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Guadeloupe. Harry Durimel : "Le chlordécone va nous empoisonner pendant 700 ans"

vendredi 26 février 2021, par Gérard Borvon

Les graves conséquences sanitaires de ce pesticide ont longtemps été cachées aux habitants de la Guadeloupe. Avocat historique dans le dossier du chlordécone, le maire écologiste de Pointe-à-Pitre, Harry Durimel, se bat pour éviter que les plaintes ne soient enterrées et interpelle le chef de l’État.

Entretien.

Vendredi 26 Février 2021. Benjamin König. L’humanité.

Le combat contre le chlordécone, un pesticide aux graves conséquences sanitaires, ­revient en force aux Antilles. La bataille est engagée de longue date, mais depuis que les juges d’instruction chargés du dossier ont évoqué, fin janvier, la possibilité d’une prescription, la mobilisation est plus que jamais d’actualité. Samedi, des rassemblements à l’appel de collectifs ­citoyens et de syndicats sont organisés en Martinique et en Guadeloupe. L’avocat Harry Durimel, désormais maire de Pointe-à-Pitre, est l’un des fers-de-lance de cette lutte.

En tant qu’avocat, comment a débuté votre combat contre le chlordécone ?

Harry Durimel C’est d’abord en tant que citoyen écologiste que ce combat a débuté, puis c’est devenu une affaire en justice. Dans un premier temps, j’ai été alerté par Gérard Borvon (militant écologiste, président de l’association S-Eau-S (voir) en Bretagne – NDLR), à qui je rends systématiquement hommage, car il a fait savoir aux Guadeloupéens qu’ils étaient empoisonnés. En 2002, il nous a informés que des cargaisons de patates douces en provenance de ­Martinique étaient polluées au chlordécone. J’ai alors commencé des recherches et pris connaissance du rapport ­Bonan-Prime (rapport de l’Igas remis en 2001 à Dominique Voynet, alors ministre de l’Éco­logie – NDLR). C’est un document incontournable, un véritable réquisitoire contre l’État. Il décrit par le menu l’historique du chlordécone et toutes les alertes qui ont été lancées. Des pollutions ont été relevées dans les poissons dès les années 1979-1980, jusqu’à 200 fois la dose maximale ! Ce n’est qu’en 2005 que leur consommation a été interdite… Le chlordécone a été utilisé depuis le début des années 1970 et jusqu’en 1994. Les rapports sur sa dangerosité, connue dès 1979-1980, ont été tenus secrets ici…

Quand cette dangerosité devient-elle ­publique en Guadeloupe  ?

Harry Durimel En 2002, c’est d’ailleurs la date retenue par le juge d’instruction comme première alerte publique et mé­diatique  : cette histoire a été dissimulée aux Guadeloupéens. Tous les rapports publiés ici par des chercheurs, de l’Inserm notamment, datent d’après 2002…

Au début des années 1990, alors qu’en métropole on connaissait le problème, il a donc été encore utilisé  ?

Harry Durimel Oui, car les distributeurs ont demandé des dérogations pour écouler leurs stocks. Et l’enquête a révélé qu’en 1992, ils les ont renouvelés.

La population de la ville est-elle sujette aux maladies liées au chlordécone  ?

Harry Durimel Oui, comme ailleurs, il y a en Guadeloupe une véritable épidémie de cancers de la prostate. Chaque année, on compte entre 300 et 400 cas. Et ces chiffres sont sous-évalués, car cette maladie touche à l’intime, à la masculinité des hommes concernés. Les gens la cachent et ne sont pas prêts à porter plainte.

Plusieurs plaintes ont été ­déposées, dont la première en 2006  ; comment ont-elles été instruites  ?

Harry Durimel La première plainte est déposée après quatre ans de travail. Entre 2006 et 2008, c’est une véritable guérilla judiciaire  : le procureur fait tout pour leur barrer la route. Mais nous les avions déposées via quatre associations, et deux ont été déclarées recevables  : celle de l’Union des producteurs de la Guadeloupe, affiliée à la Confédération paysanne, et l’autre de l’Union générale des consommateurs. Puis, le dossier a été dépaysé à Paris, malgré notre opposition. Là, le procureur a tenté de déclarer la plainte nulle. De toute évidence, il était pour les empoisonneurs… Mais la cour d’appel l’a con­tredit. Depuis, nous avons connu trois tandems de juges d’instruction.

L’instruction a-t-elle permis de faire avancer le dossier  ?

