymogènes. Oubliées les fosses derrière les dunes où ont été enterrées les tonnes d’algues engluées du fuel récolté sur la plage.
Oubliés tous ces appelés et ces lycéens expédiés en commandos serrés sur la côte pour une besogne dérisoire et qu’on laissait des journées entières à respirer des gaz toxiques. Les vapeurs de ce pétrole riches en benzène avaient dès la première matinée empesté l’atmosphère de l’ensemble du Finistère. Or le benzène est un puissant cancérigène aujourd’hui très réglementé. Des médecins, des enseignants, avaient essayé d’arrêter ce comportement irresponsable. En vain. Plusieurs intoxiqués de l’Amoco ignoreront toujours l’origine du mal dont ils souffrent peut-être aujourd’hui.

Sur la tribune brestoise aucune de ces victimes anonymes ne viendra témoigner. La vedette est tenue par les élus des communes côtières de tous bords politiques ayant acquis une célébrité par le procès engagé pour obtenir dédommagement de la compagnie américaine.

Un combat logique, le langage de l’argent est souvent le
seul que comprennent les pollueurs. Cependant les amoureux de la mer auraient préféré que les sommes obtenues en réparation des dommages soient utilisées à protéger l’environnement côtier plutôt qu’à construire de somptueuses mairies.

En effet pendant tout le temps où se gagnaient les procès américains, une marée d’une autre couleur engluait les côtes, une marée qu’aucun naufrage ne viendrait expliquer : celle des algues vertes.
Interrogée par le journal Ouest-France en mai 1993, Jeanine Hébert, maire de la commune de Hillion qui fait face à Saint-Brieuc avait du mal à cacher sa colère :
« Notre commune est sinistrée. L’an dernier, il a fallu retirer 15 000 tonnes de ces algues sur nos plages. Quand sera-t-on débarrassé de cette catastrophe annuelle ? »
Depuis le début des années 80 le phénomène se répète dès les premiers beaux jours.

Les algues vertes ont besoin de deux éléments pour se développer : d’abord de la lumière, ensuite des nitrates. Tant que ces derniers sont demeurés à des niveaux raisonnables, l’algue verte, l’ulve, s’est contentée d’être une aimable « salade des mers ». Riche en protéines, en vitamines et en sels minéraux, elle est consommée de façon traditionnelle par certaines populations. En Bretagne elle a parfois servi à nourrir les animaux et commence, à petite échelle, à être commercialisée comme algue alimentaire .
Avec les excès des nitrates elle est devenue envahissante. Transportée par les courants elle vient s’accumuler sur le sable des baies les plus calmes et elle s’y décompose. L’odeur d’œufs pourris du sulfure d’hydrogène dégagé se propage à plusieurs kilomètres.

Les municipalités, impuissantes, n’ont pas trouvé d’autre remède que de les ramasser au tracto-pelle et de les accumuler dans les décharges de l’arrière pays où elles contaminent les nappes phréatiques. A Plonévez-Porzay à la pointe du Finistère au lieu-dit Kervéo-Moreau deux fosses de 1500 m3 creusées au milieu des champs et sommairement contenues par des talus, laissent échapper un liquide noirâtre qui s’écoule vers le ruisseau proche. Des filets de protection entourent le site et en lettres blanches sur fond rouge un panneau prévient le visiteur imprudent : « DANGER, SOL MOUVANT ». Il s’agit d’une décharge, totalement illégale, d’algues vertes récoltées sur la côte. Le terrain est un terrain agricole loué par le maire. Celui-ci assume, dit-il, « toutes les responsabilités de l’affaire ». Le stockage des algues étant interdit dans la décharge communale, il a lui même créé cette décharge sauvage. Les riverains, eux, ne l’entendent pas de cette oreille : « L’odeur est si forte que les voisins qui louent les gîtes en été ont vu leurs hôtes quitter les lieux. En plus, ces deux grands trous sont très dangereux. Des enfants pourraient y tomber » (propos recueillis par Pascal Bodéré, journaliste au Télégramme). Une plainte administrative a été déposée à la sous-préfecture, une fois encore les « simples citoyens » doivent suppléer à la carence des pouvoirs publics.

Il est vrai que la sous-préfecture préfère fermer les yeux « nous n’avons pas de solutions de traitement actuellement. Il n’existe qu’un site de classe 2 dans le Finistère susceptible d’accueillir ce type de déchets » répond le fonctionnaire interrogé.

L’IFREMER, institut de recherches consacrées à la mer, a estimé qu’en 1994, de 100 000 à 200 000 tonnes d’ulves avaient ainsi été récoltées. Etaient surtout concernées les plages des Côtes d’Armor et du Nord-Finistère. Le coût de ce seul nettoyage était estimé à trois millions de Francs auquel naturellement il faudrait ajouter le manque à gagner de l’industrie touristique. Sans compter ce qui ne se chiffre pas : la perte du plaisir de vivre dans ce qui était un pays de rêve et aurait dû le rester.
En 1996 un « programme d’étude » était arrêté dans les Côtes d’Armor de façon à bien « cerner » le problème. Sans doute aurait-on pu économiser les 9,8 millions consacrés à ce programme tant il était évident que seul l’arrêt de la pollution porcine serait en mesure de rétablir la situation. Il faudra chiffrer, un jour, les sommes dilapidées dans des études dont le seul résultat est de confirmer ce que chacun sait déjà.
En 1997 une pétition recueille 2000 signatures en baie de Douarnenez. Non seulement on ne voit plus le sable sous la couche d’algues qui recouvre la plage mais ceux que l’odeur n’aurait pas chassés ne doivent pas espérer pouvoir se baigner dans l’épaisse mélasse apportée par les flots. Les pêcheurs sont désespérés. Leurs sondeurs détectent d’épais bancs d’algues en suspension qui empêchent la croissance des herbiers et des laminaires et font fuir le poisson. Inutile de jeter un casier ou un filet, ce serait peine perdue !

Le verdict est confirmé en 1998 par l’IFREMER : l’algue verte colonise l’offshore. Michel Merceron et son équipe ont plongé à deux reprises sur ces champs sous-marins, fait des prélèvements et tourné des vidéos :
« C’est assez impressionnant, on découvre de véritables tapis, jusqu’à douze ou treize mètres de profondeur, ils peuvent représenter quelques milliers de tonnes » (Ouest-France du 2.7.98, recueilli par Jean-Laurent BRAS)
Cette découverte remet en cause les connaissances sur le sujet. L’algue était supposée ne proliférer que dans les eaux de faible profondeur, peu brassées et directement enrichies par les nitrates. Force est de constater qu’elle se satisfait d’eaux plus profondes et moins riches. Les scientifiques observent même qu’elle supporte très bien le froid. Quand les sels nutritifs sont abondants elle peut doubler sa taille tous les jours, elle peut aussi accumuler des réserves qui lui permettront de se développer ultérieurement.

Un rapport publié en Janvier 1998 par la Mission Inter Services de l’Eau (M.I.S.E) du Finistère illustrait le constat d’impuissance des services administratifs :
« Une diminution des concentrations de nitrates dans les eaux souterraines ou de surface est impérative pour prétendre faire reculer le phénomène. Une décennie sera au minimum nécessaire pour constater ce recul »(Qualité de l’eau dans le Finistère, M.I.S.E).

Il est donc à craindre que les communes littorales ne soient pas au bout de leur peine. Exemple : celle de Binic le « grain de beauté des Côtes d’Armor », un jour de Juin I998 :

« Ce matin-là, un couple de Monégasques arpente les quais. Arrivés à marée basse, les touristes habitués à la plate Méditerranée cherchent en vain la grande bleue. Ils ne découvrent qu’un tapis vert sur fond de golfe pas très clair. Pour immortaliser le tableau qu’il compare à la pelouse du stade de France, monsieur a acheté un appareil jetable et prend des clichés du port et de la plage » (Jean-Jacques REBOURS, Ouest-France du 27/28 juin I998)
Gérants de camping, hôteliers, restaurateurs, cafetiers et marins pêcheurs se désolent :

« depuis sept ans les algues et leurs odeurs ont chassé les estivants, ils vont dépenser leur argent ailleurs, le chiffre d’affaires a baissé de 20% »
Le maire Yvon Batard, tient la comptabilité des ramassages : 650 m3 en 1992 pour un coût de 20 000 F, 2 000 m3 en 1993, 6 000 m3 en 1995 record battu. En juin 98, 1300 m3 ont déjà été ramassés pour 50 000 F dépensés. Il se voit mal continuer à ce rythme d’autant plus qu’à partir de l’an 2000 il ne pourra plus confier ces algues à une décharge.
On le retrouvera au premier rang de la manifestation organisée le 28 de ce même mois par tout ce que le département compte en associations de protection de l’environnement, de consommateurs, de pêcheurs amateurs et professionnels. Ce rassemblement est un succès incontestable : 6 000 personnes dans un cortège coloré.

Il faut dire que la coupe était particulièrement pleine,
quelques jours plus tôt le conseil municipal de Saint-Brieuc avait pris la décision d’équiper la principale usine d’approvisionnement en eau du département d’ une unité de dénitratation. Une décision qui, une nouvelle fois, aurait pour effet principal de masquer la pollution. Une aubaine pour les algues vertes !

Mais revenons à notre colloque du Quartz à Brest sur « la marée noire 20 ans après ». Ce jour là les scientifiques ne semblent pas décidés à utiliser la langue de bois. Les titres des journaux sont évocateurs : « Pire que l’Amoco ? La pollution agricole ! » ou encore « Après l’Amoco Cadiz, l’Amocochon » (Ouest-France). Le confrère local n’est pas en reste « Pollutions maritimes : 90% dues aux rejets côtiers » ou encore plus net « Algues vertes : les dents de la mer » (Le Télégramme). De quoi faire le bonheur des avocats de l’Amoco Cadiz si le procès n’avait pas été terminé.

Le corps des articles est de la même tonalité. Michel Glémarec, professeur à l’Université de Bretagne Occidentale n’y va pas par quatre chemins : « marées vertes, algues toxiques, régression des crustacés comestibles, mortalité des ormeaux...l’agriculture intensive est la cause de ces maux ». Jean-Louis Mauvais chercheur à la Direction de l’environnement littoral à l’Ifremer est catégorique : « Le plus inquiètant ? Les pollutions agricoles qui restent en croissance...Même si la pollution était maîtrisée à la source demain, il faudrait encore dix ans pour la résorber ».

Même si la pollution s’arrêtait... .

Le soir même du jour où ces mots étaient prononcés 250 éleveurs porcins, à l’appel de la FDSEA-CDJA, mettaient à sac le centre des impôts de Chateaulin et s’attaquaient au mobilier urbain de la ville. Facture : 150 000F au bas mot. La concentration des élevages avait, outre la pollution, provoqué la crise de surproduction que tout le monde attendait, les cours étaient descendus à 5,63F le kg alors qu’ils étaient à plus du double six mois plus tôt. Suivant une technique rodée, les gros producteurs, les groupements, ceux qui avaient les reins solides, poussaient à nouveau dans la rue ceux que leur politique avait ruinés. Allez donc dans ce climat parler d’arrêter la pollution....

Du poison au robinet

On les appelle pesticides. Le nom est évocateur. Insecticides, herbicides, fongicides, ils s’attaquent à tout ce qui grouille : insectes, herbes sauvages, champignons, larves, vers de terre... cette vie anarchique qui hante les cauchemars des adeptes d’une agriculture pilotée par la chimie.

Une industrie née de la guerre.

L’histoire des pesticides est récente. Comme celle des nitrates, elle s’accélère avec les conflits armés du milieu du 20ème siècle. Le Zyklon B, utilisé dans les chambres à gaz des camps nazis, a d’abord été présenté comme un insecticide. Il devait sa mise au point au même Fritz Haber qui avait su développer l’industrie des nitrates et qui avait également imaginé les gaz de combat pendant la guerre 14-18.

On sait le rôle de la guerre du Vietnam dans la production et l’usage massif des défoliants par l’armée américaine. Entre 1965 et 1971, cinquante mille tonnes « d’agent orange » ont été déversées sur la jungle afin de la débarrasser de sa végétation. La dioxine qui en est un des principes actifs et que l’accident de Seveso a tragiquement mis en lumière, est connue pour provoquer cancers et malformations génétiques.

Plus récemment le phosgène a été utilisé par l’Irak dans sa guerre chimique contre l’Iran ou contre les populations Kurdes. Cette substance est couramment employée pour traiter les cultures de céréales ou de betteraves. Plusieurs pays comme l’Iran, l’Irak ou la Libye semblent avoir contourné les accords internationaux sur les armes chimiques en se dotant d’unités de production d’insecticides dont leurs économies n’ont pas un usage évident.

Nul ne peut donc ignorer la nocivité de ces produits dont les cibles ont trop souvent été des populations désarmées.
Pourtant l’agriculture a pris le relais de leur utilisation massive. Sur des sols privés de vie biologique par les excès des engrais de synthèse et rendus fragiles par la pratique de la monoculture, les maladies et les parasites se sont multipliés. Les pesticides semblaient donc pouvoir répondre à un besoin immédiat à condition d’oublier leurs effets sur les consommateurs et sur l’environnement.
Avec 95.000 tonnes répandues chaque année, la France est le troisième consommateur mondial après les Etats - Unis et le Japon. D’année en année de nouvelles molécules apparaissent. Actuellement 900 substances actives sont homologuées en France. Elles entrent dans la composition de 10.000 formules différentes.

Des effets bien connus.

Dès 1960, les méfaits du D.D.T avaient été dénoncés aux U.S.A. En Europe il a fallu le début des années 80 pour observer un début de prise de conscience. Cette année là les règlements européens fixaient à 100 nanogrammes la limite légale pour chaque pesticide ( 1 nanogramme = un milliardième de gramme). Ce seuil représentait sensiblement le niveau de détection des méthodes de mesure alors employées. Le message était clair : on ne devait pas trouver trace de pesticide dans l’eau de boisson !
Sous la pression du lobby agro-alimentaire, la France allait attendre 9 ans pour inscrire la directive européenne dans ses règlements et mettre 17 ans pour accepter de la prendre en considération. Jusqu’à la date de Juin 1997, une circulaire du ministre de la santé autorisait encore des dépassements pouvant atteindre 2000ng/l (20 fois la norme).
Le Bureau International du Travail estime que 40 000 morts par an seraient dus aux pesticides. Les paysans de l’hémisphère sud sont les plus touchés, 3 à 5 millions d’entre eux seraient gravement atteints. Il est vrai que plusieurs produits interdits d’usage dans les pays industrialisés sont encore fabriqués pour être vendus aux pays en voie de développement.

Actuellement l’agriculteur français répand, en moyenne, cinq kilogrammes de produits différents à l’hectare, il est donc le premier à en subir les conséquences. Le nombre d’interventions dans les centres anti - poison en témoigne. Celui d’Angers a, par exemple, traité 1280 dossiers en 1996. Une étude du C.H.U de Besançon menée entre 1984 et 1996 a révélé une surmortalité agricole par cancer du sang, de l’estomac, du pancréas, de la prostate, du rein et du cerveau. La mutuelle sociale agricole vient de publier les résultats d’une étude effectuée par son réseau de toxicovigilance qui met en lumière la toxicité des produits phytosanitaires. Les problèmes cutanés sont les plus courants (24%) suivis des problèmes digestifs (17%), des problèmes oculaires et des maux de tête (10% chacun). Des troubles neurologiques respiratoires sont également signalés, encore s’agit-il de phénomènes aigus mais que penser de l’effet à plus long terme de l’accumulation dans l’organisme de tous ces toxiques.

Au Centre Hospitalier Universitaire de Brest des recherches commencent à être menées sur la nocivité des faibles doses. Benedicte Sawicki, interne au C.H.U, a rassemblé les publications des 20 dernières années concernant le sujet. En France les études sont peu nombreuses, l’essentiel des publications vient des U.S.A, du Canada et des pays du nord de l’Europe. La plupart établissent une relation significative entre l’exposition aux pesticides et la survenue de lymphomes, de leucémies, de tumeurs du pancréas, des ovaires, de la prostate ou du colon.
Benedicte Sawicki s’est ensuite particulièrement intéressée aux molécules présentes dans la rade de Brest. Elle a déjà pu mettre en évidence la toxicité du Dinoterbe et de l’alachlore. Elle a surtout pu constater que les produits de dégradation des pesticides peuvent parfois être plus dangereux que le produit initial !

Les études de cette nature sont trop rares. D’autre part elles dérangent. C’est ce qu’a pu vérifier le docteur Isabelle Tron, médecin de l’observatoire régional de la santé de Bretagne, chargée d’une étude officielle destinée à faire progresser les connaissances dans le domaine de l’exposition humaine aux pesticides :
« Ce n’est pas faute d’avoir cherché, mais je n’ai pas réussi à obtenir les quantités et la nature des pesticides déversés sur les cultures en Bretagne. Que ce soient les coopératives auprès desquelles se fournissent les agriculteurs ou la chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine, personne n’a accédé à mes demandes...Si cette situation dure, on en sera au même point dans dix ans, incapables de déterminer l’exact effet des produits ni de savoir s’ils ont une quelconque responsabilité dans l’augmentation des cancers » ( recueilli par Catherine Le Guen, Le Télégramme).
L’ignorance est un alibi commode pour l’inaction.

Le mauvais exemple breton

Le maïs qui couvre le quart de la surface cultivée bretonne est une bénédiction pour l’industrie agro-alimentaire. Il absorbe tout le lisier que l’on veut bien lui fournir, il est également avide de pesticides. Hélas, plus de 50% des produits utilisés ratent leur cible et sont diffusés dans l’environnement. Il n’aura pas fallu plus d’une dizaine d’années pour que la Bretagne soit contaminée jusqu ’en ses lieux les plus reculés.

La première évaluation sérieuse date de 1990. Le préfet de région, Edouard Lacroix, prenait enfin la décision courageuse de lever un coin du voile. Entre le 17 avril et le 14 juillet 1990 quatre rivières bretonnes étaient mises sous surveillance : l’Aven dans le Finistère, l’Arguenon dans les côtes d’Armor, l’Oust dans le Morbihan, la Vilaine et la Seiche dans l’Ille et Vilaine. Parmi les 450 molécules actives utilisées sur la région trois étaient testées : le lindane (un insecticide utilisé sur le maïs), l’atrazine (un herbicide du maïs), la simazine (un herbicide à usage non - agricole). Les résultats étaient révélateurs. Les pics d’Atrazine atteignaient 7500 nanogrammes dans la Vilaine et 6000 ng/l dans la Seiche et l’Arguenon (75 et 60 fois la norme maximale !). Même constatation avec le Lindane, insecticide très actif et interdit dans de nombreux pays : on en mesurait un pic de 400ng/l dans la Vilaine. Au même moment, dans le Finistère on notait un taux de 3350 ng/l à Landerneau et des niveaux dépassant dix fois la norme dans plusieurs captages. Dans ce département 22 mesures sur 31 indiquaient des dépassements. On devait à nouveau mesurer 130 fois la norme dans l’eau, pourtant diluée, de l’estuaire de l’Elorn en 1996.

Fait remarquable, le préfet de région prenait lui même l’initiative d’alerter l’opinion publique : « les journaux, les associations, doivent être tenues au courant » déclarait - t - il « parce qu’ils constituent de puissants relais pour alerter les consommateurs ».

Attitude responsable qui tranchera avec l’inertie de la majorité des élus régionaux mais qui, hélas, ne déclenchera pas la mobilisation escomptée. Le marché des pesticides depuis cette date n’a cessé d’augmenter et le préfet Morin en quittant le Finistère en Juillet 98 constatait, comme bien d’autres avant lui, qu’en quatre ans de lutte contre la pollution on n’avait pas avancé, autant avouer qu’on avait plutôt reculé.

