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Grenelle ou la faillite des ONG environnementales

jeudi 16 juillet 2009

France nature environnement, Greenpeace, Frapna, WWF... toutes les ONG
présentes au Grenelle se sont-elles fait manipuler par Nicolas Sarkozy
ou sont-elles tout simplement en phase avec le capitalisme au cœur de la loi Grenelle 1 ?

Paul Ariès

La Décroissance - n° 55 - Décembre 2008

Nicolas Sarkozy peut féliciter Borloo 1er : la loi Grenelle I, votée le
21
octobre 2008, est conforme à ses vœux. Cette première étape gagnée, le
pouvoir s’attelle déjà à remporter la suivante. Avec ses 47 articles d’une
grande vacuité, le véritable esprit de la loi Grenelle I, c’est
du « charbon propre », du « nucléaire civil », de l’hydrogène, des puits de
carbone, demain, sans doute, des arbres OGM mangeurs de CO2... Un excellent
business.

Les ONG auraient donc pu profiter du vote de la loi pour ruer dans les
brancards, pour expliquer que le compte n’y était pas, qu’elles se sont
fait avoir. Comme le dit Agnès Sinaï dans Le Monde diplomatique
(13-10-2008) : « Entre les propositions initiales et le texte final de
la ’’ loi d’accélération de la mutation environnementale ’’ (sic) débattue
au parlement, les organisations non gouvernementales (ONG) se sont vu
confisquer le processus. Instrumentalisées au service d’un système de
décision dans lequel elles n’auront pas le dernier mot, elles sont devenues
les témoins passifs d’arbitrages technocratiques pris en réunions
interministérielles par des hauts fonctionnaires et des acteurs
économiques, pollueurs et bétonneurs d’hier et d’aujourd’hui. »

Le vote de la loi

On connaît le vieil adage romain : « veni, vidi, vinci » (« je suis venu,
j’ai vu, j’ai vaincu »). Celui de l’alliance pour la planète et des autres
ONG « grenellisées » serait plutôt « veni, vidi, perditi » : « Je suis
venu, j’ai vu, j’ai perdu » ! La loi Grenelle a été adoptée à la
quasi-unanimité... Le Grenelle était bien sarko-compatible et le sarkozysme
non écolo-compatible. Les débats, dirigés par Patrick Ollier, ont permis à
ce dernier d’imposer une pratique inédite : faire réécrire certains articles intégralement afin d’y intégrer à l’avance tous les amendements
acceptables. On a compté jusqu’à 30 amendements à l’heure... Impossible de
parler d’un véritable débat. L’opposition a certes protesté mais finalement
ce texte tombait plutôt bien pour le Parti socialiste, qui a voté pour. Les
Verts n’ont pas voté contre : ils ont choisi de s’abstenir, seule façon
d’entériner leur copinage avec le Grenelle tout en préservant un espace
politique pour l’opération Cohn-Bendit. Dit en termes politiques, cela a
donné : nous ne sommes pas encore au bout du processus, il y a de bonnes
choses mais il faut attendre le vote du Grenelle II. Pourtant, pour Anne
Souyris, porte-parole nationale des Verts, « le Grenelle de l’environnement
[est] un épiphénomène déjà loin des soi-disant ’’ révolution ’’ ou
même ’’ mutation ’’ promis par Borloo »... Tout cela pour
conclure : « Après le travail titanesque des associations pour le Grenelle,
et devant l’enjeu planétaire que nos choix induisent aujourd’hui en la
matière, le souriceau qui vient de naître n’est guère plus qu’une politesse
faite à l’environnement. » (AFP, 21-10-2008).

La distinction

Daniel Cohn-Bendit est monté aussitôt au créneau pour défendre l’idée du
Grenelle qui, après tout, fut la traduction du pacte de ses nouveaux
copains Hulot-Besset. Dany l’Orange appelle à différencier l’idée du
Grenelle, qui serait une bonne chose en soi, et son
instrumentalisation « bling bling ». Cette distinction comique entre
l’esprit et la lettre du Grenelle a permis aux autres acteurs compromis
dans cette mascarade verte de faire les fanfarons. Ainsi Sébastien Genest,
président de France nature environnement, s’enthousiasme dans un communiqué
envoyé le lendemain du vote : « Le scrutin est clair et le message aussi !
Nous saluons les travaux et le vote des députés qui ont fait preuve d’un
esprit de responsabilité et d’exigence écologique. Alors que la mort du
Grenelle de l’environnement est annoncée chaque jour depuis un an, c’est un
vote d’espoir pour la suite de ce nouvel exercice démocratique. » Il vaut
mieux entendre ça que d’être sourd.

Ce n’est pas seulement, comme le dit le député vert Yves Cochet, qu’il y
a « au moins cinq ou six points qui ont été rabotés » par rapport aux
objectifs initiaux ; c’est que cette loi enterre toute transformation
écologiste et sociale de la société. On amuse la galerie avec la fameuse
taxe sur le transport routier mais on oublie de dire qu’on a prévu
tellement d’exceptions qu’on a totalement vidé la règle (mesure applicable
seulement pour 2011 avec des compensations financières pour les
transporteurs et surtout non-paiement de la taxe par les poids lourds
empruntant les réseaux concédés, bref, les autoroutes).