Harry Durimel Elle nous a permis de lever le voile sur tout ce qui serait resté caché si nous n’avions pas déposé plainte. On connaît aujourd’hui, grâce aux enquêteurs de la brigade de la lutte contre les atteintes à l’environnement, basée à Arcueil, tout l’historique du chlordécone. On a une armoire complète, sauf deux ou trois actes qui ont mystérieusement disparu.

Lesquels  ?

Harry Durimel Des procédures menées par la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes – NDLR) en Guadeloupe et en Martinique, et qui seraient de nature à interrompre la prescription. Comme par hasard.

Comment interprétez-vous aujourd’hui la volonté des juges de classer l’affaire pour prescription  ?

Harry Durimel Je ne sais pas si cette volonté est avérée. Ce que je sais, c’est que depuis vingt ans, nous alertons, et que beaucoup d’élus guadeloupéens et martiniquais ne se réveillent que depuis deux ans, voire maintenant. Ils arrivent après la guerre, mais elle n’est pas perdue. Nous avons de nouvelles informations qui nous permettent de contester cette prescription. En droit, elle ne court qu’à partir du moment où la partie civile a connaissance du préjudice, et non de 1994, date de la dernière utilisation du chlordécone, comme la justice veut le retenir.

Plusieurs élus et associations veulent ­aujourd’hui obtenir la qualification de crime contre l’humanité afin d’éviter toute prescription. Est-ce viable selon vous  ?

Harry Durimel J’avais émis cette idée, qui a été récupérée. Je soupçonne certains élus de vouloir se faire un peu mousser. Mais, juridiquement, ça ne me paraît pas à même d’apporter une réponse au scandale. Je ne pense pas que cette voie soit pertinente.

Quel regard portez-vous sur le comportement de l’État dans ce dossier  ?

Harry Durimel Certains indépendantistes parlent d’un empoisonnement volontaire, mais je ne suis pas d’accord, la question est systémique. C’était un choix politique et de société, un choix productiviste et économique, d’autoriser le chlordécone contre le charançon pour être compétitif face à la banane américaine. Il fallait accroître la production vaille que vaille. C’est pour cela que nous demandons aujourd’hui à Emmanuel Macron, auquel j’ai écrit mi-février, que le principe du pollueur-payeur soit appliqué. On sait qui a pollué, qui s’est enrichi. Ce sont les producteurs, les békés surtout  ! Ce sont les vestiges d’une période esclavagiste et coloniale. Ils ont une rente de situation, et cela amplifie le sentiment de souffrance, de domination et de mépris chez les Guadeloupéens.

Ce scandale a donc des répercussions plus larges que le plan environnemental  ?

Harry Durimel Les conséquences de cette affaire dépassent les simples pertes économiques, ça réveille les stigmates, le sentiment anti-békés, mais ça occulte le fait qu’ici même des voix se sont élevées en faveur du chlordécone. Il faut être objectif, de nombreux locaux sont responsables. Certains prennent des accents pseudo-révolutionnaires sur la «  lutte anti-France  », mais, encore une fois, le problème est systémique. Ils se servent du scandale à d’autres fins.

Quelles sont les prochaines étapes de ce combat  ?

Harry Durimel D’abord, il s’agit de démontrer qu’il n’y a pas de prescription, d’autant que l’État n’a jamais réagi avant 2005. Et il continue à nier le problème  : Emmanuel Macron a été jusqu’à dire que le lien entre le chlordécone et les cancers n’était pas établi.

Comment expliquez-vous une telle sortie du chef de l’État, à rebours des publications scientifiques  ?

Harry Durimel Ses collaborateurs m’ont dit que c’était un «  coup mal parti  », que le président n’avait pas voulu dire ça. Les chercheurs avaient d’ailleurs vivement réagi. J’attends aujourd’hui qu’il dise que ses propos sont regrettables, qu’il reconnaisse le problème. Quant à la justice, elle ne peut pas dire que le sujet est prescrit alors que le chlordécone va nous empoisonner pendant sept cents ans. On en boit et on en mange tous les jours. Tous les Guadeloupéens peuvent déposer plainte chaque matin. Ces plaintes, c’est pour obtenir vérité et justice, que ce soit face à l’État ou aux patrons qui se sont enrichis. Chaque Guadeloupéen concerné doit pouvoir obtenir réparation.


Voir aussi le chapitre qui y est consacré dans le livre :

"Respirer tue, agir contre le pollution de l’air".

Aux Antilles : silence on empoisonne.