Déjà en 1994 un nouveau rapport de la préfecture de région Bretagne indiquait que la situation était loin de s’être améliorée. En Ille et Vilaine 85% des échantillons testés dépassaient la norme. On y trouvait jusqu’à 21 molécules différentes, le même échantillon pouvait en contenir 10 espèces. On peut imaginer l’influence de ces cocktails sur la vie aquatique et sur la santé du consommateur. Rien d’étonnant à ce que la ville de Rennes, après bien d’autres communes, ait pris la décision de ne plus servir que de l’eau en bouteille sur les tables des cantines scolaires.
Ironie du sort, l’arme des pesticides se retourne parfois contre ses utilisateurs : des cultures de tomates irriguées à partir de la Seiche en Ille et Vilaine ont manifesté un arrêt de la croissance et une déformation des fruits à l’évidence provoqués par les restes de produits de traitement présents dans l’eau !

Si le cas breton est bien connu, il n’est hélas pas unique. En septembre 97, la revue « que choisir » analysait l’eau du robinet de 150 communes réparties dans cinquante départements. Le résultat était sans appel : on trouve des pesticides presque partout ! Sur 151 échantillons mesurés, 118 sont positifs dont 34 présentent des valeurs supérieures aux normes. En 1991 le ministère de la santé reconnaissait déjà que 33% de la population avait bu une eau dont la teneur en atrazine dépassait les 100 ng/l.
La gravité de la situation est donc bien connue au niveau statistique. Par contre il reste beaucoup à faire pour apporter à chacun l’information quotidienne à laquelle il a droit. Personne ne peut savoir ce qu’il risque de trouver dans le verre d’eau qu’il boit. Contrairement à celle des nitrates, une analyse de pesticides coûte cher ( de 4 000 à 6 000 francs voire plus). Les directions départementales des affaires sanitaires chargées de les faire effectuer s’en montrent donc très avares faute des moyens mis à leur disposition. Elles portent sur un nombre limité de substances et se font sur un rythme qui leur enlève toute signification. L’eau de certaines communes n’est parfois contrôlée qu’une fois par an, voire une fois tous les 5 ans ! Quel sens peuvent avoir ces mesures quand on sait qu’en Bretagne où l’eau d’alimentation est superficielle, les pics extrêmes peuvent ne durer que quelques heures.
Surveiller la pollution est un devoir, être mieux informé est un droit mais ce sont les contribuables et les consommateurs qui par leurs impôts ou leur facture paient les analyses supposées les mettre en garde.

Arrivera-t-on à la situation absurde où il faudra payer l’eau très cher pour avoir le droit de savoir qu’elle est imbuvable !

Les résultats publiés sont déjà suffisamment éloquents pour que la suppression de l’usage des pesticides soit sérieusement envisagée. Surtout si on se souvient que l’eau de boisson ne représente que 10% des pesticides dans l’alimentation, les 90% restant provenant des fruits et des légumes pour lesquels aucune mesure de contrôle systématique n’est possible. Quant à ceux qui proviennent de l’air que l’on respire, personne, pour le moment n’est capable de dire le pourcentage qu’ils représentent !

Publicité mensongère.

15 Juin de l’an 2000. L’association « Eau et Rivières » laisse éclater une colère trop longtemps contenue. Le phénomène couvait depuis quelques saisons, il a réellement explosé avec le premier printemps de ce nouveau siècle. On a d’abord pu observer des longueurs de talus d’un orange éclatant. Cela a gagné les bas côtés des routes, les fossés. Ce sont aujourd’hui des champs entiers qui attirent l’œil par un couleur peu habituelle dans le paysage breton. Responsable : le glyphosate. Ce désherbant total est le principe actif du « Round up » produit par Monsanto et du « désherbant total Vilmorin ».

Chacun a vu sur son écran de télévision, le ravissant toutou qui arrose son os à coup de désherbant « 100% biodégradable ». En réalité ce pesticide, commercialisé depuis 1975, n’a fait l’objet d’analyses dans les eaux de ruissellement que depuis deux ans. Il a fallu pour cela que des associations de consommateurs et de protection de l’environnement, financent elles mêmes les recherches nécessaires. Nul, jusqu’à présent, ne savait donc ce que devenait le glyphosate dans la nature. « Eau et Rivières » a publié le résultat de ce travail. Il prouve que l’affirmation de la dégradation immédiate du glyphosate n’était qu’un mythe : dans la moitié des rivières contrôlées, le taux est supérieur à la norme réglementaire et il a atteint un pic de 172 fois la norme le 15 octobre 1999 dans la rivière Elorn qui alimente le tiers de la population du Finistère. L’association fait remarquer d’autre part que la dégradation biologique du glyphosate produit de l’acide aminométhylphosphonique (AMPA), plus dangereux pour l’homme et l’environnement que la molécule mère.

Deux lettres ont été expédiées dans les ministères concernés. L’une à Dominique Voynet pour l’environnement, l’autre à Marilyse Lebranchu, secrétaire d’Etat à la consommation, pour qu’il soit mis fin à cette publicité mensongère.

Il y a urgence. Des règlements stricts viennent d’être adoptés pour que des couvertures végétales soient maintenues, l’hiver, sur les zones en excédents de nitrates. Certains exploitants expéditifs ont pris l’habitude, à l’entrée du printemps, de se débarrasser de cette végétation à coup de désherbants totaux, encouragés en cela par une publicité habilement tournée. De leur côté les services responsables de l’entretien des routes et ceux chargés des espaces urbains avaient devancé le mouvement : les talus, les bords d’allées, les limites de clôture et parfois même les rives des ruisseaux prenaient la couleur orange caractéristique. Naturellement, la publicité trouvait également sa cible dans les jardins et potagers.

Encore une fois, une association citoyenne a dû, à la place des pouvoirs publics, émettre l’indispensable signal d’alerte. Elle a, cette fois, été entendue. En juillet 2000, Marylise Lebranchu, secrétaire d’état à la consommation, a déposé un procès verbal auprès du procureur de la république pour « publicité mensongère ». Loin d’être biodégradables, comme l’indiquait le fournisseur, la secrétaire d’état, estimait que le produit se révélait toxique pour les organismes aquatiques. Hélas, même si la démarche aboutit, de mauvaises habitudes ont été prises contre lesquelles il sera plus difficile de lutter.

De la rivière aux estuaires.

Dans cette affaire, comme c’est son rôle, Eau et Rivières mettait surtout l’accent sur les effets du pesticide dans la photosynthèse des algues et le développement de la faune aquatique. En effet, à force de concentrer les mesures sur l’eau du robinet on en oublierait presque que l’essentiel de la pollution est recueillie par le milieu naturel. Un exemple : celui de la rade de Brest. Ce n’est pas encore la mer d’Arral pourtant les sujets d’inquiétude ne manquent pas. La production de coquillages qui était de 2500 tonnes en 1960 est tombée à 365 tonnes en 1995. Chargée de mission dans le cadre d’une opération de diagnostic menée par la communauté urbaine de Brest, Gaël Durand, chimiste pointait du doigt l’un des responsables : 150 tonnes de pesticides dont 85% à usage agricole sont utilisés chaque année sur le bassin versant de la rade. Une forte proportion de ces produits et de leurs dérivés se retrouvent ensuite dans l’eau littorale

Ces polluants puissants modifient profondément l’équilibre biologique de l’eau, faisant apparaître de nouvelles menaces.

La mer empoisonnée

Le phénomène est devenu banal. Dès les premiers beaux jours, et de plus en plus tôt dans l’année, la presse nous apprend que la pêche à pied a dû être interdite dans telle ou telle baie. Cela peut commencer par celle de Morlaix ou de Douarnenez ou par la rade de Brest. Progressivement l’interdiction s’étend à toute la côte. L’alerte peut avoir plusieurs origines.

C’est parfois une prolifération de Dinophysis qui contamine les coquillages. La première contamination française s’est déclarée en Bretagne en 1983 et a causé plusieurs milliers d’intoxications qui se manifestent par une violente diarrhée. Les pêcheurs professionnels de tellines de la baie de Douarnenez ont presque pris l’habitude de migrer vers le baie voisine d’Audierne dès que l’algue prolifère. Dans la rade de Brest la quinzaine d’entreprises qui commercialisent les moules et les coquillages sont dans une situation plus critique car il leur est difficile de trouver un autre site de stockage ou de production.
Plus dangereux, l’Alexandrium repéré d’abord en baie de Morlaix gagne maintenant plusieurs sites du Finistère, des Côtes d’Armor et de l’Ille-et-Vilaine. L’ingestion de coquillages contaminés peut causer des paralysies et même provoquer la mort. La cuisson ne détruit pas les toxines ce qui les rend d’autant plus dangereuses. Sans compter qu’il n’existe pas d’antidote connu à ces poisons.

Une troisième espèce d’algue toxique est de plus en plus observée : le gymnodinium qui s’attaque aux coquillages anéantissant parfois les efforts de repeuplement.
Dernière arrivée : Pseudo-Nitzschia. Elle est apparue au printemps de l’an 2000 dans l’espace qui va de la pointe Saint Mathieu à la Pointe du Raz. En plus de provoquer de graves troubles gastriques elle s’attaque aux centres nerveux et peut provoquer l’amnésie.

Ces quatre types d’algues font partie des quelques dizaines d’espèces dangereuses existant dans le monde. Leur apparition récente en Bretagne coïncide avec la montée des pollutions. Il faut souhaiter que leur liste s’arrête là, mais déjà la menace est suffisante. Le compte rendu de la réunion du 27 avril 2000 de la commission « Littoral » du Comité de Bassin Loire-Bretagne notait « l’inquiétude des participants devant le manque de connaissance des mécanismes de prolifération des micro-algues toxiques ».

Le visiteur de l’été doit donc savoir que la plus grande prudence s’impose. La Bretagne tonique, la Bretagne iodée, celle qui offrait ses coquillages à qui savait gratter à la main ou au râteau, est atteinte d’un mal sournois. Aujourd’hui, même le plateau de fruits de mer est manufacturé . Les coquillages doivent faire une cure d’oxygénation dans les bacs des mareyeurs avant de parvenir dans les assiettes. Y retrouvent - ils vraiment la santé ?

La terre , l’eau et maintenant l’air !

Trémargat est un village du Centre - Bretagne qui mérite une visite. Là, des agriculteurs, jeunes et dynamiques, s’obstinent à ne pas vouloir appliquer les règles de l’agriculture productiviste et en particulier se refusent à utiliser des pesticides.

En 1995 des chercheurs de l’INRA de Rennes (institut national de la recherche agronomique) ont eu l’idée de rechercher la trace de pesticides dans l’eau de pluie. Trémargat se prêtait bien à une mesure. Surprise : le prélèvement révélait des taux proches des maxima admissibles en atrazine et en alachlore et même un taux atteignant la valeur maximale de 100 ng/l en Dinoterbe (pesticide actuellement interdit). Au total six pesticides étaient détectés dans une eau dont on aurait pu attendre la pureté maximale.

Des mesures effectuées plus à l’Ouest (Pont - l’Abbé) et à l’Est (Rennes) confirmaient que les pesticides imprégnaient l’ensemble de l’atmosphère bretonne. Pour être plus précis, on constatait même que les vents dominants venus de l’Ouest enrichissent l’air en pesticides au fur et à mesure qu’on avance de Brest vers Rennes. Le niveau de pollution est étonnamment élevé : 80% des échantillons dépassent la norme européenne pendant la période des traitements. Ce niveau reste encore élevé trois mois plus tard, c’est donc en permanence que l’on respire des pesticides en Bretagne.

Des mesures récentes, étendues à l’ensemble du territoire français, ont révélé la généralité du phénomène. Un rapport de la cellule « prospective et stratégie » du ministère de L’environnement constate que la pollution de l’air par les triazines et les organichlorés est devenue chronique. 30% à 75% des produits épandus, suivant les conditions météorologiques et les pulvérisateurs utilisés, se retrouvent dans l’atmosphère. On mesure couramment dans l’eau de pluie des concentrations en atrazine, en dinoterbe ou en alachlore atteignant de 10 à 20 fois la norme tolérée et ceci même à Paris ! Les responsables sanitaires en viennent à considérer que la contamination atmosphérique par les pesticides est celle qu’il faudrait examiner en priorité.

On peut s’étonner du fait que jusqu’à présent aucune étude d’envergure concernant les effets sur la santé de cette exposition permanente n’ait été engagée. On sait pourtant que ces toxiques s’accumulent dans les graisses. Des pesticides ont été trouvés dans le lait maternel humain à des doses parfois supérieures au taux admissible pour le nourrisson. On soupçonne également une influence des pesticides sur la baisse de la fécondité humaine.
Aucune région n’est épargnée. Les produits chimiques utilisés par l’agriculture imprègnent déjà toute la planète et s’accumulent inexorablement le long des chaînes alimentaires. Des études canadiennes ont mis en évidence des taux très élevés de méningites chez les enfants esquimaux consommant du phoque, en raison d’une baisse de leur immunité provoquée par les résidus de pesticides contenus dans les graisses des animaux.

Seules les cibles résistent. Les plantes, les moisissures, les champignons aussi bien que les insectes visés subissent de rapides mutations qui leur permettent de s’adapter. Les insecticides ont déjà fait naître un grand nombre d’espèces résistantes. 40% d’entre elles sont des moustiques et des mouches qui s’attaquent aux mammifères et à l’homme... Une centaine d’espèces végétales présentent actuellement un biotype résistant à au moins un herbicide. Neufs cas nouveaux de plantes résistantes apparaissent chaque année. Malgré son usage récent, on a même trouvé une herbe résistant au glyphosate en Australie. Il faut aussi compter avec les OGM. Les premiers mis sur le marché ont été sélectionnés pour leur résistance au glyphosate et menacent de transmettre cette résistance aux plantes de leur famille. L’affaire du colza et du maïs contaminés par des semences mal contrôlées, est une bonne illustration de ce risque.

L’air qui transporte les pesticides, sème en même temps les germes des plantes mutantes.

Un cocktail pour nos poumons.

Les pesticides ne sont hélas pas les seuls toxiques libérés dans l’atmosphère. Il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter les odeurs qui embaument l’ouest breton à partir des mois de mars et d’avril. Les porte parole du lobby porcin ont beau répéter que l’odeur du lisier : « n’est qu’une « nuisance » olfactive, et non pas une pollution », la population qui doit subir cette invasion a du mal à saisir la nuance surtout qu’à y regarder de plus près les gaz qui émanent du lisier sont loin d’être inoffensifs.
Le sulfure d’hydrogène d’abord. Il donne au lisier sa base olfactive d’œuf pourri. A forte dose c’est un poison violent. Quelques cas de mortalité par intoxication aiguë ont été constaté dans des élevages (8 cas en 1996 au Canada). Une exposition régulière des personnes vivant à proximité des champs d’épandage peut provoquer une anémie persistante.

Autre ingrédient du cocktail : le gaz ammoniac. C’est également un toxique violent présentant, de plus, des effets irritants sur le système respiratoire. Sous l’action des rayons ultra-violets et d’autres polluants, il peut se transformer en oxydes d’azotes toxiques en eux mêmes et responsables de pluies acides dont on connaît les effets sur l’environnement.

Des capteurs viennent d’être installés, on connaîtra bientôt la composition du « bol d’air » armoricain. Les bretons sauront au moins comment on les empoisonne !

Mais où sont les mythes d’antan

Existe-t-il une région où les anciens mythes de l’eau aient laissé plus de traces qu’en Bretagne ? Chaque commune possède son ensemble de fontaines, chacune abritée par un édifice de granit, généralement dédiée à un saint ou à une sainte, souvent dotée de vertus magiques.

L’héritage de plusieurs millénaires.

Cette pointe du continent européen a été régulièrement visitée. Plusieurs civilisations ont laissé des traces somptueuses sur son sol. Les plus visibles d’abord : les menhirs isolés ou dressés en alignements, les cairns aux chambres gravées de signes que seule l’imagination peut charger de sens.

Dans les labours proches, parfois, on découvre une pierre luisante au tranchant encore net, hache, herminette ou soc de charrue. Au siècle dernier cette trouvaille était jour de chance. La pierre, réputée pour être une « pierre de foudre », rendait son propriétaire maître de la pluie.
Les marais, les tourbières, domaines de l’eau dormante et entrées supposées du pays des morts des mythologies celtiques, livrent d’autres témoignages. Les hommes de l’âge du bronze leur ont confié leurs épées, imités en cela par les premiers celtes. Ces cadeaux somptueux sont la marque de l’importance attribuée aux divinités qui habitaient ces lieux.

L’eau a porté les vaisseaux de pierre des « saints » chrétiens aux noms barbares venus, d’Irlande et du Pays de Galles, convertir les habitants de l’Armorique. Autour des sources, des rivières, des marais et des baies maritimes ils ont rencontré et combattu les vieux cultes druidiques. La littérature médiévale en a gardé le souvenir. Celui de Viviane éduquant Lancelot dans son palais de verre au fond du lac de Brocéliande ou encore de Merlin faisant pleuvoir à la fontaine de Barenton. Celui de Dahut, fuyant la ville d’Ys submergée et maudissant la foi nouvelle apportée par l’ermite Gwenole.

Le combat était inégal, le culte des sources a résisté à l’Evangile. Simplement s’est-on contenté de les placer sous la surveillance d’un saint ou d’une sainte dont le nom, heureux hasard, rappelait quelque consonance payenne. Christianisées, elles n’en ont pas moins gardé leur ancienne vertu magique.

Il y a moins de trente ans les vieux rites, assagis, avaient encore cours. Sans doute n’était-on pas certain que l’épingle jetée dans la fontaine allait décider du mariage espéré mais on avait encore le plaisir de se prêter au jeu. Il arrivait même encore qu’on recherche l’aide de la fontaine pour obtenir une guérison. Personne n’était vraiment dupe et cela n’empêchait pas de faire confiance au médecin et aux médicaments remboursés par la sécurité sociale mais, sans doute, le geste théâtral gardait-il sa vertu apaisante.

Au moins l’eau des fontaines y gagnait-elle le respect. Si elle n’était plus guérisseuse elle restait nourricière. Régulièrement récurée, protégée des feuilles mortes et des animaux, la fontaine était le lieu où l’on savait pouvoir s’abreuver sans trop de risques. Bien commun, elle était placée sous la sauvegarde de chacun. Ses plus sévères gardiens étaient les habitants des campagnes contraints souvent d’éduquer les citadins dont les enfants auraient facilement transformé les sources en pataugeoires.

Est-il si lointain le temps où Bachelard pouvait témoigner de cette conscience du paysan face à ces « Attila des sources » qui trouvaient une joie sadique à en remuer la vase après y avoir bu :

« Mieux que tout autre, l’homme des champs connaît le prix d’une eau pure parce qu’il sait que c’est une pureté en danger » ( L’Eau et les Rêves, 1942).

L’incompréhension est donc totale, comment les héritiers de cette tradition, pour ne pas dire de ce culte, de l’eau sont-ils devenus ses premiers ennemis ?

Mortes fontaines

Cela a commencé avec le remembrement. Les talus arasés ont parfois servi à combler chemins et zones humides. Si une source se trouvait dans le passage elle pouvait disparaître sous plusieurs épaisseurs de terre. Puis sont venus les drainages. Pour gagner quelques hectares de maïs, de vastes espaces ont été asséchés. Des fontaines autrefois généreuses n’ont plus laissé filtrer qu’un mince filet d’eau. Les engrais, les pesticides et les lisiers ont achevé le travail. Peut-on encore reconnaître des sources dans ces eaux stagnantes envahies par les mousses et les algues pourrissantes ?

