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Le chlordécone, un scandale sanitaire aux Antilles pour 700 ans.

vendredi 28 septembre 2018, par Gérard Borvon

Le président Emmanuel Macron est en Guadeloupe ce vendredi 28 septembre. Reportage sur l’île qui, comme la Martinique, fait face à une pollution de ses eaux et de ses sols avec le record mondial du nombre de cancers de la prostate par habitant. Parce que les bananeraies ont, pendant deux décennies, été traitées avec du chlordécone. L’enquête judiciaire piétine et la population se montre fataliste.

Ouest-France

«  Quand j’étais petit, j’allais pêcher des ouassous dans la Grande rivière à goyaves.  » Félix a abandonné les crevettes d’eau douce. Ce rasta filiforme passe ses journées entre ses parcelles, 6 ha au Lamentin, au nord de la Basse-Terre, à courir après une dizaine de bœufs, une cinquantaine de cabris, les chèvres créoles, et 3 500 poules bios. Ses souvenirs d’enfance ont été rattrapés par une triste réalité. La Guadeloupe est empoisonnée pour des siècles, peut-être 700 ans. Parce que les sols des bananeraies ont, pendant deux décennies, été traités avec du chlordécone. «  Papa a eu un cancer de la prostate.  »

Une phrase devenue presque un lieu commun sur l’île papillon. Pas un journal télévisé ou radio sans un sujet sur la question. De 1972 à 1993, l’insecticide s’est rendu indispensable dans les plantations des Antilles. Il était méticuleusement appliqué pour lutter contre le charançon du bananier, un ver vorace, en Martinique mais aussi en Guadeloupe, dans cette zone que l’on appelle le croissant bananier. Entre les communes de Goyave et de Vieux-Habitants, tout au sud de la Basse-Terre.

Études scientifiques inquiétantes dès les années 1960

Imprévisible  ? Pas vraiment. Au moment où le ministre de l’Agriculture de l’époque, un certain Jacques Chirac, signait, en 1972, la première autorisation de mise sur le marché provisoire, des études scientifiques réalisées dans les années 1960 s’inquiétaient déjà des résultats des tests sur des souris. Au point de redouter que la molécule ne soit un probable perturbateur endocrinien, reprotoxique, et un cancérogène. Dès 1975 aux États-Unis, une centaine d’ouvriers d’une usine d’Hopewell, en Virginie, est intoxiquée par ce pesticide produit sur place. Le fleuve voisin James River est lui aussi pollué. Ce qui, en 1981, inspire au groupe punk The Dead Kennedys le titre Kepone Factory.

Alertes ignorées

En France, des alertes semblent également avoir été ignorées. Comme le démontrent les rapports Snégaroff et Kermarrec, de 1977 et 1979-80. Dans un document commandé en 2001 par deux ministères, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) les résume en rappelant «  l’existence d’une pollution dans les sols des bananeraies et des milieux aquatiques environnants par les insecticides organochlorés  », en particulier le chlordécone, exploité sous le nom commercial de Képone. «  Les surfaces traitées par cette molécule en Guadeloupe étant importantes, le rapport souligne le risque de contamination du milieu naturel aquatique, notamment les crustacés (en particulier les ouassous) et des poissons.  »

«  Record du monde des cancers de la prostate  »

Craintes malheureusement confirmées, pour le Pr Pascal Blanchet. «  En arrivant ici, j’ai constaté une surreprésentation des cancers de la prostate, assure le chef du service urologie du CHU de Pointe-à-Pitre. Alors que nous sommes dans une région de France où les cancers sont moins fréquents.  » Ainsi, la Guadeloupe et la Martinique en comptent «  deux fois plus que dans les autres régions de France et nous avons le record du monde du nombre de cancers de la prostate par habitant  ». Avec le chercheur Luc Multigner, de l’Inserm, il a travaillé sur cette «  pollution très spécifique, datée dans le temps et presque unique dans le monde  » en lien avec «  ce fameux pesticide qui a été utilisé alors qu’il était interdit ailleurs.  »

«  Le lien de cause à effet est très probable  »

«  Le lien de cause à effet est très probable.  » Pour l’affirmer, le médecin s’appuie sur sa longue étude publiée dans le Journal of Clinical Oncology. «  On a comparé des hommes ayant un cancer de la prostate avec des témoins indemnes de la maladie. On a vu que, plus on a un taux élevé de chlordécone dans le sang, plus on a un risque de cancer de la prostate. À partir d’un seuil qui est aux alentours d’un microgramme par litre de sang, on double son risque de voir survenir ce cancer.  » Pour lui, il y a urgence. «  Il faut absolument prendre des mesures pour soustraire les patients et la population à cette exposition, et pour offrir les meilleurs soins, que les gens aient toutes les chances de guérir.  »