On aurait aimé se réjouir avec les ONG convoquées au Grenelle par Sarkozy
de l’inversion de la charge de la preuve puisque c’est l’aménageur qui
désormais devra prouver la non-nuisance, mais on oublie de dire que cette
mesure ne concernera que le secteur public et que les dommages causés
devront être simplement compensés dans un autre domaine. Faut-il répéter
une fois de plus que tous les systèmes de compensation carbone sont de la
poudre aux yeux puisque les espaces-temps en cause sont différents ? On ne
compensera jamais une pollution commise en plantant des arbres, qui mettent
des dizaines d’années pour absorber ce qui est émis par un avion en
quelques secondes... On banalise, avec la notion de « zones dans lesquelles
les parcs éoliens seront préférentiellement construits », le choix
d’imposer le gigantisme technologique au détriment de l’autoproduction
individuelle ou communautaire. On programme la construction de 2 000 km de
TGV supplémentaires (mais ce n’est qu’un début) sans oublier les autoroutes
qui pourront toujours être construites si vous avez assez d’imagination
pour prouver que localement c’est utile... Un exemple : la future A 65,
reliant Langon à Pau, en Aquitaine, détruira 2 000 hectares d’espaces
naturels, huit zones « Natura 2000 » et des espèces protégées telles que le
vison d’Europe, l’écrevisse à pattes blanches ou le papillon fadet, mais ce
sera pourtant une belle autoroute « écologique », grâce au recours à des
revêtements absorbant le CO2 et au tri des déchets dans les futures aires
de repos.

Illusions perdues

Les associations environnementalistes se trompent donc lorsqu’elles
disent
que certaines mesures envisagées ont été vidées de leur substance... Ce ne
sont pas les idées du Grenelle mais leurs propres illusions qui se
dégonflent. Cette loi Grenelle I n’est pas vue comme un échec par
Jean-Louis Borloo. Sarkozy et Borloo ont même obtenu beaucoup plus qu’ils
n’espéraient. Ils n’ont même pas eu besoin pour cela de concéder quelques
cacahouètes (ah si, les fameuses ampoules écolos). Ils ont obtenu qu’on ne
limite pas les déchets (même les fameux sacs plastique) mais qu’on
développe partout des « filières de valorisation énergétique », autrement
dit des incinérateurs ; ils ont imposé leur vision industrielle de la bio
considérée comme un banal segment du marché alors qu’elle devrait être un
élément central de toute alternative globale au productivisme agricole. Ils
ont même osé qualifier l’« agriculture raisonnée », ce simulacre
d’agriculture écolo, de « haute valeur environnementale ». Ils ont imposé
une conception technocratique et centralisée des énergies renouvelables.
Ils ont réduit l’écologie à un grand jeu fort rentable de labels. Ils ont
même gagné la bataille des OGM après un moratoire de courte durée sur la
semence herbicide du maïs Monsanto 810 en poussant ces mêmes écologistes à
passer du refus radical des OGM à la revendication du droit de produire et
de consommer ou pas des OGM. Ils nous refont le coup des villes nouvelles
et des « quartiers écolos » tout en refusant de se donner l’objectif
d’aller vers l’indépendance énergétique de la France et de chaque0 collectivité territoriale grâce à des économies drastiques. Ils font
semblant de prendre des mesures révolutionnaires comme de relever les
normes d’isolation thermique des bâtiments mais l’amendement Ollier
multiplie les entorses et renforce de ce fait la part du nucléaire dans nos
consommations énergétiques. Ils ont renoncé au couvre-feu dans les
aéroports jusqu’à 5 heures du matin et à la diminution de la vitesse sur
les routes de 10 km/h mais ils n’ont pas oublié le développement des
biocarburants, sans même prendre la peine de les rebaptiser agrocarburants
pour faire plaisir aux associations écolos...
Les députés ont rejeté tout ce qui ne cadrait pas avec leur idéologie
croissanciste : ils n’ont même pas fait cadeau aux socialistes de
l’amendement qui prévoyait d’imposer une étude sur l’impact des réformes en
cours des services publics de proximité. Ils ont refusé jusqu’à
l’amendement de Cochet permettant de revitaliser les centres-villes et
insistant sur l’importance vitale des commerces de proximité.

Le faux nez du Grenelle est donc visible depuis des mois même par ceux
qui
se sont laissé abuser par les bises de la secrétaire d’État Nathalie
Kosciusko-Morizet. Le Grenelle de l’environnement est comme Janus, il a en
fait deux visages : celui du greenwashing qui donne illusion qu’on ferait
enfin dans l’écologie et celui du « capitalisme vert » qui promet qu’après
avoir fait des affaires en bousillant la planète, on en fera tout autant en
adaptant l’environnement aux catastrophes attendues.

Paul Ariès

La Décroissance - n° 55 - Décembre 2008


Voir aussi :

Le succès du "Grenelle de Véolia-Environnement"