Un panneau près de la prestigieuse fontaine de Saint-Anne la Palud, lieu majeur des cultes bretons, avertit le touriste ou le pèlerin : eau non potable. La vieille mythologie celto-chrétienne n’avait prévu aucun saint pour protéger des nitrates et des pesticides !
Bientôt les fontaines disparaissent sous les ronces. Pourquoi entretenir ce qui ne sert plus à rien. Parfois on en démonte la niche qui va servir de décor dérisoire sur la pelouse d’une résidence secondaire ou d’une place municipale. Des associations se sont créées pour préserver ce patrimoine mais la tâche est gigantesque. A quoi bon d’ailleurs sauver les pierres, une fontaine c’est d’abord de l’eau pure.

Douleurs secrètes.

L’abandon ne s’est pas fait sans regrets. Sur les marchés où ils proposaient leurs services, les militants de « Analyses et Environnement » recueillaient les confidences.
Cette source par exemple, aujourd’hui polluée, faisait jadis la fierté de son hameau.

« On ne l’avait jamais vue se tarir, été comme hiver son débit avait la même abondance. Ce n’était pas de l’eau ordinaire, c’était de « l’eau de roche ». On venait de loin pour s’y approvisionner, on ne trouvait pas mieux pour le café et le « Kig ha Farz », (le fameux pot-au-feu dans lequel cuit le far en sac du Léon). Même quand « l’eau d’usine » est arrivée au robinet, les gens ont continué à venir, surtout quand il y avait de la maladie dans le quartier. »

Le croira-t-on ? la personne qui tenait ces propos avait les larmes aux yeux.

Sur un ton moins dramatique ce breton expatrié avait la nostalgie de l’eau puisée à la fontaine de la ferme familiale :

« C’était notre premier geste pour reprendre pieds au pays : boire un grand coup d’eau fraîche de la source où ma mère, et sa mère avant elle, allaient remplir leur seau. »

Ce faisant, il renouait avec une tradition ancienne : dans certaines régions de Bretagne, le fermier qui prenait possession d’une ferme scellait cette nouvelle alliance en buvant l’eau du puits qui trônait au milieu de la cour. Le puits, autant que le foyer était au centre de la vie des hommes et des animaux. La richesse et la fierté de son propriétaire pouvaient d’ailleurs y trouver un lieu où s’exposer : les puits sont souvent de superbes monuments. Ils le demeurent même quand ils n’abritent plus qu’une eau putride.

Beaucoup pourtant ne renoncent pas au rituel de la source. Certains qui ont un pied-à-terre ou de la famille dans les Monts d’Arrée, ou dans quelque autre lieu du Centre-Bretagne reviennent à la fin du week-end avec la provision d’eau pour la semaine.

Parfois telle source d’une zone polluée a gardé bonne réputation, on y rencontre des queues de personnes armées de bouteilles et de Jerricans. Certains viennent de très loin pour faire leur provision d’eau pure, une distance de cinquante kilomètres ne fait pas peur. Le comportement n’est pas très « écologique », l’eau consommée a coûté cher en essence brûlée et sa conservation pendant une semaine n’est pas garantie mais cette eau puisée à la source est un des derniers vrai contact avec la nature.

Il arrive pourtant souvent qu’une rapide analyse révèle un taux de nitrates déjà élevé. La mise en garde, même si elle est indispensable, vient briser un rêve et le porteur de la mauvaise nouvelle fait souvent office de bouc émissaire.
Parfois aussi l’analyse fait découvrir une source miraculeusement épargnée. A l’orée d’un bois près de Landerneau, un agriculteur connaissait l’existence dans l’un de ses champs d’une source d’excellente qualité. Prenant sa retraite il décida d’offrir à ses concitoyens la possibilité de s’y approvisionner et aménagea en bord de route un espace pour le stationnement de une ou deux voitures. Le succès devait dépasser ses espérances, en semaine ou en week-end le défilé était continu. On y venait pour la cuisine, pour la boisson mais aussi pour l’eau des poissons rouges. Le lieu était mal adapté à une telle affluence, l’agriculteur a dû reconstruire une clôture au grand dépit des habitués.

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Fontaine sur l’ïle d’Ouessant

Retour aux vieux mythes ?

Certains voudront voir dans ces comportements une nostalgie archaïque, voire même une fuite dans l’irrationnel et un retour aux vieux mythes.

Mais que proposent-ils ? Devons nous bannir tout rapport direct entre les hommes et leur milieu naturel ? Apprendre à nos enfants que la nature est définitivement dangereuse, que l’eau de cette fontaine peut au mieux leur servir à laver leur voiture, que ce fruit cueilli sur l’arbre garde les traces du dernier traitement, que ce coquillage ramassé à la plage est gavé de pesticides et empoisonné par les algues vénéneuses, que les mûres sur ce roncier apporteront dans les confitures les produits de traitement des maïs voisins, que ces champignons, ce thym, ont concentré les retombées radioactives des derniers Tchernobyl de la planète ?

Faut-il leur laisser croire que seul mérite la confiance ce qui est manufacturé, aseptisé, génétiquement manipulé, emballé, étiqueté et que les épisodes de la « vache folle » ou des poulets à la dioxine et aux boues de stations d’épuration ne sont que de banals accidents collatéraux de la guerre alimentaire menée par les multinationales.

Le mythe le plus dangereux n’est-il pas au contraire celui d’un monde totalement soumis à la technique. Les « sorciers » aujourd’hui ont des laboratoires. Ils manipulent molécules et gènes et acceptent le risque d’introduire dans la nature des mutations incontrôlables. Déjà ils donnent la vie à des êtres qu’aucune évolution n’a sélectionnés. On craint le maïs transgènique, il peut y avoir pire :

« Il est probable qu’on produit déjà en Thaïlande, en Israël, des dorades ou des saumons auxquels un gène de croissance prélevé sur le porc ou le bœuf permet d’atteindre des poids de plusieurs dizaines de kilos.
Même la frontière entre espèces végétales et animales est crevée. Pour renforcer leur résistance au froid hivernal, on a fourni à des tomates des gènes de Flet, un poisson capable de synthétiser une forme d’antigel. Certaines pommes de terre contiennent maintenant des gènes de poulet. Des gènes de... luciole ont été introduits dans des variétés de maïs. Vous voulez pire ? Des chercheurs américains ont inséré dans le code génétique d’embryons de porc...le gène de l’hormone de croissance de l’homme ! Les animaux étaient monstrueux, velus, arthritiques et atteints de strabisme. » (Michel Treguer, Le Télégramme 4 Aout 1998) .

Aux apprentis sorciers qui veulent faire de la nature entière leur laboratoire, aux industriels guidés par la seule recherche du profit, il est important d’opposer des convictions simples.

Comme celle, par exemple, qu’il faut respecter l’eau.

Marchands, Charlatans et Gourous.

Informer sans affoler, tel est le problème auquel sont confrontées les associations de consommateurs et de protection de l’environnement. Leur objectif n’est pas de développer vis à vis de l’eau du robinet un dégoût tel que l’idée même d’en améliorer la qualité et de pouvoir à nouveau l’utiliser pour l’alimentation soit considérée comme une utopie.

La France, comme la plupart des pays développés, a choisi de ne construire qu’un seul réseau d’alimentation. Ainsi la même eau est utilisée pour cuisiner, pour se laver, arroser le jardin ou alimenter la chasse d’eau des toilettes. Ce choix était celui d’une nation qui s’affirmait « civile ». Nos arrières grand-parents ont fait le pari qu’en équipant les villes de réseaux d’assainissement et de stations d’épuration on saurait conserver dans le sous sol et dans les rivières une eau qu’un simple filtrage et un traitement léger au chlore ou à l’ozone rendrait apte à tous les usages. Quoi de plus rassurant en effet que de pouvoir compter sur l’équation : robinet = eau potable.

Ce pari semblait avoir été gagné et jusque dans les années 1960, voir arriver l’eau au robinet était, comme l’accès à l’électricité, le signe de la modernité. Hélas l’entrée dans la civilisation du gaspillage est venue réveiller tous les égoïsmes. Ceux qui utilisaient les rivières comme fontaine ont dû sans cesse reculer devant ceux qui n’y voyaient qu’un égout. Délivrer une eau potable devenait alors affaire de technique élaborée, une industrie dont les bénéficiaires allaient être les grandes compagnies : C.G.E, Lyonnaise des Eaux... avec la complicité bienveillante des élus et des administrations.

Opération juteuse. Dans la course entre pollution et traitement, la première garde toujours de l’avance. Le prix de l’eau s’est envolé, les bénéfices des compagnies ont atteint des niveaux inespérés, pour autant la qualité a poursuivi son inexorable dégradation.

Quand l’eau potable devient un luxe

Parallèlement une autre industrie s’est développée : celle de l’eau en bouteille. On ne pourra reprocher à personne de vouloir préserver sa santé et celle des siens.
Dans plusieurs villes bretonnes les associations de parents d’élèves ont dû se battre et signer force pétitions pour que les municipalités fassent servir de l’eau de source dans les cantines. Bien sûr, le prix du repas allait devoir être augmenté, un travail supplémentaire serait donné aux agents communaux, des monceaux de bouteilles plastiques viendraient encombrer les poubelles. Pour autant n’est ce pas le rôle des élus municipaux que de faire appliquer en priorité aux enfants le simple principe de précaution. A noter que dans ces mêmes villes les restaurants d’entreprises ne servaient déjà plus depuis longtemps de l’eau du robinet aux adultes !

Pourtant nul ne peut prétendre que l’eau en bouteille soit la panacée. Les associations écologistes ne travaillent pas pour assurer la prospérité de Volvic ou de Contrexéville. Elles savent que ces industries dévorent l’énergie pour la fabrication des bouteilles et le transport. Qu’elles sont polluantes, par les tonnes de plastique qu’elles dispersent et les gaz nocifs émis par les norias de semi-remorques qui transportent l’eau du Massif-Central en Bretagne ou de la Bretagne au Midi méditerranéen. Bien qu’elle se donne l’image de la santé et de la protection de l’environnement, ce n’est pas une activité « durable ».

Même si les bretons, il faut leur en donner acte, sont devenus les champions de la récupération des bouteilles plastiques, ils ne peuvent qu’espérer une seule chose : la reconquête de la qualité de l’eau dans leurs rivières et à leur robinet. Une note du ministère de l’environnement estimait à 2 000 F le coût annuel moyen de l’eau en bouteille pour une famille en Bretagne. Nul ne peut accepter cette situation qui taxe en particulier les familles de revenu modeste.

Une usine dans chaque maison ?

L’eau en bouteille est un luxe encombrant et gaspilleur de temps. Aller chercher chaque semaine les quinze ou vingt bouteilles qui alimenteront la famille, les stocker, ramener les bouteilles vides à la déchetterie, sont des opérations dont beaucoup souhaitent se passer. D’autant plus que l’habitude se prend vite d’utiliser cette eau pour tous usages alimentaires. Pourquoi gâcher un bon café ou un bon pot-au-feu par de l’eau nitratée et riche en chlore ?
C’est ce qu’ont compris des individus et des entreprises qui ont inventé le nouveau métier d’installateurs en systèmes individuels de dénitratation et autres filtres divers. Leur cible : les personnes cherchant à s’éviter la corvée de l’eau minérale au supermarché mais aussi les personnes sensibles, jeunes couples avec nourrissons, personnes âgées ayant des difficultés de déplacement, personnes de santé fragile sensibles aux polluants. Le marché est discret mais il prend du volume.

Les associations de consommateurs sont prises à contre-pied. Informer sur les différents systèmes possibles, tester, établir la rapport qualité/prix, reviendrait à encourager cette pratique. Or il est évident que la réponse individuelle n’est pas la bonne, elle n’est pas à la portée de toutes les bourses et comme toute solution de dépollution elle s’attaque aux effets sans toucher aux causes.

Cependant le silence encourage les ventes abusives. Parfois l’appareil coûteux est totalement inefficace. Parfois l’installation fonctionne mais est surdimentionnée : une personne seule s’est vue installer pour 40 000 F un équipement qui aurait convenu à une unité de production alimentaire, charcuterie ou boulangerie. Cet équipement étant placé en entrée du réseau de distribution, la personne avait la coûteuse satisfaction de faire sa lessive ou d’alimenter ses toilettes avec de l’eau sans nitrates.
Il existe aussi, fort heureusement, d’honnêtes artisans, mais comment les reconnaître ?

Informer ou ne pas informer, telle est la question ! Une certitude cependant : la lenteur de la réaction à la situation de pollution laisse s’amplifier la perte de confiance et ouvre le champ au commerce de personnes peu scrupuleuses.

Terrain libre pour les Gourous.

L’eau, nous l’avons vu, alimente une multitude de mythes. En Bretagne, terre de légendes, il ne faut pas faire beaucoup d’efforts pour réveiller les vieux rêves et les adapter à la mode du jour.
Un des effets de la pollution sera hélas d’offrir un terrain d’exercice aux charlatans et aux « gourous ». Certains n’hésitent d’ailleurs pas à faire valoir des titres délivrés par l’Université pour affermir leur emprise sur des personnes déroutées.

Ils savent mieux que personne égarer leurs auditeurs dans un dédale d’ondes telluriques ou d’ondes « de forme », les effrayer par une avalanche d’ions nécessairement négatifs ou fatalement positifs qui viendront perturber leurs nuits. De rayonnements « cosmoplanétaires » qui provoqueront chez eux les cancers les plus foudroyants.

Il faut dire qu’il est facile de créer la confusion. La mise en garde des écologistes vis à vis de la contamination par la radioactivité, les rayons X, le radon des zones granitiques ou encore par les ondes hertziennes des lignes à haute tension est totalement justifiée. De même on ne peut rejeter d’emblée la recherche de méthodes alternatives à la médecine académique pour conserver ou retrouver la santé. Ces interrogations légitimes peuvent, hélas, être facilement détournées. Encore une fois informer n’est pas facile.

Naturellement dans ce contexte, l’eau devient l’objet d’un intérêt particulier. L’eau profonde qui véhicule toute « la noirceur des forces inférieures », l’eau de pluie qui capte « l’énergie cosmique », l’eau de source d’où « jaillit la vie ». On connaît depuis Bachelard la puissance onirique de l’eau et nous ne refuserons à personne le droit de se réfugier dans le rêve ni même celui d’en colorer sa vie.

Par contre nous avons pu mesurer le danger de méthodes proches des pratiques sectaires à l’encontre de personnes sincèrement déboussolées par la destruction de l’environnement dans lequel elles avaient toujours vécu.
Naturellement l’intérêt mercantile est au rendez-vous !
Certains, qui se décrivent comme « géobiologistes », n’hésitent pas à se réclamer de la « modernité » dont, pourtant, ils prétendent combattre les excès. Si hier, disent ils, « quelques magiciens ou sorciers pouvaient chasser les ondes nocives » , par la vente des gris-gris appropriés, il faut si on les écoute, remplacer la formule de l’exorciste par la « technique ».
Contre les ondes malveillantes ?
« Un appareil de neutralisation des ondes nocives et de rééquilibrage énergétique dans l’habitat, nommé MM, permet de lutter grâce à une onde de forme astucieuse contre la pollution électrique. Constitué de huit branches qui émettent les forces cosmiques et telluriques alternativement toutes les trois heures l’Aleph transporte également ces énergies par l’intermédiaire du circuit électrique dans tout l’habitat, y compris dans le réfrigérateur où il supprime l’effet cage de Faraday et permet une plus longue conservation des aliments » . Tout le vocabulaire pseudo-scientifique des « nouveaux mages » se trouve rassemblé dans cette publicité publiée par une revue spécialisée dans les divagations ésotériques.

Contre les ions néfastes de l’air ?

« A cause de notre mode de vie les ions négatifs, véritables vitamines de l’air, ont pratiquement disparu
de nos habitats. On peut y remédier en plaçant un ioniseur dans chaque chambre et dans le coin télévision. Ce n’est pas un luxe mais une obligation. Attention cependant au choix de l’appareil (souligné par nous). »

A raison de quelques milliers de francs par ioniseur cela fera un marché intéressant pour l’informateur qui aura su vous orienter dans ce choix délicat.

Contre la pollution de l’eau ?

« L’eau est un exceptionnel instrument de purification qui nous débarrasse des ondes électromagnétiques accumulées. C’est un grand guérisseur de tout ce qui devient malsain par perte d’équilibre. On ne parle évidemment pas de l’eau du robinet, ni des eaux en bouteille : ces eaux sont polluées. L’eau du robinet doit être épurée grâce à un épurateur domestique à osmose inverse, puis ensuite activée par un dynamiseur qui lui donne les propriétés de l’eau d’orage dont les bénéfices ne sont plus à prouver tant sur les plantes que sur les animaux et aussi sur les humains. Le procédé d’Aqualustral, par flashes photoniques élève et équilibre, en outre, les vibrations de l’habitat. »

Un devis complet de protection de votre habitat, « expertise » et maintenance comprise vous est alors proposé. L’attirail complet peut atteindre plusieurs dizaines de milliers de francs. Une clientèle existe et, faut-il s’en étonner, on trouve des étables et des porcheries industrielles totalement équipées en « ondulateurs », « ioniseurs », « photoniseurs » et « dynamiseurs » de toutes sortes. Après tout, la somme investie représente une goutte d’eau dans le budget de l’exploitation.
Plus grave est la pression exercée sur des personnes fragilisées. Le premier achat se révélant inopérant l’escalade s’enclenche. Naturellement chaque achat nouveau a pour effet d’accentuer l’angoisse. Certains se retrouvent bientôt au bord du désespoir.

Telle personne avait totalement perdu le sommeil depuis que sous son lit avait été installé un impressionnant assemblage de tiges conductrices reliées à des bocaux emplis de liquides indéfinis, lequel assemblage étant pourtant supposé lui ramener le repos. Quel conseil écouter ? Celui de ses proches qui lui conseillaient de tout apporter à la déchetterie ou celui de son « technicien » en géobiologie qui lui recommandait un élément supplémentaire pour compléter le traitement ?

Telle autre, avant de franchir le dernier pas, téléphonait à l’association Analyses et Environnement. Elle avait tout essayé, déplacé les lits et les tables, équipé sa maison des ionisateurs et dynamiseurs qui lui avaient été conseillés, rien n’y faisait. Pire, son sentiment d’oppression ne faisait que s’accentuer : elle avait donc pris la décision de vendre sa maison. Une maison que pourtant elle aimait, dans laquelle elle vivait depuis de nombreuses années et que sa famille ne quitterait pas sans regret. A-t-elle écouté les conseils des militants de l’association et déposé tout son attirail à la décharge publique ou bien a-t-elle suivi sa première impulsion ?

Soyons clairs : cette activité parallèle est de dimension limitée. Nous avons cependant tenu à la signaler. D’abord pour témoigner des ravages psychologiques que peut engendrer une situation de pollution généralisée. Ensuite et surtout pour mettre en garde ceux qui pourraient être l’objet de telles manipulations.

Le monde n’est pas une marchandise, nous disent José Bové et ses amis. Mieux vaut savoir, cependant, que ceux pour qui l’argent et le pouvoir sont rois, ne l’entendent pas de cette oreille. Rien ne les empêchera d’être à l’affût de la bonne affaire, y compris sur les chemins empruntés par ceux qui les contestent.

Le lobby du cochon

Le petit monde du cochon se tient les coudes. Groupements de producteurs, fournisseurs de matériel et d’aliments, entrepreneurs en bâtiments, banques, coopératives, compagnies d’assurance, constituent ce que chacun en Bretagne appelle le « Lobby » faute d’un mot plus approprié en français ou en breton. Le terme est d’ailleurs revendiqué par ceux-là mêmes qu’il désigne. « Breiz-Europe » qui tient bureau à Bruxelles se présente ainsi sur son site internet :

« BREIZ EUROPE peut être défini comme le lobby de l’agro-alimentaire à Bruxelles ». Message entendu, nous dirons donc « le Lobby » !

