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Chlordécone : Jessica Oublié raconte en BD le scandale du poison des Antilles.

dimanche 25 avril 2021, par Gérard Borvon

Ouest-France Valérie PARLAN

Le soleil se lève à peine sur les hauteurs du Gosier, en Guadeloupe. La journée dominicale commence et, déjà, l’agenda de Jessica Oublié déborde. « Pour se rencontrer, prenons le petit-déjeuner ensemble à 7 h », propose-t-elle.

Dans la foulée, elle a promis d’emmener son grand-père se baigner, puis elle filera au festival de cinéma Premiers regards pour les délibérations du jury dont elle est membre. Sans oublier une valise à boucler pour s’envoler vers la Martinique et y honorer une résidence de création autour de « son" sujet » "​, le chlordécone.

« Avec des élèves, nous allons créer un jeu des sept familles sur le chlordécone, qui sera publié à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, en juin, explique-t-elle. C’est ce que j’aime, travailler avec les jeunes générations pour expliquer ce que ce désastre écologique provoque dans nos îles, nos corps, nos terres. »

« Vertigineux et bouleversant »

De la pédagogie, il en faut une sacrée dose pour disséquer ce dossier complexe du poison des Antilles. « Nous vivons avec, depuis son introduction dans nos bananeraies, en 1972. Ça a duré jusqu’à l’interdiction du pesticide, en 1993. Vingt et une années pour maintenir à flot la filière productiviste de la banane et, maintenant, 700 ans pour s’en débarrasser ! »

Alors comment raconter ce scandale qui mêle économie, politique, santé et environnement à un large public ? « J’ai choisi de regarder cette histoire à 360° et de la faire raconter par la voix de ses acteurs. »

Pendant deux ans, elle a tout lu, écouté, fouillé, croisé, vérifié. Des dizaines d’entretiens, des heures le nez dans les archives, des kilomètres parcourus entre la Belgique, les États-Unis, les Antilles et l’Hexagone. Parce que ce drame, elle n’en savait rien ou si peu.

Pour Jessica Oublié, née à Paris en 1983, la Guadeloupe et la Martinique ont longtemps été les terres familiales, celles de ses grands-parents. En 2018, après des études en histoire de l’art, des postes en Afrique à l’Alliance française et au ministère des Affaires étrangères, elle choisit de s’installer au péyi de ses aïeux. « En regardant un documentaire réalisé par deux journalistes martiniquaises, j’ai découvert cette terrifiante affaire. Je voulais comprendre. Ce fut vertigineux et bouleversant. »

Flambée des cancers de la prostate

Pourquoi la bande dessinée ? Une évidence pour l’autrice, qui avait déjà publié, en 2017, Péyi an nou, un album sur le Bumidom, une autre page de l’histoire antillaise, celle de la migration de milliers de travailleurs vers la métropole ​dans les années 1960 à 1980. « La BD est un genre encore peu reconnu ici, avec l’image d’un travail pas sérieux. Au contraire, il permet une approche vivante et simple. » ​Mais pas simpliste.

Au fil des 239 pages, Jessica Oublié ausculte la molécule, raconte les poissons que l’on ne pêche plus, les légumes qu’on arrête de cultiver, les rapports accablants, le déni des autorités, le combat des avocats, des associations, des chercheurs pour alerter, le silence des producteurs. Et les malades qui meurent, notamment du cancer de la prostate, dont le taux reste le plus élevé au monde. Une des conséquences accablantes pour une population contaminée à 90 % par le pesticide.

Dans cette quête de vérité, Jessica rencontre deux hommes essentiels : Éric Godard, l’ancien chargé de mission interministériel chlordécone, et Luc Multigner, l’épidémiologiste de l’Inserm, aujourd’hui en poste à Rennes, l’un des chercheurs les plus éminents sur le chlordécone. Le spécialiste ne tarit pas d’éloges sur la BD, forte « d’un esprit d’enquête méthodique et d’une grande honnêteté intellectuelle sur un dossier à multiples tiroirs ».

Plainte pour empoisonnement

Aujourd’hui, Jessica poursuit son travail « de mise à hauteur d’hommes » ​de l’affaire, essentiellement auprès des scolaires, « futures sentinelles » . Une tâche colossale. Malgré une plainte déposée dès 2006 par des associations pour empoisonnement, le dossier judiciaire piétine et serait même menacé par une possible prescription des faits.

En attendant, l’autrice continue l’exploration de ses îles. Une BD sur les sargasses, les algues brunes qui envahissent les côtes antillaises, est en gestation. Et, parallèlement, un projet de quête identitaire autour « de récits intimes, poétiques et engagés de femmes noires et métisses ». ​Une autre histoire, pas le temps de s’y attarder. Jessica regarde sa montre, « désolée, j’ai promis une baignade à mon grand-père ».

Tropiques toxiques, avec Nicola Gobbi, Katherine Avraam, Vinciane Lebrun, éditions Steinkis,

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