Prévention

À la préfecture de Basse-Terre, on déploie le plan Chlordécone 3, en mettant en avant la prévention et une vision «  optimiste  ». «  Il y en a, lance Virginie Kles,secrétaire générale de la préfecture de Guadeloupe. Qu’est-ce que l’on fait pour vivre avec, et vivre bien  ? Pour manger cinq fruits et légumes par jour qui sortiront du jardin créole  ?  » L’État affine des cartes estimatives, les études de sols étant impossibles sur l’ensemble de l’île. Des cartes annonçant 16 % de terres agricoles polluées, en ciblant les sites d’implantation des bananeraies… Elles occultent, par exemple l’utilisation d’un cousin du chlordécone, le perchlordécone, utilisé sous le nom de Mirex pour combattre la fourmi manioc. Difficile d’avoir une traçabilité sur les jardins familiaux, voire chez les vendeurs à la sauvette que l’on trouve sur les bords des routes.

Des ouvriers agricoles toujours exposés

Insuffisant également pour les ouvriers agricoles du secteur de Capesterre-Belle-Eau. Sur la plantation SA Bois Debout, des salariés syndiqués à la CGT se rebiffent. «  On est exposés dès qu’il y a de la poussière, dénonce Albert, 51 ans. On respire, sans masque, parce que s’équiper avec le taux d’humidité et la chaleur, c’est un peu difficile. Quand il pleut, il y a de la boue, on en a plein les vêtements. On transporte ça chez nous, on expose nos familles.  » Ils envisagent de se joindre à la plainte déposée depuis 2006.

Plainte au point mort

Une plainte pénale au point mort. Malgré l’enquête complète des gendarmes de l’office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp). Leur synthèse est arrivée depuis fin 2016 sur le bureau du juge d’instruction Brigitte Jolivet, au pôle santé à Nanterre. Dans cette enquête, qui retrace l’historique des autorisations, les gendarmes remarquent une anomalie  : le ministre Henri Nallet a accordé «  deux dérogations successives  ». «  Les décisions ont été prises au regard des avis donnés par les bananiers eux-mêmes, les services de la protection des végétaux et la direction de l’agriculture et de la forêt des Antilles, de l’institut de recherche des fruits et agrumes et de la société Laguarigue.  » Ce dernier est un planteur historique, issu des familles de békés, ces propriétaires blancs encore très présents aux Antilles.

Des stocks reconstitués après l’interdiction

Dans ce procès-verbal de synthèse, une accusation grave. «  Le stock de Curlone a été reconstitué après la date du retrait de l’homologation. […] Le retrait de l’homologation du Curlone a pris effet le 1er mars 1990. Néanmoins, Laguarigue a signé le 27 août 1990 un contrat avec le fournisseur, la société Calliope à Béziers, pour la fourniture de 1 560 tonnes de Curlone, avec des livraisons aux Antilles au cours des années 1990 et 1991.  » Déroutant quand on sait que 4 000 tonnes ont été acheminées aux Antilles entre 1981 et 1991. Liquidée, la société Calliope ne répond plus. Son ancien gérant reste introuvable. Quant au groupement de la Sica Les producteurs de Guadeloupe, il n’a jamais répondu à notre demande de rencontre.

«  De quoi mettre des gens en examen  »

Pour Me Harry Durimel, président du Rassemblement écologiste et volontariste de Guadeloupe et avocat qui a déposé la première plainte en 2006 pour le compte de deux associations, l’inertie de la justice questionne. «  Si un magistrat veut, il y a de quoi mettre des gens en examen. On a la preuve de manœuvres, de faux, d’usage de faux.  » Il ne semble pas surpris. Il se souvient notamment de l’attitude du procureur, au début de la procédure. «  Il a tout fait pour que la plainte ne soit pas instruite. On a dû mener une véritable guérilla judiciaire sur la forme. On a perdu beaucoup de temps.  » Au parquet de Paris, on assure que l’affaire suit son cours. Sans autre précision.

Fatalisme antillais

Pas des nouvelles de nature à briser le fatalisme antillais. «  Les gens sont très résignés, constate Harry Durimel. Ils se disent que, de toute façon, on est empoisonnés. Que ça n’est pas la peine d’aller dire que l’on a un cancer de la prostate. Ça touche à la virilité, des mecs n’aiment pas que l’on sache qu’ils sont atteints. Des gens sont allés jusqu’à me demander  : «  Est-ce que tu crois que la France nous ferait ça  ? Si la France nous fait ça, elle doit avoir le remède.  »


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