Les groupements porcins

Au centre du dispositif se trouvent les « groupements porcins » (terme également adopté dans la profession). Le producteur indépendant est devenu une espèce rare en France. En Bretagne ils occupent 1% du marché. Les 99% restants sont associés dans des groupements qui organisent la profession depuis l’aliment jusqu’à la transformation en passant par l’engraissement et l’abattage. En 1988, 159 groupements rassemblaient l’ensemble des producteurs français. Après concentration et élimination des plus faibles, ils ne sont plus que 107 en 1997. La disparité s’est accentuée. Cinq groupements dépassant chacun la production annuelle de un million de porcs concentrent 35% de la filière française. A l’autre extrémité les 61 les plus faibles ne traitent que 12% de la production. Personne ne sera étonné d’apprendre que ces cinq leaders se trouvent en Bretagne, le premier d’entre eux produisant 2 300 000 porcs soit 10,6% de la production française.

Les groupements bretons, qui rassemblent 7600 exploitations, sont au nombre de 19. Sept dans le Finistère (5 300 000 porcs produits par an), six dans les Côtes d’Armor (5 100 000 porcs), quatre en Ille-et-Vilaine (1 800 000 porcs), deux dans le Morbihan (1 400 000 porcs). Ils pointent également des antennes dans les régions voisines (Basse-Normandie, Pays de Loire), y provoquant parfois de vives réactions de rejet.

Ces groupements se présentent comme des coopératives, mais, comme le note Camille Guillou (Les saigneurs de la Terre), le mouvement coopératif, né d’une grande idée, « le contrôle par les producteurs, de leur approvisionnement et de leurs débouchés, face aux commerçants », a finalement débouché sur un fiasco. Le pouvoir s’est concentré entre les mains des directions gestionnaires avec la complicité des principaux administrateurs. L’adhérent de base n’y est plus, au mieux, qu’un client.

Les groupements porcins n’échappent pas à la règle, ils fonctionnent sur le mode féodal. A leur tête, les plus habiles. Ils ont su utiliser les réseaux syndicaux et politiques, ceux des chambres d’agriculture et surtout ceux du Crédit Agricole pour grossir. Les crises ne les ont pas affectés, ils y ont plutôt trouvé l’occasion d’un nouveau développement. Certains affichent sans état d’âme leur mépris des règlements. Le président du quatrième groupement finistérien a été condamné à un mois de prison avec sursis et 100 000 F d’amende pour dépassement d’effectifs. Mis en demeure, par la préfecture, de respecter ses effectifs après un contrôle révélant un dépassement de 150 truies et 1000 porcs dans son élevage, il n’avait toujours pas obtempéré un an après. On peut imaginer que dans ce groupement, la fraude aux effectifs doit être une pratique encouragée.

Etre un exploitant moyen dans un groupement breton, c’est élever de l’ordre de 1500 porcs produits par 120 ou 130 truies. Les animaux ont été fournis par le groupe, inséminés à partir de semences sélectionnées par le groupe, nourris par les aliments achetés ou produits par le groupe. Quand les animaux ont atteint le poids voulu par le marché, ils sont enlevés et vendus à un prix sur lequel l’éleveur n’aura aucune maîtrise.

Le groupement a ses techniciens et ses comptables qui encadrent chaque adhérent, le contrôlent et lui fixent les objectifs à atteindre. En ce moment, le mot d’ordre est d’augmenter le nombre de porcelets produits par truie. A défaut d’être autorisé à augmenter le nombre de truies, c’est le plus sûr moyen d’augmenter la production. C’est ce qu’on appelle la marge de progression « technique ». Le mot à la mode est « hyperprolificité ». Des stages sont organisés, les journaux professionnels stimulent la compétition et publient les palmarès.

Morceaux choisis : « en 1995, nous sevrions 10,1 porcelets par truie, aujourd’hui 11,5 ». Calculatrice en main, cet exploitant calcule que les 748 porcs supplémentaires ainsi produits lui rapporteront 160 000 F. Ces porcs excédentaires sont souvent placés « en pension » chez des petits producteurs qui, à condition de limiter leur cheptel à 450 animaux, ne sont soumis à aucune prescription préalable. Ce sont près de 3 millions de porcs dont la production échappe, ainsi, à toute contrainte environnementale.

Mieux. Cet autre producteur arrive à une moyenne de 13,6 porcelets par portée. Chaque truie produit 30 porcelets par an. Son problème est celui des pertes après naissance : « pour les truies, il faudrait un minimum de 14 tétines ». Evidemment, la nature n’a pas tout prévu, alors, au secours la génétique :

« on arrivera certainement à 16 tétines et à l’avenir peut-être plus ( les 20 tétines existeraient dans la nature) » !

N’ayons pas l’ironie trop facile. Les groupements ont réussi à transformer les éleveurs, qui travaillent souvent par couples familiaux, en personnes plus dépendantes des dirigeants que n’importe quel salarié vis à vis de son patron. Ils se sont endettés, on les y a poussés. Il faut rembourser et, pour cela, produire et encore produire même si la crise vient creuser, un peu plus, l’endettement.

Quant à protéger l’environnement, même si on supporte mal d’être sans cesse montré du doigt et si on est prêt à faire un effort, on ne peut rien faire d’autre que ce qu’a décidé le groupement. Et le groupement a d’autres préoccupations.
Au mieux, si les choses se passent bien, on tiendra le coup jusqu’à la retraite après une vie confinée dans un atelier malodorant à pratiquer des gestes répétitifs. On est loin de la vie de plein air et de la liberté du paysan.
Si, par malchance, survient la crise de trop, la banque ne suit plus et c’est la faillite. Il se trouvera alors quelqu’un dans le groupement pour reprendre l’affaire à bon prix et peut-être proposer une embauche comme salarié. La survie est difficile dans cette situation d’exploitation féroce, pour ceux qui ne font pas partie du petit groupe des « barons ».

Entre usines d’aliments et abattoirs.

L’éleveur est le plus mal placé dans la chaîne qui mène du soja au jambon. Les dettes, le travail difficile, la crise économique, la pollution, la culpabilisation, constituent son lot. En amont et en aval, les industries de l’aliment et les abattoirs n’exigent de lui qu’une seule chose : qu’il consomme et qu’il produise. Sinon qu’il disparaisse !

L’industrie des aliments constitue la première étape de la filière. 22 millions de tonnes sont produites en France dont le tiers pour l’élevage porcin. L’Ouest (Bretagne, Pays de Loire, Normandie) concentre 80% de la production. Augmenter la productivité, diminuer les coûts est la règle. On a vu, avec les « farines animales » contaminées par le prion de la « vache folle », les aliments à la dioxine ou encore ceux aux boues de stations d’épuration, jusqu’où cette politique peut mener. Les éleveurs ont été, encore une fois, les premières victimes de ces pratiques , y compris, ceux dont les animaux n’avaient jamais goûté à ces « farines ». Il a fallu attendre le 2 août 2000, pour qu’un éleveur de la Manche, ait enfin le courage de porter plainte contre les fabricants d’aliments qui avaient contaminé son troupeau.

Les abattoirs sont à l’autre bout de la chaîne. L’Ouest, à nouveau, cumule 74% de l’activité. Une activité qui rapporte. Parmi les dix plus gros abattoirs français, on trouve huit bretons, avec des chiffres d’affaires qui dépassent les 500 millions de francs. Une activité qui s’illustre également par des conditions de travail féroces. Nous en reparlerons.

La Bretagne pêche, par contre, par la transformation. Elle fournit 60% des porcs mais ne produit que 27% de la charcuterie. Beaucoup des saucissons, jambons et pâtés produits dans les terroirs français proviennent de porcs bretons.

Il faut rattacher également au lobby les dirigeants de toutes les industries qui lui fournissent son matériel, équipement des porcheries, tonnes à lisier, équipement des abattoirs. Considérer également tous les bureaux d’études, entreprises de travaux publics, entreprises de matériaux de construction des bâtiments.

Ne pas oublier les banques. Ce sont elles qui orchestrent toute cette activité. Elles décident, en particulier, de la vie et de la mort des éleveurs, tous profondément endettés. Dans cette loterie ce sont les plus gros, c’est à dire ceux qui ont les plus grosses dettes, qui tirent en général le billet gagnant.

Le lobby en action.

En décembre 1995 le lobby se donne un visage en créant le « collectif des salariés et chefs d’entreprises des filières agricoles ». Il s’agit d’organiser le front du refus face à Corinne Lepage qui vient de décider le gel de l’extension des élevages dans les zones excédentaires en lisier. Les 150 entreprises du collectif sont essentiellement finistériennes. En deux mois elles font souffler un vent de panique parmi leurs salariés qui se voient sommés de signer une pétition qui recueillera rapidement 8000 signatures. Bientôt ceux ci seront embarqués dans des norias de cars qui iront grossir les manifestations organisées par leurs patrons.

D’emblée la radicalité est affichée. On ne peut accuser le président de la chambre régionale d’agriculture, responsable connu de la F.D.S.E.A, de s’être opposé au développement de l’élevage hors-sol dans la région. Cependant il commence à mesurer le fossé qui s’élargit entre la profession et l’ensemble de la population et accepte de discuter. C’est trop ! Le président de la Porfimad, groupement porcin qui produit 700 000 porcs charcutiers par an, accuse : le président de la chambre aurait fait alliance avec Corinne Lepage « l’avocate des écolos » . Son programme est simple, il faut être en « opposition permanente avec les écolos et ne pas empêcher un éleveur de faire un cochon de plus s’il en a envie ».

Quand Dominique Voynet remplace Corinne Lepage au ministère de l’Environnement la pression monte d’un cran. Le président du groupement Porc-Bretagne-Ouest rassemble ses 200 adhérents, producteurs de 555 000 porcs par an pour leur faire savoir qu’il y a « tout à craindre de Dominique Voynet » et qu’il faut maintenir la pression pour conserver le droit d’installer des porcheries partout « y compris en zones d’excédent structurel de lisier ». Il faut reconnaître qu’ils ont, cette fois, quelques raisons de prendre la menace au sérieux.

Si on doit saluer les déclarations de Corinne Lepage, force est de reconnaître qu’elles constituaient un rideau de fumée, personne n’était décidé ni à les appliquer ni à les faire appliquer.

Le premier à monter au créneau pour les dénoncer avait été l’un des amis politiques de la ministre et non des moindres car il s’agissait du député et, à l’époque, président RPR du conseil général du Finistère.

Le préfet du Finistère ayant décidé de bloquer l’extension des élevages dans les vingt cantons excédentaires du département, appliquant ce faisant les directives de la ministre, se voyait rappeler à l’ordre par le responsable RPR qui dénonçait immédiatement le « zèle inutile » du représentant de l’état et l’accusait de se faire « le porte-parole des associations de protection de l’environnement ». La ministre, à plus forte raison, ne trouvait pas grâce : « Madame le ministre de l’Environnement a de belles paroles, mais elle n’est pas comptable de l’économie du département ».

Le message adressé au lobby était donc clair : ne tenez aucun compte des directives ministérielles, nous vous couvrons.

Message parfaitement entendu, les installations sauvages et les extensions illégales se poursuivaient à un rythme soutenu.

Il faut dire que, dans ces années fastes, l’industrie porcine bretonne rapportait des fortunes. Entre 95 et 96 le revenu agricole breton augmentait de 8,4% alors que dans le même temps il baissait de 0,1% en Normandie et de 1,5% dans les pays de Loire. Dans les Côtes d’Armor, département phare que par dérision les bretons désignent parfois sous le nom de « Côtes de Porc », la progression avait même atteint 15,1% (chiffres publiés par le ministère de l’agriculture). La production porcine menait le train avec plus de 20% de progression. Le numéro un de la production, la Cooperl ( 2,5 millions de porcs produits par an ), annonçait des bénéfices records. L’exercice 1997 s’élevait à 106,5 millions contre 77 millions l’année précédente. Une augmentation de 38% en un an ! De quoi arroser large. 30 millions de ces bénéfices seront distribués aux adhérents et 21 millions seront utilisés pour l’intéressement des salariés. Le mépris des règles de production pouvait rapporter gros.

C’est la situation que devait trouver Dominique Voynet en arrivant au ministère : au lieu de calmer les ardeurs des « productivistes libéraux », les déclarations de Corinne Lepage semblaient au contraire avoir accéléré les extensions illégales. Il fallait s’être développé le plus possible avant qu’une réelle volonté politique se manifeste. On comprend dès lors pourquoi les groupements porcins déclaraient « avoir tout à craindre » de la nouvelle ministre. Dès sa prise de fonction le lobby passait à l’attaque préventive.

En juin 97 les présidents des 7 groupements de producteurs de porc du Finistère se réunissaient pour établir le plan de la bataille. En Bretagne les agriculteurs se sont toujours imposés dans la rue, le lobby sait donc que c’est de la rue que viendra sa victoire, il prépare sa manifestation. Elle se tiendra à Morlaix aux confins du Finistère et des Côtes d’Armor en Février 1998. Le « collectif emploi » a mobilisé tous les groupements porcins, les coopératives, les banques, les assurances, les chambres de commerce, les industriels de l’agro-alimentaire. Les cadres ont fait passer le mot : congé pour tout le monde, tous à la manif dans les cars affrétés par les entreprises.

La consigne de résistance circule jusque chez chaque éleveur. Elle est véhiculée par « l’association pour le maintien de élevage en Bretagne (A.M.EB) » :

« Madame, Monsieur,
Vous ne l’ignorez pas : l’élevage breton est menacé par des décisions administratives à la fois injustes et néfastes sur le plan économique.

Le 18 Décembre, en effet, les représentants de l’Etat ont confirmé à vos organisations professionnelles leur intention de geler les volumes de production existants sur la base de la situation constatée le 1er janvier 1994....

Cette lettre a pour but de vous dire, qu’en dépit des obstacles dressés sur notre route par une administration parisienne sans prise avec le réel, nous ne perdons pas espoir. Loin de nous laisser gagner par la déprime et d’abandonner comme l’espèrent nos adversaires, nous allons donc nous battre afin que les décisions annoncées à Paris ne soient pas suivies des faits. »

Cette missive est signée par « le conseil d’administration de l’AMEB, les groupements de producteurs, les fabricants d’aliments, les abattoirs et les banques ».
Le bras de fer est engagé avec Dominique Voynet et Louis le Pensec.

Cette fois pourtant le résultat ne répond pas à l’attente du Lobby. 3000 personnes seulement répondent à l’appel malgré les moyens mis en œuvre. On pensait bloquer la « quatre voies », on se contentera d’une présence « filtrante ». Les temps ont commencé à changer, le pouvoir politique ne se laisse plus aller à la même complicité et, surtout, une nouvelle crise de surproduction démarre qui, cette fois, divise profondément le monde agricole avec d’un côté ceux qui se considèrent encore comme des paysans et de l’autre les industriels de l’agro-alimentaire et leurs alliés, les gros producteurs.

La crise.

La crise est le mode de gestion adopté par le lobby. Elle a ses règles.

Pendant les périodes de vaches grasses les plus gros, qui sont aussi les plus subventionnés, engrangent des fortunes. Ils en profitent pour grossir encore et produire plus. Derrière eux les petits cherchent à se placer à coup de crédits accordés par les banques qui poussent à l’investissement dans de nouveaux ateliers ou de nouvelles serres. Les banques s’y retrouvent toujours, les constructions font marcher les entreprises du bâtiment qui sont aussi leurs clientes et, si l’agriculteur fait faillite, elles seront toujours les premières servies.
Arrive la surproduction. On l’attendait, elle est aussi inévitable que l’aller et retour des marées de l’océan proche.

Vient alors le temps des manifestations. Le système est bien rodé, chaque canton a son correspondant. Quelques coups de téléphone et en quelques heures un rassemblement est organisé, nocturne de préférence, devant le domicile du sous-préfet ou du préfet ou devant quelque autre bâtiment public

Règle numéro un : canaliser la colère vers une cible extérieure bien identifiée : le gouvernement, l’Europe, les américains, les céréaliers du Nord ou du Centre, les producteurs espagnols, les hollandais, les allemands de l’est. Le lobby breton qui a accéléré la ruine de plusieurs régions agricoles françaises a l’art de cultiver le complexe du perpétuel agressé.

Règle numéro deux : ne pas faire dans la dentelle ! Les manifestations doivent être violentes. Il faut des bâtiments saccagés, de préférence des préfectures, des sous-préfectures, des perceptions, des mairies. Quand elles sont trop bien gardées, on barre les routes, on s’attaque aux trains. La casse c’est comme les dettes : on ne met pas en faillite le gros emprunteur, on n’attaque pas en justice le gros casseur.

On a vécu dans la gare de Landerneau le débat surréaliste entre deux groupes de manifestants. Certains voulaient casser la gare dont les parois sont constituées de plaques de verre. Les autres préféraient incendier les commandes électroniques qui règlent les aiguillages et les feux de sécurité. Finalement les partisans de l’incendie l’ont emporté, c’était plus efficace. Les minoritaires se sont rattrapés en cassant une ou deux portes pour le symbole et le défoulement. Tout ce dialogue se tenait à une vingtaine de mètres des quelques policiers dépêchés sur place et qui avaient la consigne de ne pas bouger.

Inévitablement le coup fonctionne, les médias nationaux friands de spectaculaire relaient l’événement, le téléphone des ministres est saturé par les appels des élus et administrations locales. Les responsables de la casse sont reçus dans les salons de la république. Ils en reviennent avec les subventions arrachées et couverts de la gloire du bon coup encore une fois réussi.

Vient ensuite la sortie de la crise. Tout le monde n’en sort pas indemne, loin de là. Les jeunes qui venaient de s’installer, les exploitants non remis d’une crise précédente se retrouvent avec une trésorerie dans le rouge. Les banques ne sont pas des associations philanthropiques, elles ferment le robinet des crédits, c’est la faillite. Fort à propos il se trouve un gros producteur voisin qui peut faire une proposition de rachat et même pourquoi pas embaucher l’agriculteur indépendant comme salarié. Ainsi se font les concentrations.

Les années 1998 et 1999 auront été en Bretagne le théâtre de deux crises qui laisseront des traces. Celle d’abord des « légumiers », celle ensuite des « porcins » ainsi que ces deux professions se désignent elles mêmes. Elles méritent qu’on s’y attarde : en même temps qu’elles sont classiques elles signent l’échec du modèle qui les a engendrées et annoncent la rupture entre ceux qui sont restés des agriculteurs, des paysans, et ceux qui sont devenus des industriels sans accepter les contraintes de ce nouveau statut.

Choux-fleurs : la guerre des dix jours.

Avril 98. A peine sortis d’une guerre de l’endive qui avait vu arriver des monceaux de légumes gluants sur les places et les entrées des villes, les légumiers embrayent sur une guerre du chou-fleur. L’armistice signé pour la première avait apporté 16 millions de francs destinés à la promotion de l’endive, 50 millions de francs pour celle des autres légumes et 77 millions de soutien européen. Insuffisant ! devait déclarer la profession du chou-fleur. Les hostilités étaient à nouveau ouvertes. On décharge des centaines de tonnes de choux-fleurs sur la quatre voies et dans les centre-ville de Landivisiau et Lesneven. Du classique. Mais le week-end de Pâques approche et l’idée germe de bloquer les trains. Première tentative le 9 avril à 4 heures du matin. Un groupe de 300 agriculteurs peut sans problème allumer un feu sur la voie ferrée à Saint-Thégonnec près de Morlaix. Constatant que ce feu détruit tous les signaux de sécurité et, en particulier, empêche les barrières du passage à niveau de redescendre, l’idée se fait jour de s’en prendre à d’autres gares de la ligne Brest-Paris. Celle de Guingamp est saccagée. Prévenu dix minutes plus tôt, le chef de gare a juste eu le temps d’arrêter la circulation des trains venant de Brest, Rennes ou Paris. Bureaux dévastés, vitres cassées, toilettes détruites, feux sur les rails, employés SNCF molestés, opération réussie !

Nouvelle destination : Landerneau. Il ne sont que quarante mais bien organisés. Le dispositif de sécurité est vite repéré. Au moyen de palettes de bois, arrosées d’huile et d’essence, le feu est mis aux câblages et aux dispositifs électroniques. Un nuage noir et épais s’élève dans le ciel de la ville. Les forces « de l’ordre » contemplent.

Le lendemain les employés de la SNCF commencent à panser les plaies. Dès l’abord on constate qu’il faudra plusieurs millions de francs et plusieurs jours pour remettre tout cela en l’état. Sans complexes le leader du mouvement renvoie la balle dans le camp du gouvernement « c’est la faute à Le Pensec qui nous a provoqués ». A ce jour, aucune sanction n’a encore été prise, l’impunité est totale. Le contraste est remarquable entre cette coupable indulgence et la rigueur immédiate des pouvoirs publics et des juges à l’encontre des paysans qui à l’appel de la confédération paysanne ont déplanté quelques champs illégaux de maïs transgènique ou encore à l’égard de José Bové et de ses amis du Larzac après leur action symbolique contre un Macdo.

Au fait, pourquoi cette nouvelle guerre ? Le soleil était en avance et les têtes de choux fleurs se sont épanouies trop tôt. Les cours se sont effondrés. Sur les 102 millions de têtes produites depuis Janvier il a fallu en détruire 24 millions. Comme le chou-fleur représente 56% de la production légumière bretonne il y a nécessairement un problème.

Pourtant le porte-parole des légumiers est formel, ce n’est ni le climat ni la surproduction, c’est l’Europe ! « Avec notre petite production de légumes, nous nous en sortions auparavant. Maintenant cela n’est plus possible. L’Europe s’étend. Nos concurrents ont des charges très basses. Nous ne pouvons pas réduire les nôtres »

Le discours est habile, l’image du paysan breton victime de l’espagnol fait toujours recette. Du moins quand on la regarde d’un peu loin. Vu du Finistère le paysage est légèrement différent. Chacun connaît la puissance du lobby de l’artichaut et du chou-fleur. Il a été le premier à ouvrir la voie du système productiviste. Le premier à recueillir les précieuses subventions investies dans le transport maritime ou aérien de ses produits. Le premier aussi à détruire ses sols et ses nappes phréatiques. Les finistériens savent également que le producteur breton de choux-fleurs est installé sur deux, trois ou quatre productions différentes. Quand un légume est en crise, il peut se rattraper sur un autre. Tout cela, le ministre de l’agriculture du moment qui est breton ne l’ignore pas. Raison de plus pour que le lobby décide de « mettre le paquet ».

Routes barrées, choux-fleurs déversés, feux de pneus obtiennent enfin le rendez-vous ministériel souhaité.

A la sortie cependant le profil est plutôt bas. Cette fois le ministre n’a pas cédé sur l’essentiel. Les subventions resteront à 50 millions au lieu de 100 réclamés. De plus ces subventions seront données aux cas par cas, elles concerneront les petits producteurs et les jeunes agriculteurs et ne seront plus distribuées, comme par le passé, par le lobby lui même.

La violence cette fois n’a pas payé, même le syndicalisme agricole l’a dénoncée à travers les responsables nationaux et régionaux de la FNSEA.

Terres polluées, système économique fragilisé, le bilan de ces trente années de productivisme commence à se montrer sous son vrai jour. Les jeunes exploitants, premières victimes de la crise, s’interrogent sur l’avenir que leur a préparé la génération aujourd’hui au pouvoir dans les organismes agricoles. Plusieurs envisagent sérieusement une reconversion à l’agriculture biologique. Une vraie révolution dans ce secteur où récemment encore le producteur « bio » était considéré comme un attardé n’ayant rien compris à l’agriculture moderne, à tel point que plusieurs jeunes du pays ayant voulu tenter l’expérience avaient dû soit y renoncer soit aller s’installer ailleurs. Le lobby aujourd’hui leur fait les yeux doux. Volonté de soigner son image ou réelle prise de conscience ?

Du chou-fleur au cochon

Fin avril 1998, la guerre du chou-fleur est à peine terminée que celle du cochon démarre. Les producteurs du Morbihan, qui est sans doute le département le plus sage de Bretagne, sont les premiers à se mobiliser. Le cours qui était monté jusqu’à 12,57 F le kilogramme en 1997 est tombé à 6,56F. Les jeunes éleveurs de la F.D.S.E.A s’inquiètent « on n’est peut-être pas au bout de nos peines. Il faut s’attendre, avant la fin de l’année à quelque chose de très, très dur » (propos recueillis par Jean-Michel Le Claire, Ouest-France). Déjà ces jeunes agriculteurs qui se savent menacés regrettent qu’aucune mesure n’ait été prise par la profession pour maîtriser la production. « La plupart des producteurs appelaient à la maîtrise » rappelle l’un d’entre eux, « Mais dès que les cours remontent, tout le monde oublie les bonnes résolutions. On ne parle de maîtrise que quand la crise est là : ce n’est pas sérieux » . De son côté la confédération paysanne dénonce la position « scandaleuse » de la Fédération Nationale Porcine qui continue de revendiquer une augmentation de 35% sur les dix ans à venir.

La crise programmée depuis de longs mois commence avec juste un peu d’avance. On ne l’attendait pas avant Septembre, elle s’annonce dès le mois de Mai.
Pendant les trois glorieuses, 1995, 1996, 1998, les mieux placés ont amassé un confortable trésor de guerre. L’affaire de la vache folle et la fièvre porcine en Hollande ont produit de véritables miracles. Le porc breton a su occuper le terrain laissé libre pas ses concurrents malchanceux. Chacun a voulu en profiter, mais à partir d’aujourd’hui, malheur aux plus faibles !

6,50F sera le prix moyen d’un été sans soleil et sans grillades, il faut s’attendre à un automne dur. En septembre la descente aux enfers s’amorce : 6,14F dès le début du mois, 5,84F le 10 !

Première manifestation dans la nuit, à Quimper, devant la préfecture. On s’en prend à Louis le Pensec sommé de sortir les agriculteurs de la crise en abandonnant la circulaire qu’il a signée avec Dominique Voynet sur la protection de l’environnement. Bel exemple de la confusion entretenue par le lobby : pour sortir de la surproduction on revendique le droit de produire encore plus !

Il faut chauffer les troupes, peu importe que le propos soit incohérent, l’essentiel est qu’il soit radical et qu’il désigne un adversaire. Encore une fois les écolos et l’environnement peuvent bien faire l’affaire ! Il est d’autant plus important de resserrer les boulons que certains commencent à exprimer leurs doutes. « Il faudra bien qu’on réfléchisse à l’organisation de la filière » déclare un jeune producteur aux journalistes, « quand les cours dégringolent de 12F à 6F en quinze mois, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas »

Le ministère de l’agriculture tente de parer au plus pressé. Louis le Pensec fait appel à Bruxelles pour obtenir des opérations de stockage afin de soutenir les cours et de décider une exportation vers la Russie. Il négocie avec les banques une enveloppe de 420 millions de prêts à taux très faible pour soutenir les éleveurs, mais il ne parvient pas à ce que les gros producteurs soient exclus de cette aide. Le lobby ne peut renoncer à exploiter la détresse des plus faibles, le ministre socialiste doit sans cesse batailler pour que l’aide arrive à ceux qui en ont réellement besoin.

La casse commence. Des perceptions sont murées, on s’attaque aux grandes surfaces et à nouveau on assiste au spectacle révoltant de porcelets pendus aux grilles des édifices publics.

Le 15 octobre le cours a atteint 5,63F, niveau le plus bas depuis plus de vingt ans, le 26 Octobre il est à 5,40F . Dès le lendemain la préfecture de Quimper et le mobilier urbain de la ville paient l’addition. Et puis vient la nuit du 29 au 30 octobre à Brest.

Le rendez-vous avait été fixé à 21h30 sur le parking d’un supermarché périphérique : « Vous n’êtes pas venus pour écouter des discours, tous aux voitures, direction la mairie ». D’emblée le ton est donné. Une heure plus tard les premières liasses de dossiers volent par les fenêtres. Le lendemain matin les premiers arrivés découvrent un spectacle de désolation. Les alentours de la mairie, les couloirs, le hall de réception sont couverts de dossiers et de disquettes d’ordinateurs ; travail de plusieurs années anéanti en quelques heures. Les murs sont couverts de bombages, les bureaux dévastés, les affaires personnelles éparpillées. Le restaurant d’entreprise a été pillé et même une réserve de cadeaux pour le Noël des enfants des employés a disparu.

L’effet est désastreux. Plusieurs manifestants avaient d’ailleurs quitté les lieux, écoeurés de l’attitude de leurs collègues menés par des leaders irresponsables.
Pourtant, une audience leur était accordée, le jour même, au ministère de l’agriculture dont ils sortiront avec un cadeau de 100 millions de francs bientôt suivi d’un autre de 150 millions. Ces deux mesures seront d’ailleurs dénoncées par les instances européennes. Une manifestation régionale est organisée pour la semaine suivante, peut-être peut-on espérer encore mieux !

Ce 6 Novembre avait été programmé comme le sommet de la mobilisation. Le rassemblement était interégional avec la représentation de six régions de l’Ouest : la Bretagne, les Pays de Loire, la Normandie, le Centre et le Poitou-Charentes. Le résultat n’est pas celui espéré. Seulement 4000 personnes pour un espace géographique aussi étendu et, surtout, peu d’ambiance. Les saccages des jours précédents ont laissé des traces dans les esprits et des voix discordantes commencent à se faire entendre. Les dirigeants libéraux du lobby porcin avaient jusqu’à présent réussi à faire admettre que seul le « marché » pouvait réguler la production. Aujourd’hui, beaucoup comprennent les règles particulières de ce prétendu marché :

« Quand ça va bien, on achète le voisin, quand ça va mal on demande des aides publiques ».

Le président de la chambre d’agriculture de Bretagne lui même s’interroge sur la loi qui s’est jusqu’à présent imposée dans le milieu agricole : celle du plus fort. Les gros mangent les petits mais à ce jeu on trouve toujours plus gros que soi. Bientôt les exploitations auront atteint une taille telle que seules des firmes privées ou des coopératives pourront les reprendre. On aura alors l’agriculture sans paysans dont rêvent les multinationales de l’agro-alimentaire.

La loi du silence commence à se rompre. Le journal Ouest-France publie l’interview d’un responsable économique de la filière qui, sous le couvert du secret, confirme ce que chacun soupçonne :

Certains ont accumulé des trésors de guerre !

Le calcul est simple. Sur les onze dernières années le prix moyen du porc a été de 9,22 F le kilo. Un élevage de 100 truies produisant environ 2000 porcs à 83kg de viande par porc rapportait de l’ordre de 300 000 F par an.
« avec 400 truies un éleveur qui s’est bien débrouillé est à la tête de 10 millions qu’il a placés chez nous ou chez des courtiers à Paris. Les gros éleveurs ont beaucoup investi en bourse, dans les chevaux de course, en épargne retraite. Dans l’immobilier aussi : près de chez eux, mais aussi à Rennes, à Nantes, à Paris et sur la Côte d’Azur...certains ont vécu avec 400 000 F par an, les meilleurs avec des salaires que bien des PDG leur envieraient » (propos recueillis par Michel Urvoy).
Il est évident que ces industriels du hors-sols camouflés en paysans sont les premiers arrosés par les subventions supposées aider les plus faibles de la profession. Ils n’auront même pas à piocher dans leur cagnotte pour traverser la crise car leurs coûts de production étant très faibles, ils gagnent encore de l’argent quand le cours est à 6F le kilo. Ils sont ainsi de 5 à 10% de producteurs à savoir que la crise se soldera pour eux par une position renforcée. Ces nouveaux riches sont très discrets localement mais ils ont les moyens de faire la pluie et le beau temps dans les sphères dirigeantes parisiennes ou bruxelloises.

Le Canard Enchaîné a révélé l’une de ces combines en janvier 1999. Des stocks subventionnés réservés à l’exportation hors d’Europe se sont clandestinement retrouvés sur le marché européen contribuant un peu plus à le saturer et ceci avec la bénédiction du ministère de l’agriculture. Le mécanisme est on ne peut plus obscur :
« En grappillant quelques lignes de crédit destinées à la formation professionnelle ou à l’aide aux restructuration (il y en a toujours pour faire social dans les budgets), des hauts fonctionnaires de l’Agriculture et les organismes professionnels ont réussi à mobiliser un peu plus de 10 millions de francs depuis la mi-novembre.

Cette petite cagnotte est destinée à deux ou trois gros acheteurs. Chaque semaine, il leur est indiqué par fax auprès de quels abattoirs ils doivent se fournir. Si le programme est bien respecté, une prime de 2 F par kilo est versée au négociant. Les éleveurs devraient en principe recevoir ce petit supplément de prix : en réalité ce cadeau clandestin est partagé pour l’essentiel entre acheteurs et groupes propriétaires des abattoirs désignés. »
De leur côté, les porcs destinés à la Russie afin de vider les frigos européens, aux frais du contribuable et au grand bénéfice du lobby, provoquent quelques dégâts. Ils ruinent la production locale, ils alimentent les réseaux mafieux, et au bout du compte ne profitent pas aux populations russes : gardés en stock ils sont exportés sur les marchés asiatiques où ils viennent avantageusement concurrencer les productions françaises pour lesquelles il faudra donc demander bientôt de nouvelles aides à l’exportation.
C’est bien connu, l’argent attire l’argent, la subvention attire la subvention et la fraude attire la fraude !

A l’autre extrémité de l’échelle se trouvent les 10% ou 20% de ceux qui vont « plonger ». Suite à la crise, le revenu agricole 1999 s’est effondré (baisse de l’ordre de 14% en Bretagne). Il s’agit ici, naturellement, du revenu moyen des producteurs et non de celui des dirigeants des différentes filières de l’agro-alimentaire qui, eux, continuent à bien se porter. La dette surtout s’est creusée. L’endettement moyen par truie s’est approché de 13 000 F, ce qui correspond à un endettement de l’ordre de 2 millions de francs pour une exploitation moyenne. Les centres de gestion de la profession estimaient que le taux moyen d’endettement des exploitations bretonnes était de 100%. Fin 99, les principales banques finançant la production porcine ont fait leurs prévisions :

- 30 à 50% des producteurs s’en sortiront sans trop de difficultés
- 40 à 50% devront recourir à des prêts importants de reconstitution de trésorerie qui pèseront lourdement sur leurs prix de revient futurs.
- 10 à 20% seront en cessation de paiement. Certains vendront leur élevage et chercheront une reconversion. D’autres seront embauchés par leurs collègues plus chanceux comme salariés ou avec des contrats « à façon ».

Comment ne pas éprouver de compassion pour cet agriculteur qui explique comment la crise a liquidé son élevage. Paysan pendant 22 ans sur une petite ferme, il a développé son exploitation de 15 à 100 truies, un volume de production qui aurait dû lui assurer un revenu confortable. Cependant atteindre ce niveau avait nécessité un endettement à des taux trop élevés. Malmené par plusieurs crises il arrive à un découvert de plus de un million de francs. La banque ferme le robinet du crédit, la coopérative arrête ses livraisons, c’est la liquidation judiciaire. En Bretagne on garde le sens de l’honneur et de la solidarité, les créanciers savent en profiter. Dans le cas présent la famille proche s’endette pour payer 220 000 F de caution.
« Les six porcheries, j’ai accepté de les voir partir. Mais la maison, ça été plus dur. On veut bien assumer un échec professionnel, mais sans le faire subir aux siens. On culpabilise, on se dit que celui qui arrête n’est pas bon. A 50 ans, sans boulot au moment où les cours remontent, je me suis dit comme dans la chanson de Higelin, « Pars, et surtout ne te retourne pas. » ( recueilli par Xavier Bonnardel, Ouest-France).

Aujourd’hui ce paysan est devenu moniteur dans un atelier d’aide par le travail. Avec une équipe de six personnes handicapées mentales il travaille à l’entretien des espaces verts de plusieurs communes et se réalise pleinement dans ce nouveau métier. Il n’ignore pas cependant que pour beaucoup de ses collègues la sortie de crise peut être bien plus douloureuse. Les dépressions nerveuses et les suicides sous souvent au rendez-vous :

« Si j’ai un conseil à donner aux éleveurs en détresse, c’est de ne pas rester seuls face à la crise. On dit souvent :« lespaysans se cachent pour mourir ». L’éleveur doit garder confiance. Il est polyvalent, sait travailler en équipe, prendre des responsabilités. Il a plein d’atouts ».

Le courage, la dignité, l’esprit de solidarité du monde paysan transparaissent dans ces propos et font regretter que de tels hommes soient privés de leur métier. Ils sont nombreux en Bretagne ces agriculteurs, trouvant leur équilibre de vie dans une exploitation familiale, syndicalistes au bon sens du terme c’est à dire solidaires, engagés dans l’animation sociale de leur commune, souvent investis dans l’aide au tiers-monde et prêts à partager leur expérience paysanne avec les plus démunis des paysans du monde entier.

Une maîtrise de la production c’est à dire un partage du droit à produire leur permettrait de vivre sans problèmes. La loi imposée par le lobby les condamne. Leur échec est un échec pour l’ensemble du monde rural et pour notre société tout entière.

Le pire dans le système productiviste libéral, c’est son aptitude à éliminer les meilleurs et à sélectionner les rapaces !

En fin de crise on les voit rôder autour des élevages en perdition. Il y a des centaines de bâtiments disponibles pour qui a les réserves ou le soutien des banques. Sans toucher au nombre global d’animaux sur son exploitation, un producteur pourra augmenter la proportion des truies et placer les porcelets chez le voisin dont on aura fait un salarié. Pour l’extérieur rien n’aura changé, seuls les fournisseurs et les banques seront au courant du changement. Car pour les fournisseurs, l’enjeu est de taille : 100 truies correspondent à 200 000F de chiffre d’affaire par an, il est impossible de laisser des bâtiments sans animaux. Inutile de préciser que ce transfert se fait généralement sans nouvelle demande d’autorisation d’exploiter, c’est à dire dans la plus totale illégalité.

En 1980 la Bretagne comptait 22 172 porcheries, elle n’en compte plus que 7500 en 1997 pour une production globale qui a presque doublé. Que sont devenus ces chiffres après la crise de 1998/99 ?

Les esclaves de l’agro-alimentaire

Les troubles musculo-squelettiques (TMS), générateurs de tendinites, représentent la première maladie professionnelle en France. Dans ce domaine la Bretagne établit un nouveau record : 20% des cas répertoriés sur le territoire français l’ont été sur le sol breton et essentiellement dans l’industrie agro-alimentaire.
Suivant un rapport publié fin 1998 par le Conseil économique et social de la région, la Caisse régionale d’assurance maladie, avait recensé 1305 cas de tendinites et d’inflammation du coude et du genou en 1996. Ces maladies correspondent à des gestes répétitifs effectués à des cadences rapides. On les rencontre dans les industries de la chaussure, de la confection, de la grande distribution (caissières). Le secteur agro-alimentaire concentrait à lui seul la moitié de ces cas dans les abattoirs et les ateliers de découpe.

Joseph Pennors, représentant CFDT tirait la sonnette d’alarme :

« Le taylorisme prédomine encore dans l ’agro-alimentaire. Depuis 1983, 5700 accidents y ont entraîné 177 000 jours d’arrêt de travail et généré 100 millions de francs de dépenses, soit le coût de 800 emplois à plein temps. Quant aux T.M.S, elles constituent un vrai sujet de préoccupation, d’autant que les cas déclarés ne sont que la partie visible de l’iceberg. Bien des salariés n’osent pas les déclarer pour ne pas compromettre leur emploi » ( cité par A. Guellec, Ouest France du 1.12.98).

L’industrie agro-alimentaire se glorifie de la création d’emplois. De fait, avec 63 000 personnes employées, la Bretagne est de très loin la première région française en terme d’emplois agro-alimentaires. La part de ce secteur dans l’emploi industriel breton est de 34% contre 12,5% sur l’ensemble du territoire français. Les deux plus gros secteurs sont ceux de la volaille et des viandes de boucherie (abattage et découpe de porcs et de bovins).
Cette importance numérique ne doit pas, cependant, faire oublier que pour un emploi créé dans l’agro-alimentaire, ce sont de deux à trois emplois qui disparaissent chez les agriculteurs. Elle ne doit surtout pas masquer le fait que cette toute récente industrie offre à ses employés des salaires et des conditions de travail dignes de « Germinal ».

Quand le travail était rare, les patrons et les petits chefs savaient le rappeler : « si tu n’es pas content, la porte est par là, il y en a dix qui attendent ta place ! ». Pourtant, malgré une faible tradition revendicative du milieu rural, c’est souvent dans l’agro-alimentaire que se déroulent les grèves les plus dures de l’ouest breton. Les grèves des abattoirs de poulets ont, en particulier retenu l’attention. En plus des classiques conditions de travail dégradées, les méthodes utilisées par l’encadrement y avaient provoqué l’explosion.

Exemple : celui d’un abattoir de Landrévarzec dans le Finistère, usine d’abattage de poulets et de lapins. Début de mai 1998 les employés entament une grève :
« Les horaires sont élastiques, cela peut commencer à 6h, 6h30 ou 8h et se poursuivre trois, dix voire seize heures comme c’est arrivé parfois. L’un de nous a eu, par exemple, une semaine de 82h en décembre, pour une paye mensuelle de...4700 F », pas de prime de froid, pause supprimée :« Au début, nous avions un quart d’heure de pause payée, la direction a ensuite considéré qu’à chaque échange de paroles entre nous, il s’agissait d’une pause, avant de supprimer celle-ci complètement »

Un permanent syndical évoque le climat dans l’entreprise : « Les salariés semblent traumatisés. Insultes, menaces physiques ou brimades se succèdent. Plainte a d’ailleurs été déposée à la gendarmerie » (propos recueillis par Ronan Gorgiard, Ouest-France )
En juin 1998, Frédérique Le Gall, journaliste au Télégramme décrit les tranches de vies de deux jeunes employées d’une entreprise de charcuterie :

« Chaque jour de 6h à 13h50, Béatrice, 32 ans, remplit des cartons de barquettes de lardons et les place sur une palette. Depuis six ans et demi qu’elle est dans cette entreprise finistérienne spécialisée dans la charcuterie et la salaison, elle n’a jamais quitté l’atelier « conditionnement » où les équipes travaillent en 2x8. Ancienneté comprise elle gagne 5 700 F net par mois.
L’emploi du temps quotidien est immuable : à l’embauche elle enfile sa tenue réglementaire, pointe et consulte l’ordre de fabrication de la journée : la taille du carton et le nombre de pièces qu’elle devra y introduire avant de le refermer et éventuellement de l’estampiller avec la date limite de consommation. De l’atelier où elle opère il sort une palette de 60 cartons toutes les 20 minutes !
Des premières aux dernières barquettes de lardons qui défilent sur le tapis, Béatrice reste debout à accomplir mécaniquement ces milliers de gestes dans le froid et l’humidité. »

Béatrice souffre d’une tendinite, une douleur qui remonte du poignet jusqu’au cou et qui lui occasionne des arrêts de travail.

Cependant, ce qu’elle supporte le moins, c’est le stress, la sensation pesante, désagréable qui l’envahit dès qu’elle entre dans l’usine :

« Dès que l’on arrive on sait d’avance que l’on ne va pas se sentir bien. Qu’on va essuyer des reproches, des remarques. Et si par malheur la machine tombe en panne, quelque part se sera de notre faute. »
Isabelle, 33 ans est « mouleuse » dans la même entreprise, elle aligne des morceaux de porc dans un moule pour reconstituer des jambons après en avoir découpé le surplus. 150 moules de près de 20 kg à manipuler par jour pour obtenir 150 jambons . Elle aussi souffre d’une tendinite. Elle craint surtout les blessures provoquées par des couteaux mal affûtés.

Béatrice avait une formation d’ébéniste - restaurateur en meubles ancien, Isabelle un BEP de sténo - dactylo, « il faut bien gagner sa vie... ».

Bruno travaille à la découpe sur la chaîne d’un abattoir de porcs. Travail debout, dans le froid et l’humidité, cadences soutenues, toujours les mêmes gestes. La seule rupture était provoquée par l’affûtage des couteaux. C’est fini. Afin de gagner encore de la productivité, le patron a décidé d’embaucher une personne qui passe régulièrement sur la chaîne pour apporter les couteaux déjà affûtés.
Dans cet hôpital proche d’une laiterie, on reçoit régulièrement aux urgences des travailleurs victimes d’une blessure caractéristique. Une pince sur une machine utilisée pour remplir des cornets de glace se bloque à intervalle régulier. Il arrive qu’elle griffe méchamment la main qui s’avance pour la remettre en activité. Risques du métiers diront les contremaîtres...

Juillet 2000. La relance est là, le travail revient, on ne se bouscule plus aux portes de l’agro-alimentaire. Les femmes remplacent les hommes aux postes désertés. Le journal Ouest-France leur donne la parole :
« Le réveil, pour moi, c’est 2h du matin. Je prends mon fils et je l’emmène chez sa nounou. Mon mari est en déplacement, je ne peux pas faire autrement. Je dois le laisser en garde. Le métier, il a fallu que je m’y adapte en trois jours. Je me suis accrochée au début. Et puis on a augmenté les cadences. Là où je suis, les conditions de travail sont difficiles. C’est le moins qu’on puisse dire. Je travaille jusqu’à la fin de la matinée dans la chaleur et l’humidité. En un an j’ai fait trois arrêts pour baisse de tension. J’en pouvais plus. Je prenais médicament sur médicament. Pourtant j’en veux, je n’ai pas pris tous mes jours de maladie. La femme, dans l’agroalimentaire, si elle veut conserver son poste, elle doit être présente. A la fin du boulot, je reprends mon fils. Il sent mon stress, ma fatigue. Ce n’est pas un dormeur. Je ne me couche pas le soir avant qu’il s’endorme : 22 h. Voyez mes mains, panaris, tendinites, je me suis habituée à vivre avec. Et je ne vous dis pas les problèmes de couple. Ces temps-ci ça va mieux. Mais jusqu’à quand ? »

« Il va bientôt faire beau et ça va être le début des cadences infernales. Vous savez, on craint l’été. Les saucisses, les merguez, c’est pas la fête pour tout le monde ! »

« Moi, toute la journée, j’ai des ventilos dans les oreilles. Aujourd’hui c’est la bronchite carabinée. Nous avons très froid sur le lieu de travail. On est obligés de mettre deux pulls et deux écharpes. Regardez mes mains. Même avec de la crème, c’est de pire en pire. Des conditions de travail très difficiles avec de lourdes charges, même pour nous les femmes. On nous dit qu’on ne trouve plus d’hommes pour cela. »

« C’est vrai, ils modernisent. Mais les cadences augmentent aussi. Moi, à faire le même mouvement, j’ai les doigts qui fourmillent. Après j’ai cette sensation jusqu’au coude. La nuit, je me réveille à la même heure, à cause de la douleur. »

« Il n’est pas possible de dire notre malaise. La pression est trop forte, même si elle peut rester cachée. Et puis il y a la crainte. Quand on parle trop fort, on vous isole sur un poste. Le pire c’est qu’il n’y a pas de solidarité entre les gens. C’est chacun pour soi. »

Certains patrons de l’agro-alimentaire reproduisent dans leurs usines l’univers déshumanisé des élevages hors - sol qui les alimentent.

La boucle est bouclée.

La loi à l’Ouest

Sur le papier, rien de plus réglementé qu’un élevage hors sol. A partir de 450 animaux, il doit faire l’objet d’une enquête publique qui lie la capacité de l’élevage aux surfaces disponibles pour l’épandage de ses effluents.
Si le principe était correctement appliqué, aucune exploitation ne devrait produire un excédent de nitrates. Un respect de l’effectif des animaux, des surfaces et des périodes d’épandage, des cultures utilisatrices de l’azote, associé à des mesures régulières de la composition des sols devraient permettre de produire sans polluer. Les dossiers d’enquête publique sont des documents dont le volume semble, à première lecture, témoigner de la nécessaire rigueur scientifique. Contrôlés par les services départementaux de l’agriculture, soumis à la critique publique, épluchés par les services techniques des communes concernées, soumis au vote des conseils municipaux, jugés par un commissaire enquêteur, analysés par le conseil départemental d’hygiène et soumis à la décision du préfet, ils ne devraient plus comporter la moindre erreur d’appréciation. On ne devrait donc pas trouver trace de nitrates excédentaires dans les zones d’élevage hors-sol.

Nous reparlerons des enquêtes publiques, contentons nous pour le moment de voir la façon dont leurs conclusions sont appliquées.

Voyons d’abord les plans d’épandage. Si les premiers servis ont pu trouver des surfaces proches de leurs ateliers, sur des terrains plats et absorbants, rapidement sont apparus des plans bricolés avec des parcelles parfois distantes de plus de 50 km les unes des autres. Il existe pourtant une règle chez les éleveurs : l’argent se gagne « au cul des cochons ». Il faut passer le moins de temps possible hors des ateliers. C’est le soin porté aux animaux qui assure la productivité et la rentabilité. Impossible, donc, de consacrer des journées entières à se promener sur les routes avec sa tonne à lisier. Les terrains les plus proches absorberont le contenu des fosses et le tour sera joué. On pourra même gagner un peu sur des terrains voisins qui avaient été exclus du plan et se rapprocher des zones humides et des habitations, qui viendra contrôler ?
Qui comptabilisera la dose reçue par chaque parcelle quand on sait que le même terrain peut se trouver sur plusieurs plans d’épandages différents. A l’heure où l’informatique gagne toutes les activités, il ne devrait pas être difficile de créer un registre des plans d’épandage. Il est fort étonnant de constater qu’à chaque fois que cette idée est émise il se trouve toujours une bonne raison administrative, manque de temps ou de personnel, pour en différer l’exécution. Il est donc admis une fois pour toute que les plans d’épandage ne sont qu’une formalité que personne ne contrôle et que donc personne n’est tenu d’appliquer.

Même remarque pour les périodes d’épandage. Les capacités des fosses devraient être telles que l’on puisse passer les mois d’hiver où l’épandage est interdit sans avoir besoin de les vider. Hélas un nombre d’animaux supérieur à celui autorisé ou tout simplement une mauvaise protection des fosses contre la pluie font qu’elles se remplissent trop vite. Des tonnes à lisiers commencent alors à faire de discrètes navettes entre l’exploitation et les champs. Elles y apportent des charges de nitrates qui ne seront consommées par aucune plante et qui partiront à la rivière à la première pluie ou s’infiltreront lentement dans les nappes phréatiques. Aussi discrètes soient ces navettes, elles ne devraient pas échapper à la vigilance des autorités municipales ni à celle des gendarmeries locales. Pourtant, malgré les plaintes fréquentes des « citoyens ordinaires », la consigne semble être de regarder ailleurs.
Accompagnant cette illégalité accomplie au grand jour, la rumeur s’alimente d’histoires de tonnes à lisiers déversées directement dans les cours d’eau les jours de grandes pluies et même de tuyaux discrets repérés par les pêcheurs sous des amoncellements de ronces et déversant dans les ruisseaux un liquide à l’odeur caractéristique. Une chose est sûre : les ruptures « accidentelles » de fosses ou de canalisations défraient régulièrement la chronique.

La saga des truies « sans papiers »

La cause essentielle du non respect des plans et des périodes d’épandage réside dans le développement illégal des exploitations. La production d’animaux « illégaux » est devenu un sport régional avec ses champions. Quand les cours sont au plus haut, quelques dizaines ou quelques centaines de porcs en plus, c’est une manne qui tombe du ciel sans qu’il soit même nécessaire d’investir un centime de plus. La morale civique qui règne dans le milieu du lobby n’est pas telle que la plupart sachent y résister. Comme d’autre part l’exemple vient des responsables professionnels eux mêmes et que la pratique a été longtemps tolérée, voire encouragée, par les autorités administratives et politiques, nul n’est plus en mesure de dire, aujourd’hui, combien d’habitants de l’espèce porcine vivent réellement sur notre sol breton.

Donnons quelques exemples. Un éleveur ayant obtenu en 1987 une autorisation d’exploiter un élevage industriel de 800 truies et de 4 076 porcs charcutiers est pris en flagrant délit de production illégale par un contrôle des services vétérinaires effectué en décembre 1995. Il a augmenté son troupeau de 150 truies et de 1000 porcs ce qui représente l’effectif d’une exploitation familiale moyenne. Malgré une mise en demeure à se mettre à jour pour juin 96, un contrôle effectué en septembre révélait la persistance de l’excédent. Les choses auraient pu en rester là car dans ce genre d’affaire il est constant de constater que l’administration se garde bien de prendre les sanctions prévues par la loi. Il a fallu la pugnacité de l’association Eau et Rivières soutenue par deux associations de consommateurs pour que l’infraction donne lieu à un procès. L’avocat de l’éleveur a parfaitement illustré l’état d’esprit de la profession en demandant la relaxe de son client sous prétexte qu’une « tolérance » de 25% d’augmentation de production était communément admise par rapport aux autorisations officielles, ce qui revenait à reconnaître qu’un « surépandage » de 25% de lisiers n’avait rien de choquant pour le commun des producteurs. Allez donc ensuite vous étonner de voir le taux de nitrates continuer à augmenter dans les rivières malgré les milliards investis dans les différents programmes « Bretagne Eau-Pure » initiés par le Conseil Régional et alimentés par les impôts des contribuables.
Le substitut du procureur de la République ayant eu le mauvais goût de ne pas retrouver cette « tolérance » dans ses textes réclamait au juge un mois de prison avec sursis pour le contrevenant et une amende comprise entre 80 000 F et 100 000F. Il sera effectivement condamné à un mois de prison avec sursis et 100 000 F d’amende, le maximum de la peine requise.

Complément d’information : le producteur responsable de cette infraction était le président de l’un des plus grands groupements de producteurs de porcs du Finistère. Dans le même temps un responsable du « marché au cadran » qui règle toutes les transactions de la profession en Bretagne était inculpé après un comptage qui révélait 783 truies reproductrices au lieu des 480 autorisées. Condamné pour cette infraction à deux mois de prison avec sursis et 150 000 F d’amende, il avait encore augmenté son effectif de 100 truies quand il a été contrôle par les services vétérinaires, six mois après sa condamnation.

Parfois des records sont enregistrés. Cet éleveur de Plabennec dans le Nord-Finistère abritait 949 reproducteurs sur son élevage au lieu des 380 autorisés. L’exploitant avait déjà été condamné en 1997, pour la même raison à une amende symbolique de 5 000F. Comme le faisait remarquer l’avocat des associations plaignantes lors du deuxième procès, cette somme « avait dû bien faire ricaner l’agriculteur en infraction » car cette année là sur un chiffre d’affaire de 18 millions de francs il avait dégagé un résultat de 3,4 millions de francs. Un bénéfice du genre de ceux que Jean Glavany a eu raison de qualifier de « spéculatifs ». Cette fois le procureur demande 180 000F d’amende et un mois de prison avec sursis. Les trois associations de protection de l’environnement qui s’étaient portées parties civiles demandent quant à elles 300 000 F de dommages et intérêts. Il est vrai que l’avocat des associations avait pu calculer qu’à raison de 2 227 F par truie les 530 truies en dépassement avaient rapporté 1,1 million de francs de bénéfice illégal à leur propriétaire. L’amende et les dommages et intérêts une fois payés, il resterait encore au fraudeur 620 000 F de prime à l’illégalité. Finalement l’agriculteur en infraction se voyait infliger 150 000 F d’amende, les trois parties civiles recevant 25 000 F de dommage chacune. Encore une fois, donc, une fraude qui rapportait gros.

Encore plus fort dans les Côtes d’Armor. Un comptage réalisé par les services vétérinaires avec l’aide de la force publique chez un éleveur déjà deux fois condamné pour dépassement des effectifs, indique 4517 porcs pour une autorisation d’exploiter de 2890 animaux. Cette fois les juges perdent patience et condamnent le récidiviste à 7 mois de prison ferme, du jamais vu, et 400 000F d’amende. De plus la cour d’appel demande la lecture à la télévision régionale d’un communiqué dans lequel elle met les éleveurs face à leurs responsabilités. Elle y explique la sévérité de sa décision par « l’importance de la pollution dans le département des Côtes d’Armor » et la personnalité du prévenu. En état de récidive légale, il n’a jamais respecté, depuis 1987, les modalités de l’autorisation d’exploiter et n’a pas tenu compte des condamnations antérieures ».

Cas exceptionnel ? Hélas non ! Si cet éleveur n’a pas eu la sagesse de revenir à la légalité après s’être fait épingler, c’est parce que tous les jours il pouvait constater que les premières condamnations qui l’avaient frappé n’avaient pas servi d’exemple. Autour de lui ses collègues plus chanceux n’avaient rien fait pour se mettre aux normes, préférant le risque d’une condamnation à celui de perdre de l’argent. Pourquoi donc dans ce cas aurait-il été le seul à devoir appliquer la loi ?

Quand les associations jouent les justiciers.

L’exemple de ces procès pourrait laisser entendre que les pouvoirs publics se montrent parfois vigilants. Ne nous y trompons pas, dans chacun de ces cas il a fallu l’intervention des associations de protection de l’environnement et en particulier celle de « Eau et Rivières de Bretagne » pour que l’action démarre. Il suffirait pourtant d’un simple contrôle de la comptabilité des exploitations pour repérer, à travers les livraisons d’aliments et les ventes d’animaux, les dépassements éventuels, mais force est de constater qu’aucune des administrations concernées ne se risque à jouer le rôle qu’elle est supposée remplir.

Aux associations, donc, la charge de faire appel aux huissiers et de déposer les plaintes qui s’imposent. Cette carence administrative alimente cependant un regrettable climat d’hostilité entre producteurs et défenseurs de l’environnement. Ces derniers sont les premiers à le regretter. Dans le cas de l’éleveur condamné à de la prison ferme le président de l’association Eau et Rivière se félicitait de la décision de la cour qui venait enfin de reconnaître que « la reconquête de la qualité des eaux passait aussi par le respect des règles de droit », il regrettait cependant que ce soient « les associations qui montent au créneau pour faire respecter la loi ». Il soulignait dans le même temps « la carence grave des préfets et des administrations qui devraient le faire et qui, au contraire, n’ont que trop habitué les éleveurs, depuis trente ans, à faire ce qu’ils voulaient »

Une société dans laquelle chaque citoyen est contraint à jouer le rôle de justicier ou de délateur est une société qui régresse. On pourrait donc conseiller à tous ceux qui parlent haut et fort de rétablir l’ordre républicain dans toutes les régions françaises d’assumer leurs responsabilités en Bretagne et d’être un minimum attentifs à la façon dont le lobby porcin y bafoue la loi. On a montré du doigt le peuple Corse et ironisé sur ses troupeaux fantômes. Si l’Etat décidait enfin d’ouvrir les yeux, les fonctionnaires chargés de la répression des fraudes trouveraient également à s’employer sur notre sol breton.

Quand les tricheurs réclament l’amnistie.

Dans le cadre du programme de maîtrise des pollutions d’origine agricole (P.M.P.O.A), tous les éleveurs devaient entrer progressivement dans un calendrier de mise aux normes de leurs exploitations.
Pour fin 98 chaque éleveur devait avoir déposé son dossier « Dexel » (diagnostic d’exploitation) permettant de définir les travaux nécessaires pour entrer dans les normes. Par une mesure de clémence, que certains ont avec raison trouvé coupable, il était admis que les effectifs retenus pour la mise aux normes seraient ceux présents sur l’exploitation au 1er janvier 1994. Cette mesure revenait à amnistier tous les dépassements survenus jusqu’à cette date ; un bonus extraordinaire accordé aux tricheurs.

Si de nombreux éleveurs ont su saisir immédiatement cette occasion de retour à une situation légale, d’autres ont joué la montre et continué à développer leur exploitation, confiants dans leurs soutiens politiques du moment et dans la traditionnelle bienveillance administrative. C’était compter sans l’imprévisible bévue de Chirac et l’incroyable changement de gouvernement. La venue de Dominique Voynet au ministère de l’environnement allait nécessairement changer la donne.

Dès juin 97, les 7 groupements de producteurs finistériens réunissaient une cellule de crise. Pour la première fois ils étaient contraints de plaider publiquement coupables et de reconnaître que la production porcine avait « franchi la ligne blanche ». Ils reconnaissaient une augmentation illégale de 20% des effectifs entre 1994 et 1996, période pendant laquelle toute extension avait été bloquée.
Une fois ce constat fait, ils retrouvaient leur culot habituel pour demander à la ministre d’accepter de régulariser les élevages sur la base des effectifs de 1996. Pour faire bonne mesure ils avançaient dans le même temps la menace de la disparition de 3000 emplois en cas de refus.

La provocation faisait bondir les associations dont le « ras le bol » devenait de plus en plus manifeste. Déjà l’acceptation des dépassements jusqu’à la date de 1994 traduisait, en plus d’un mépris de la législation, une grave injustice vis à vis des producteurs qui avaient respecté leur autorisation d’exploiter. Elle avait également exaspéré les consommateurs. Ceux ci avaient fait leurs comptes : en quelques années la redevance pollution imposée par l’Agence de Bassin avait doublé et représentait à présent une proportion importante de la facture d’eau. Ils ne pouvaient pas ignorer que les sommes ainsi récoltées servaient, pour une bonne part, à financer la mise au normes des élevages hors-sol. Ils constataient donc que ces sommes étaient dilapidées en pure perte car loin de se mettre aux normes, une majorité d’élevages continuaient à s’étendre dans l’illégalité.

En conséquence la ministre était invitée à « ne pas céder à la démarche irresponsable des groupements porcins ».

Les temps changent

Les temps avaient changé et la circulaire signée par Dominique Voynet et Louis Le Pensec venait fort heureusement mettre un terme aux spéculations des tricheurs.

Pour autant les évolutions ne se sont pas faites en douceur. Il fallu attendre janvier 99 pour que le préfet du Finistère signe le décret d’application de la circulaire dans ce département. Première étape : les 260 plus gros élevages étaient sommés d’avoir bouclé leur dossier de mise aux normes pour juin 99. A cette occasion les exploitants devaient impérativement ramener leur cheptel à son effectif de janvier 1994 avant décembre 99. Le ministère de l’agriculture, où Jean Glavany avait pris le suite de Louis Le Pensec, estimait alors le nombre de truies à abattre de l’ordre de 70 000 à 100 000 ce qui reviendrait à faire baisser la production de porcs charcutiers d’un chiffre proche de deux millions de têtes (10 à 15% de la production).

Dans le Finistère les responsables des services vétérinaires tiraient un bilan accablant des contrôles effectués dans les porcheries à partir de Janvier 1999. 70% des élevages de ce département dépassaient de plus de 20% le nombre de truies autorisées.

Notons cependant que 26 exploitations sur les 113 contrôlées respectaient intégralement les normes de leur autorisation, chiffre très insuffisant, certes, mais qui prouve que, malgré la pression sociale et économique vers la fraude, il existe encore des paysans qui ont l’honnêteté d’y résister. On aimerait les connaître pour pouvoir les féliciter !

Par contre les 65 gros fraudeurs contrôlés ne font pas le détail : le dépassement est de 8 888 truies pour 11 411 autorisées soit 76% d’animaux en trop ! Cette fraude s’accompagnant au surplus d’infractions sur la construction et l’aménagement des bâtiments ou sur les installations de stockage des lisiers.

Pour bien marquer la nouvelle volonté des préfets de faire respecter la loi, une « chasse au truies illégales » était donc lancée. Premiers visés, des exploitants vendéens éloignés des centres où le lobby est fortement représenté. Trois élevages en dépassement respectivement de 23%, 58% et 179% . Ces élevages en lourde infraction n’avaient pourtant pas hésité à demander l’aide publique réservée aux élevages en difficulté pour cause de baisse des cours. C’est ce qui avait causé leur perte. Ils ignoraient que pour une fois, morale oblige, les demandeurs d’aide verraient leurs effectifs contrôlés. Il aurait en effet été paradoxal de subventionner ceux là même dont la surproduction avait été responsable de la crise.

Le lobby allait-il rendre les armes ? C’est mal le connaître. Une semaine après la publication des arrêtés finistériens 150 éleveurs de porcs se réclamant de la FDSEA et du CDJA occupaient l’antenne nord-finistérienne de la direction départementale de l’agriculture. Six élevages avaient été inspectés par l’administration pendant la semaine. La revendication était donc claire : « Nous demandons au préfet d’arrêter ces comptages. Avec un cours à 5 F le kilo, nous ressentons comme de la provocation de voir débarquer dans les élevages des inspecteurs des installations classées encadrés de gendarmes ».

Fort heureusement, d’autres agriculteurs estimaient, eux, que la provocation consisterait plutôt à tolérer plus longtemps des effectifs illégaux alors que les prix s’étaient écroulés pour cause de surproduction. Le ministre Glavany était donc tout à fait à l’aise pour rétorquer aux extrémistes du libéralisme que « alors que la situation des marchés reste dégradée, la maîtrise de la pollution apparaît de plus en plus indispensable. Un retour aux effectifs autorisés est une première étape dans ce sens. »

Premier round perdu, donc, pour le lobby. Deuxième round en direction du syndicat agricole majoritaire, nouvellement converti à la notion de maîtrise de la production après qu’il eût constaté l’ampleur du désastre provoqué par le libéralisme à outrance. C’est le président de Breiz-Europe (le lobby agroalimenaire breton à Buxelles), et lui même président d’un des plus gros groupements porcins du Finistère, qui écrit à Luc Guyau, président de la FNSEA et à Jean Salmon, le président de la chambre d’agriculture de Bretagne pour les sermonner.

Luc Guyau était en effet venu en Bretagne expliquer aux éleveurs porcins que « les contrôles d’élevage ne relevaient pas de l’inquisition mais du respect de la loi et que les agriculteurs devaient se plier à la loi s’ils voulaient être compris de l’opinion publique ».

Propos inacceptables pour le lobby et pour son représentant à Bruxelles : « opposer les petits agriculteurs aux gros, faire croire que la crise va cesser grâce au seul abattage des truies illégales, dire partout que la maîtrise va régler tous les problèmes ; tout cela est pure démagogie et hypocrisie politique absolue. Diviser pour régner, c’est le socio-politiquement correct du moment. Les pouvoirs publics entretiennent l’opinion dans une démagogie dangereuse et destructrice. Avec malheureusement, l’appui des organisations agricoles nationales »

La menace était claire. Par la voix du président de Breiz-Europe se sont les banques, les grosses coopératives, les abattoirs, les industries de l’aliment du bétail, les ateliers de construction de matériel agricole, qui s’exprimaient. Les syndicats de l’argent contre ceux des paysans. Jusqu’à présent les premiers avaient su prendre le masque des seconds et diriger à la fois les groupements de producteurs et les chambres d’agriculture. Les temps ont changé. Le lobby a perdu une part de son pouvoir syndical, il reprend donc son autonomie et appliquera dorénavant sa propre politique, fort de sa puissance économique qui est, comme chacun le sait, le nerf de la guerre.

On peut compter sur lui pour opposer une longue résistance. Il se dit déjà que les préfets ont du reculer dans le contrôle des effectifs. Dorénavant on annoncerait à l’exploitant la date d’un possible contrôle. Cela laisserait le temps de vider pour quelques jours les porcheries trop bien garnies. On imagine déjà des convois de « truies sans papiers » qui circuleraient clandestinement sur les routes bretonnes les jours de contrôle.

Autre nouveauté : la floraison de petits élevages. La loi stipulant qu’au dessous de 450 animaux seule une déclaration d’exploitation est nécessaire on peut ainsi caser tout l’excédent de truies reproductrices dans des petits ateliers confiés à des prête-nom. Seule solution pour arrêter cette nouvelle prolifération : revoir la réglementation en limitant le nombre de truies dans ces petits ateliers. L’acharnement du lobby à vouloir détourner la loi aura obligé le gouvernement à durcir une disposition qui devait, dans son esprit initial, permette l’installation de petits exploitants ou leur permettre des revenus de complément.

Il suffirait, tout simplement, que la loi soit appliquée pour que la situation de surproduction et de pollution chronique commence à s’améliorer. Cette solution, le lobby, qui a construit sa prospérité sur l’illégalité, la refuse.
On peut s’attendre, ainsi, à une guerre d’arrière garde déterminée. Toute faille sera exploitée. Pour s’y préparer, des associations de protection de l’environnement, des associations de consommateurs ont compris qu’il fallait s’unir à la catégorie, encore nombreuse, des agriculteurs désireux de défendre leur métier en produisant autrement. Un mouvement naît qui pourra créer un nouveau rapport de forces. Il a déjà su réunir 8 000 manifestants à Pontivy dans le Centre-Bretagne. Il se manifeste aussi dans plusieurs autres régions. Soyons sûrs qu’on en reparlera.

Un procès bien ordinaire

La date du 4 Mai 2000 restera une référence pour le lobby porcin en matière d’impunité. Ce jour là étaient jugés les « manifestants » qui avaient mis à sac la mairie de Brest.

Rappelons les faits. Dans la nuit du 28 au 29 Octobre 1998, à l’appel de le FDSEA et du CDJA, un commando de 200 producteurs de porcs faisait régner la terreur à l’hôtel de ville de Brest :

« En un clin d’œil, le quatrième étage, celui qui abrite le maire et tous les collaborateurs de son cabinet, est investi. Premier objectif pour certains : les frigos. Tournée générale de whisky, champagne, bière, cidre ; jus de fruit et eau gazeuse pour les timides.

Puis direction le « bureau » du maire. Ce vaste espace n’est pour l’instant qu’un chantier. C’est ce bureau que les ouvriers de la sous-traitance de l’Arsenal avaient entièrement saccagé en septembre 1997. Quasiment l’anniversaire d’un fâcheux précédent, présent à l’esprit de tous les producteurs, comme une excuse d’avance à ce qui va suivre.

Quelques coups de pied, et deux portes en ébénisterie du sas s’abattent. Elles serviront ensuite d’obstacle à une éventuelle montée des CRS. Une grande partie des manifestants s’entasse dans le bureau chantier. Premiers slogans avec des bombes de peinture. « Le porc à 10 F », « Le Pensec lâcheur » se déclinent en vert, bleu, rouge et violet.

Puis dans la foulée on commence à regarder tous les documents posés sur les bureaux, on ouvre les armoires. Des milliers de pages de dossiers volent dans la nuit à travers les fenêtres. Un ordinateur suit le même chemin. Des dizaines de disquettes contenant des données administratives essentielles, sont dispersées, écrasées sous les allées et venues.

Puis du dessus des bureaux, on passe à la fouille systématique. Des bribes d’intimité extraites du fond des tiroirs : une plaquette d’antibiotiques, la carte postale d’une amie, le morceau de chocolat trompe - faim.

Dans les rangs, tout aussi vite, certains commencent à râler : « si c’est comme ça, on s’en va ». Discrètement, certains ne cachent pas à la presse un certain écœurement, « ça va encore nous retomber dessus. Y a vraiment des gros lourds ». Protestations dont se moquent éperdument ceux qui se raccrochent au rituel : « Si on ne casse pas, on ne nous écoute pas ».(Jean-Laurent Bras, Yannig Guérin, Camille Guillemois, Ouest - France)

La casse se poursuivra toute la nuit. Au 6ème étage qui vient juste d’être rénové, des portes sont forcées au pied de biche pour voir ce qu’il y a derrière. Au 7ème les réserves du restaurant d’entreprise sont pillées pour le casse - croûte matinal.

Comme d’habitude, les forces de l’ordre ont brillé par leur absence. Au petit matin, quand les derniers manifestants quittent les lieux, chargés de prises de guerre (dossiers et matériel de bureau) la police ose à peine leur demander de les laisser sur place.

Comme d’habitude, encore, les leader seront reçus au ministère et des millions seront débloqués.
Cette fois pourtant, des plaintes seront déposées : par La CFDT, par quatre associations de consommateurs et de protection de l’environnement, par le maire. Mais la CFDT constate que l’enquête est menée de manière « peu dynamique ». Patrick Jagaille, responsable CFDT ne peut cacher son étonnement :

« Trois employés étaient présents lors des faits. La police a indiqué qu’elle leur avait présenté un trombinoscope pour identifier les auteurs. Ce qui est faux. » (Joël Langonné, Le Télégramme)

La police avait, par ailleurs, filmé les faits. La CFDT, qui s’inquiétait de l’absence d’utilisation de ce document, se voyait répondre que « la qualité de la bande n’était pas suffisante pour identifier les personnes présentes. » Le syndicat demandait alors à le vérifier en visionnant le document mais quelle ne fut pas sa surprise d’apprendre, alors, qu’il « avait été malencontreusement effacé ».

Après deux ans d’instruction molle, le verdict tombe comme un couperet : non lieu !

Sylvie Gestin, responsable CFDT est amère : « la volonté de mener une vraie enquête n’a pas beaucoup pesé face au poids politique et électoral d’une catégorie socio - professionnelle, il y a vraiment deux poids deux mesures » (Ouest - France).

Il est vrai que les élections aux chambres d’agriculture approchent, suivies des municipales et des cantonales. Dans ce Finistère, où tout se joue dans un mouchoir, le courage n’est pas la première des vertus politiques. Seuls les Verts et l’UDB protesteront contre ce verdict. La CFDT, quant à elle, jette l’éponge. Elle ne fera pas appel : « on s’est attaqué à des circonstances qui nous dépassent... ».
Que faire d’autre ? On attend toujours le procès des commandos de légumiers qui, en avril 1998, ont saccagé les gares SNCF et détruit les systèmes de sécurité, provoquant ainsi 10 millions de dégâts. Il est vrai qu’à la suite de cette action d’éclat le ministre de l’agriculture avait accordé 50 millions de subventions.

Il est vrai, également, que tout avait été fait pour qu’aucun responsable ne soit désigné. La gendarmerie, proche du terrain et responsable de l’ordre sur les lieux des dégradations, disposait de nombreuses photos prises sur le fait : on la décharge de l’enquête ! Celle-ci est confiée au service régional de police judiciaire de Rennes et à son antenne brestoise. Personne ne peut imaginer que les inspecteurs de police, déjà débordés par leur tâche urbaine, iront s’embourber dans les chemins creux du Léon profond.

Les casseurs peuvent dormir tranquilles et préparer leurs prochaines récidives.

Le « Nouvel Observateur » du 22 juin 2000 a consacré l’un de ses articles à « l’omerta » bretonne. Marie-Reine Tillon, tête de liste socialiste aux régionales dans les Côtes d’armor, témoignait. Pour avoir dénoncé cette loi du silence, elle avait été verbalement agressée par les gros producteurs de son département et lâchée par ses amis politiques. Tout prouve, pourtant, que ses propos n’étaient que modérés.

Les surprises de l’enquête publique

Etre confronté à un problème de porcherie industrielle amène inévitablement à participer à une enquête publique.

La procédure nous vient de la loi « Bouchardeau » ( loi n° 83-630 du 12 juillet 1983 relative à la démocratisation des enquêtes publiques et à la protection de l’environnement). Les réalisations susceptibles d’affecter l’environnement doivent être précédées d’une enquête publique. Les porcheries, installations classées comme polluantes au regard de la loi sur l’eau, entrent dans cette catégorie.

L’enquête publique a pour objet « d’informer le public et de recueillir ses appréciations, suggestions et contre-propositions » afin de « permettre à l’autorité compétente de disposer de tous éléments nécessaires à son information ». Ici l’autorité compétente est le préfet du département.

L’enquête est conduite par un « commissaire enquêteur ». Celui ci a été désigné par le président du tribunal administratif de la région où se tient l’enquête sur demande du préfet. Le commissaire est choisi « parmi les personnes ayant acquis, en raison notamment de leurs fonctions, de leurs activités professionnelles ou de leur participation à la vie associative, une compétence ou des qualifications particulières soit dans le domaine technique de l’opération soumise à enquête, soit en matière d’environnement ».

L’enquête a un déroulement strictement orchestré. Après consultation du commissaire enquêteur, le préfet précise par arrêté : l’objet de l’enquête, sa date d’ouverture et sa durée. Celle ci sera de un mois au minimum et de deux au maximum. Elle pourra cependant être prorogée d’une durée de 15 jours sur décision du commissaire enquêteur.

Seront indiqués également les lieux et horaires où le public pourra consulter les dossiers d’enquête et les dates de présence du commissaire enquêteur.

Quinze jours avant le début de l’enquête un avis portant toutes ces indications doit être publié par voie d’affiche ou par tout autre procédé ainsi que dans les journaux régionaux. Il doit être rappelé dans les huit premiers jours de l’enquête. Le même avis sera publié par le maître d’ouvrage sur les lieux de l’installation.

Dans le cas d’une porcherie le dossier soumis à enquête devra comprendre l’objet de l’enquête, la mention des textes régissant l’enquête publique, le plan de situation, le plan général des travaux. Le point central sera constitué par l’étude d’impact.

L’étude d’impact devrait être l’outil essentiel pour la protection de l’environnement. C’est sur sa base que sera rédigé l’arrêté d’autorisation et que devra impérativement être conduite l’exploitation une fois l’autorisation accordée.

Elle devrait comporter une analyse détaillée de l’état initial. Historique et état actuel de l’exploitation, présentation du milieu naturel (paysage, faune, flore, relief, étude des sols, hydrologie). Les parcelles à risque de ruissellement devraient être clairement délimitées sur une carte au 1/25 000ème. La carte des sols au 1/10 000ème devrait être complétée par un ou deux sondages à l’hectare précisant en particulier les teneurs en phosphore. Le recensement des cours d’eau et des points d’eau devrait être particulièrement précis et accompagné d’analyses réalisées par des laboratoires agréés.
Les effets de l’installation sur l’environnement devraient être étudiés avec la même rigueur. Aux impacts sur le milieu naturel et en particulier sur l’eau, devraient s’ajouter les mesures prises pour éviter le bruit, les odeurs, les lumières nocturnes, les émissions de gaz nocifs (ammoniac, sulfure d’hydrogène). Naturellement tout ce qui concerne les effluents devrait y trouver une place centrale. Une estimation des dépenses faites pour protéger l’environnement devrait également figurer au dossier.

Munis de ces renseignements et, donc, informé des points sur lesquels vous devrez être attentif, vous pouvez entamer le parcours de l’enquête publique. Commence d’abord la lecture du dossier. Lors de votre première expérience, vous serez effrayé par la somme des connaissances que vous êtes supposé posséder pour traduire le jargon technique dans lequel on cherche à vous noyer. Mais après deux ou trois essais vous aurez compris pourquoi nous avons rédigé le paragraphe précédent au conditionnel. Tous les dossiers sortent du même moule élaboré par les quelques bureaux d’études qui se partagent le marché. Leur caractéristique commune est de masquer les problèmes plutôt que de chercher à les résoudre.

A vous, donc, de vous mettre au travail. Il vous faudra repérer la source ou le forage « oubliés » au centre d’une zone d’épandage, les habitations dont la proximité a été mal évaluée, les pentes non signalées au dessus du lit d’un ruisseau, les taux de pollution déjà excessifs trouvés dans l’environnement. Il faudra, bien que cela soit difficile, vérifier que la parcelle sollicitée pour l’épandage n’est pas déjà utilisée pour le même usage par un autre exploitant. Vous trouverez peut-être, comme cela est arrivé dans une localité du Finistère, que les terrains mis à l’enquête publique pour l’épandage sont, depuis un an déjà, occupés par les bâtiments d’une zone industrielle. Vous vous étonnerez alors du fait que, dans des zones saturées, les parcelles ne soient pas répertoriées afin d’éviter un double ou triple usage. L’informatique devrait trouver là une application évidente. Mais le problème est justement qu’on ne tient pas à être informé !

Vous avez recueilli quelques uns de ces « détails » qui vous semblent signifiants ou encore vous vous êtes étonnés de voir le plan d’épandage proposer des terres qui se trouvent à 50 kilomètres du siège de l’exploitation ou inclure un monument classé ou un lieu touristique reconnu. Vous l’avez donc noté sur le registre d’enquête et vous vous apprêtez à rencontrer le commissaire enquêteur.

La fonction ayant été définie par une ministre de l’environnement dans le cadre d’une loi visant à protéger l’environnement vous vous attendez certainement à trouver un expert en matière d’environnement, avide de recueillir vos avis.
Surprise, vous rencontrez quelqu’un plutôt décidé à ne pas s’en laisser conter ! Dans le meilleur des cas il sera attentif, mais il pourra être agressif. Il sait que sa mission lui a été assignée par le préfet et qu’il doit des comptes à ce haut personnage.

Or ce dernier a autre chose à faire qu’à écouter ces citoyens, rapidement classés comme « écologistes » qui compliquent son travail en acceptant le rôle démocratique de l’enquête publique. Il a, lui, à s’occuper d’économie et d’emplois, à calmer les élus locaux qui réclament toujours plus de béton, à rassurer les lobbies toujours prêts à menacer. C’est lui qui sera réveillé à minuit ou qui subira les épandages de lisiers et les pneus enflammés dans la cour de sa préfecture si les choses tournent mal. Pétitions d’un côté, saccages de l’autre, le choix est vite fait !

L’enquête se termine donc. Des commentaires déposés par écrit, des mémoires remis, des remarques orales, le commissaire enquêteur fera un rapport en deux ou trois pages dans lequel vous aurez du mal à reconnaître les deux lignes consacrées au laborieux mémoire que vous aviez déposé. Ce rapport est transmis aux autorités préfectorales pour alimenter la réflexion du Conseil Départemental d’Hygiène, le CDH (nous reparlerons de cet organisme) avant décision du préfet. Un exemplaire est communiqué aux mairies du lieu d’enquête où vous pourrez le consulter pendant un an.

Sa lecture est généralement une rude épreuve pour ceux qui s’étaient appliqués à apporter leur contribution.

Exemple de procès verbal d’enquête :
« Le dossier ne fait pas vraiment apparaître le réseau hydraulique....Le risque de pollution est important... une pente convergente occasionne inévitablement un ruissellement... des résurgences ne peuvent qu’augmenter les risques... »

Conclusion : « Avis favorable » !

Le coup était joué d’avance. On trouve, parfois, l’enquêteur qui vous racontera le jour où il s’est radicalement opposé au projet d’un puissant, on trouve plus rarement le témoin de l’événement et encore moins souvent le résultat, sur le terrain, de cette « courageuse » rébellion. Il est connu d’autre part que des commissaires ayant émis des avis défavorables se sont vus privés d’enquêtes pendant plusieurs mois.

Les commissaires se présentent comme de « braves gens ». Ils font cela pour occuper leur retraite ou pour « rendre service », ce n’est pas vraiment de leur faute, disent-ils, si on les a recrutés pour des compétences qu’ils n’ont pas.

Un militant d’une association de protection de l’environnement du Morbihan a eu la curiosité de relever la provenance des commissaires enquêteurs de son département. Il a trouvé qu’ils étaient issus :

à 35% de l’armée et des forces de l’ordre.

à 30% des services de l’état et des collectivités (agriculture, équipement).

à 10% des filières agricoles.

à 7% des métiers de l’architecture et du bâtiment.

à 6% des offices notariaux.

Le reste était constitué de métiers divers dont 3% d’enseignants mais aucun des milieux de la santé et de l’environnement !

Parmi les compétences requises pour être commissaire-enquêteur on trouve pourtant celle de militant associatif. Pour reprendre le cas breton, les experts de « Eau et Rivières de Bretagne » ou de « Bretagne Vivante » qui pourraient être sollicités dans ces fonctions ne manquent pas. Force est, pourtant, de reconnaître qu’on les ignore. Le gendarme en retraite risque de rester encore longtemps le modèle du commissaire enquêteur !

La loi Bouchardeau qui avait été reconnue comme un enrichissement de la vie démocratique a été lamentablement détournée. Elle est devenue dans les faits un redoutable outil de désinformation et de démobilisation.
On se prend à rêver de Jean-Marie Kerloc’h, le maire de Plogoff, qui avait sorti le dossier d’enquête concernant la centrale nucléaire, sur la place de sa mairie, pour en faire un feu de joie. Les « mairies-annexes » installées par les autorités dans des fourgons de police, afin que force reste à la loi, avaient dû subir un mois d’intifada, lance-pierres contre fusils lance-grenades. Mais au bout du compte la popularité acquise par les gens de Plogoff avait fait reculer le projet.

Le huis-clos du Conseil Départemental d’Hygiène.

On jugera, peut-être, excessive notre sévérité vis à vis des commissaires enquêteurs. N’oublions pas, cependant, qu’ils sont les premiers à s’accommoder des fraudes qui s’étalent sous leurs yeux. Ils sont pourtant bien placés pour constater, sur le terrain, les dégâts causés par leur manque de vigilance. Reconnaissons cependant, pour leur décharge, qu’ils sont les seuls à venir au contact de la population pendant que les détenteurs de l’autorité publique se cachent derrière leurs bureaux et leurs formulaires.

On l’aura compris, nous n’aurons pas la même indulgence pour les responsables administratifs auxquels appartient, en fin de parcours, la décision. Et parmi ceux-ci, ceux qui siègent au C.D.H.

La quasi totalité de la population ignore qu’il existe dans chaque département un Conseil Départemental d’Hygiène. Les attributions affichées par cet organisme laisseraient penser qu’il s’occupe de santé et en particulier de celle des populations soumises à une pollution généralisée. Hélas les représentants associatifs qui le fréquentent le décrivent régulièrement comme la chambre d’enregistrement des volontés du lobby.

La composition du conseil est, en elle même, éclairante. Il est présidé par le préfet ou son représentant. La Direction Départementale des Services Vétérinaires (D.S.V) instruit chaque dossier et en présente le rapport de synthèse. Il comprend, en outre, des représentants des services de l’état : équipement (D.D.E), action sanitaire et sociale (D.D.A.S.S), agriculture et forêt (D.D.A.F), industrie (D.R.I.R.E), défense civile, consommation et répression des fraudes. Cinq élus représentent le Conseil Général et l’association départementale des maires. La Chambre d’Agriculture, la Chambre des Métiers, les Chambres de commerce et d’industrie délèguent chacune un représentant. Le préfet y nomme quelques personnes connues pour leur compétence particulière dans les domaines de la santé ou de la gestion de l’eau. Il reste deux ou trois strapontins pour les représentants d’associations de consommateurs et celles de protection de l’environnement.

Absence remarquée : celle de la direction régionale de l’environnement.
Une remarquable étude du fonctionnement du CDH d’Ille-et-Vilaine a été récemment publiée par Jean-François Piquot, un militant associatif de ce département, aussi obstiné qu’efficace. Il ne s’agit plus ici de vagues impressions mais de l’étude fouillée de 400 dossiers qui résument deux ans d’activité du CDH. On y constate que cette impressionnante assemblée de cadres administratifs et de responsables professionnels « est une véritable machine à distribuer les autorisations d’implantation de porcheries et de poulaillers industriels »(Le Canard Enchaîné, 14 juin 2000, Comment la Bretagne s’encochonne à mort).

Les fraudeurs ont rapidement compris le système. Celui qui souhaite augmenter son cheptel ne doit surtout pas déposer une demande d’autorisation. Il le fait de façon illégale, ayant la certitude de voir la fraude amnistiée. Rien ne semble pouvoir empêcher un avis favorable du CDH. Ni la proximité de maisons d’habitations, ni celle d’un point d’eau, ni le taux déjà élevé des nitrates dans la nappe phréatique, ni le niveau particulièrement élevé de la fraude déclarée, ni les récidives répétées du demandeur. Plus de la moitié des dossiers reçus par le C.D.H d’Ille-et-Vilaine concernent des régularisations de dépassements frauduleux (131 sur 242). Sur deux ans on aura ainsi assisté au « blanchiment » de 582 067 poulets, 4 641 truies, 20 399 porcs, 24 506 porcelets, tout ce petit monde sécrétant un excédent de 400 000 mètres cubes de lisier.
A juste titre Jean-François Piquot fait-il remarquer que les administrations, en bafouant elles mêmes les règles qu’elles ont fixées, ont porté un coup à l’ensemble des professionnels honnêtes qui ont, dans ce contexte, un réel mérite à le demeurer.

Son travail et celui de ses amis aura ébranlé quelques bastions qui se croyaient à l’abri de la contestation. Ce n’est certainement pas un hasard de calendrier si peu de temps après la sortie de leur livre, le préfet du Finistère rendait public le refus de régularisation d’une extension de porcherie. Autorisé à exploiter 680 reproducteurs et 4896 places d’engraissement, cet éleveur de Plouvorn, dans le Finistère, avait doublé le nombre de ses reproducteurs et augmenté l’ensemble de son élevage de plus de 20% sans aucune autorisation. Il avait persisté malgré deux « injonctions » préfectorales et une condamnation du tribunal correctionnel de Morlaix. Sans doute aurait-il pu poursuivre dans cette voie si l’actualité n’avait pas exigé un exemple. Le directeur des services vétérinaires du Finistère en profitait pour se dédouaner : « On ne pourra plus dire à l’Etat, vous embêtez les petits et vous ne faites rien aux gros ! ».

Ce refus, rendu public au bon moment, ne fera cependant pas oublier la foule de ceux qu’on a laissés passer. Pour reprendre l’appréciation de Jean-François Piquot, en conclusion de son rapport : « le C.D.H pense, délibère et agit comme un lobby pro-élevage hors sol et trouve les accommodements, les astuces, les failles – voire les irrégularités et les illégalités – pour conduire chaque dossier présenté à connaître une issue favorable éventuellement retardée si le dossier initial n’a pas trouvé à s’affubler d’une défroque passable. »
Le travail des militants bretons devait être reconnu au delà de tous leur espoirs. Le 6 juillet 2000, Dominique Voynet et Jean Glavany décidaient de nommer une mission d’inspection afin d’examiner, en Ille et Vilaine, « la situation des élevages au regard de la protection de l’environnement dans tous ses aspects : respect des réglementations - déroulement des procédures – composition du CDH – modalités de préparation et de prise de décisions – qualité des eaux – nuisances diverses ». La commission était également invitée à enquêter sur les autres départements du Grand Ouest.

Verrons nous, un jour, instruire le procès d’une administration qui a accompagné et, même, favorisé tous les débordements du lobby ?

Seul maître à bord : le préfet.

C’est au préfet que revient la décision finale d’autoriser l’installation ou le développement d’une installation classée. Comme l’avis du commissaire enquêteur, celui du C.D.H n’a, légalement, qu’un statut consultatif. Le préfet est, en dernier recours, le seul juge. En règle générale on le voit suivre l’avis du C.D.H quand celui ci est positif mais se montrer très circonspect quand il est négatif. Il est, par nature, sensible à l’ambiance politique et sociale du moment. C’est ainsi qu’on a vu, pendant l’été 96, le préfet du Finistère débloquer 77 dossiers qui avaient été « gelés » par le C.D.H. Il s’agissait, on s’en souvient, d’atténuer l’effet « vache folle ». La protection de l’environnement pouvait attendre des jours meilleurs.

Un préfet nommé dans le Finistère doit savoir que le cochon sera l’un de ses principaux sujets de méditation. Pour être reconnu dans ce département, il faudra qu’il se soit livré à la cérémonie initiatique de la visite d’une porcherie industrielle. La photo dans la presse locale viendra immortaliser l’événement : charlotte sur la tête, blouse et bottes blanches, cochonnet dans les bras, sourires épanouis des plus beaux représentants du Lobby !
Une photo devant une plage engluée dans les algues vertes serait pourtant un message plus pertinent. Les préfets ne semblent s’en rendre compte qu’au moment de s’envoler vers un autre département. Ils risquent alors un discours sur les efforts insuffisants et sur la situation encore plus dégradée qu’à leur arrivée. Trop tard Monsieur le Préfet !

Du bon usage des enquêtes publiques

La description que nous venons de faire des différentes étapes du dossier d’une installation classée aurait de quoi décourager le plus volontaire de nos concitoyens. Des militants des associations de protection de l’environnement, pourtant convaincus, ont d’ailleurs renoncé à témoigner dans les enquêtes publiques ou à siéger dans les C.D.H où ils avaient le sentiment de ne servir que de caution.

Il existe cependant une méthode positive d’utiliser l’enquête. D’abord elle annonce l’existence d’un projet et évite qu’il ne se fasse à la sauvette. Quant au dossier, même s’il est incomplet, il facilitera la recherche de données supplémentaires. On pourra d’ailleurs en relever toutes les insuffisances.

Ce sera surtout l’occasion de rencontrer les personnes et les associations sensibilisées afin d’échanger des informations et d’agir en commun.
Sans doute ne faudra-t-il pas trop se préoccuper du commissaire enquêteur. Le rencontrer sera une bonne expérience, on pourra même essayer de le convaincre mais mieux vaut ne pas espérer, sauf exception, que cette rencontre soit déterminante.

Pour autant il ne faudra pas négliger de rédiger un mémoire contenant remarques, critiques, propositions d’amélioration ou contre-propositions. A condition de ne pas se contenter de le déposer sur le bureau du commissaire enquêteur qui lui consacrerait au mieux deux lignes dans son rapport. Diffusé dans les associations, transmis aux conseils municipaux (qui auront, eux aussi à se prononcer), adressé au préfet (par voie directe), aux directions régionales de l’environnement, aux ministères, il aura plus de chances d’être remarqué.
Il devra surtout être remis à la presse. La prise à témoin de l’opinion publique est la seule réponse aux manœuvres feutrées du C.D.H. Dans une région où les enquêtes publiques se multiplient, chacune peut être un moment de mobilisation. Il est réconfortant, quand on a passé des heures sur un dossier, de savoir que d’autres se sont attelés à la même besogne. D’apprendre également que, dans les communes voisines, le relais a été pris. C’est ainsi que, progressivement, se construit un réseau de résistance.

Le préfet, les membres du CDH, les représentants du lobby, ne liront peut-être pas les mémoires que vous aurez déposés, ni même les rapports des commissaires enquêteurs. Par contre ils lisent les journaux. En Bretagne, nous n’avons pas à nous en plaindre. Malgré les pressions, il se trouve toujours des journalistes pour faire un réel travail d’information.

Pour une démocratisation des enquêtes publiques

Une bonne raison pour continuer à participer aux enquêtes publiques est que l’absence du public arrangerait trop de gens. Les décisions les plus graves pourraient être alors prises sans que les élus, les responsables administratifs ne se sentent impliqués. Il leur serait toujours possible d’incriminer l’absence de réaction de la population même si, dans les faits, ils ont tout fait pour provoquer cette désaffection.

On ne peut cependant perpétuer ce qui n’est qu’un simulacre. Il faut, à tous les niveaux, donner un nouveau contenu à la loi Bouchardeau et d’abord revaloriser l’apport du public.

Le Conseil d’Etat a été saisi du problème par le gouvernement. Il a rendu son rapport en novembre 99. Sans qu’elles soient révolutionnaires, ses propositions pourraient être rapidement mises en œuvre. La fonction de commissaire enquêteur n’y est pas contestée. Il est simplement proposé d’en diversifier le recrutement et en particulier de confier la fonction à des personnes en activité dont les compétences seraient reconnues en matière d’environnement, de santé publique, de biologie, de biotechnologie. Le rapport propose également une formation continue notamment en matière de droit, d’économie, d’environnement et de communication. Des commissaires enquêteurs plus compétents, donc. En seront-ils plus indépendants et plus aptes à traduire l’intérêt public ?

Pour un chef d’orchestre.

Il reste cependant que, sans la création d’un corps efficace dans le domaine de la prévention de la pollution et le contrôle des installations polluantes, la situation n’évoluera pas beaucoup. La constatation est en effet devenue banale, il n’existe pas en France une « police de l’eau » ou plutôt il en existe trop. En effet, au moins une dizaine d’organismes sont habilités à intervenir pour conseiller, décider ou sanctionner dans le domaine de l’eau. Cela va du Conseil Supérieur de la Pêche aux ministères de l’environnement, de la santé, de l’agriculture, de l’industrie, de l’intérieur, de la défense...

En juin 1998 l’Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure tenait une session régionale dans le Finistère. L’un des termes abordés était la sécurité d’approvisionnement en eau. Concernant la police de l’eau, les stagiaires faisaient part de leur étonnement :

« Nous restons très surpris de la multiplicité des acteurs dans le cadre de la lutte contre les pollutions d’origine agricole et l’absence d’une structure de coordination des programmes en cours, mêlant des actions spécifiques de protection de site comme un bassin versant avec des actions ministérielles transversales sur l’eau, le sol... Nous sommes tentés de reprendre les propos de Pierre Lascoumes dans un article consacré à la protection de l’environnement et ordre public : « il manque un Chef d’orchestre pour assurer la coordination de l’éventail contrasté d’intervenants ».

Ce chef d’orchestre devra, dans chaque département, disposer d’une structure qui regroupe l’ensemble des missions de police de l’eau et des milieux aquatiques actuellement dispersées. Il aura la responsabilité du contrôle des installations classées et disposera des moyens nécessaires. Il devra pouvoir compter sur un corps technique compétent recruté dans les différentes filières de formations aux métiers de l’environnement qui restent, pour le moment, trop souvent sans débouchés.

Ce chef d’orchestre, à l’évidence, ne pourra être que le ministère de l’environnement.

Pour la suite voir :

- Les P.M.P.O.A une occasion manquée ?

- Prix de l’eau : des factures salées.

- L’eau ça peut rapporter gros.

- Le réveil.

- La relève paysanne.

- Comment va le monde ?

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Documents joints