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S-eau-S. La relève paysanne

mercredi 12 septembre 2007, par Gérard Borvon

« Nous ne supportions plus de produire des aliments que nous ne pouvions plus donner à nos enfants ».

Ce couple d’agriculteurs « bio » explique leur parcours.

article extrait de : "S-eau-S, l’eau en danger" (Golias - 2000)

Après avoir pratiqué l’agriculture dominante, peu avare en produits de traitements, ils avaient constaté des problèmes de santé dans leur famille, allergies et troubles divers. Ils les avait résolus en s’approvisionnant en produits de la culture biologique sur les marchés et les coopératives de la région. Aimant sincèrement leur métier et ayant un sens profond du respect dû aux autres, ils ne pouvaient plus supporter cette contradiction, ce qui les avait amenés à se reconvertir à l’agriculture biologique.

Les raisons économiques peuvent également relayer les convictions morales :
« j’avoue que pendant des années je n’ai guère été sensible aux problèmes d’environnement. Si j’ai adopté et perfectionné un système technique qui ne dégrade pas l’environnement et garantit une bonne qualité de mes produits, ce n’est pas par idéologie, mais simplement parce que je cherchais à gagner mieux ma vie. » (André Pochon, Les Champs du possible).

Quelles que soient les motivations et les voies choisies, des agriculteurs proposent aujourd’hui une alternative au système productiviste.
Les pionniers, qu’ils soient issus des idéaux communautaires de mai 68, des mobilisations pacifistes du Larzac, des luttes pour la reconnaissance des langues et cultures minoritaires, des engagements pour la solidarité avec le tiers monde, des nouveaux mouvements syndicalistes paysans, avaient clairement fait le choix de rompre avec le système dominant.

Trouver un emploi n’était pas alors le soucis principal, le problème était de choisir sa façon de vivre. Le refus urbain du « métro, boulot, dodo » trouvait son équivalent dans le rejet du « produire toujours plus » prôné par le complexe agro-industriel. Il s’y ajoutait la farouche volonté de continuer à travailler au pays et surtout d’y vivre, en n’oubliant pas l’essentiel : les amis, la famille, les loisirs, la culture, l’engagement citoyen.

Ces choix les avaient amenés, pour la majorité d’entre eux, à choisir un système qui garantissait leur liberté de producteur, leur donnait la satisfaction de produire des aliments de qualité et respectait à la fois leurs clients et l’environnement naturel : le système biologique.

Le choix était courageux. La majorité des agriculteurs de la nouvelle génération, bien encadrés par l’enseignement agricole et les techniciens des firmes, des groupements de producteurs, des coopératives et des chambres d’agriculture, ne concevaient déjà plus leur avenir sans la mécanique, sans la chimie, sans la banque et sans un comptable chargé de gérer leur endettement.

Dans un tel contexte les bios ne pouvaient être considérés, au mieux, que comme des retardataires au pire comme de dangereux contestataires infiltrés dans les campagnes. Leurs méthodes cependant sont loin d’être archaïques. Elles préfigurent, au contraire, ce qui pourrait être l’avenir de l’agriculture. Leur choix est à la fois technique, économique et civique (pour ne pas dire philosophique).

Technique : ils utilisent les apports les plus récents de l’agronomie. Il n’y a pas mieux qu’un agriculteur bio pour vous décrire la vie biologique du sol. Pas meilleur guide pour vous faire comprendre le rôle irremplaçable des talus, régulateurs du climat, pièges à nitrates et refuges pour les oiseaux prédateurs des insectes indésirables. Pas de maraîcher plus soucieux de la fraîcheur de ses produits. Pas d’éleveur plus attentif au bien être de ses animaux.

Economique : La rentabilité de leur exploitation, leur indépendance vis à vis des subventions sont parmi leurs motifs de satisfaction. Peu d’investissements, des circuits courts de distribution leur assurent un revenu que la plupart estiment correct.
Civique : revaloriser le métier de paysan, conserver un statut de producteur libre, refuser d’être l’esclave des banques et des usines agro-alimentaires, créer une connivence avec le consommateur, occuper la terre en locataire temporaire, respecter la vie sous toutes ses formes…sont quelques unes des expressions qui reviennent dans leurs propos.

Benoît Canis, président de la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique des régions de France ( FNAB), invité aux journées d’Eté des Verts à Larnas en Ardèche, savait résumer la philosophie des producteurs bios en une seule phrase :
« Une technique au service d’une éthique »

Peu nombreux, obligés de se serrer les coudes, ils ont su aller au devant des autres résistants de la société de consommation, tous ces protecteurs d’espaces naturels, ces empêcheurs de bétonner en rond, ces créateurs d’écoles bilingues, ces semeurs de solidarités locales et planétaires. Des magasins coopératifs se sont montés, des marchés se sont mis à revivre.

Le phénomène est resté discret jusqu’au moment où ont éclaté les crises de la vache folle et des poulets à la dioxine et aux boues de vidange. Les bios sont aujourd’hui dépassés par la demande. Ceux qui les regardaient avec suspicion reconnaissent enfin leur capacité technique et leur clairvoyance économique. La grande distribution s’y cherche de nouveaux créneaux. Les chambres d’agriculture, les syndicats agricoles majoritaires, les groupements de producteurs ne boudent plus ceux qu’ils traitaient encore il y a peu de temps de « jardiniers » et se sentent obligés d’accrocher un wagon « bio » à leur train productiviste. Même si, pendant le même temps, ils s’acharnent à leur refuser des structures professionnelles indépendantes.

Si ce n’est pas faire trop d’honneur aux agriculteurs biologiques que de leur attribuer la qualité de pionniers et de reconnaître leur rôle moteur dans la transformation des mentalités, on doit aussi relever des initiatives comme celles des éleveurs du CEDAPA (centre d’étude pour une agriculture plus autonome) regroupés autour de André Pochon qui en tenant essentiellement le langage du « porte-monnaie » développent des thèmes proches et s’imposent des cahiers des charges qui, s’ils les poussaient un peu plus loin, pourraient les amener à grossir les rangs des « bios ». Dans le même état d’esprit d’autres groupes se créent sur l’ensemble de la Bretagne tel celui de trente éleveurs du centre-Finistère qu’avec beaucoup d’humour ils ont appelé « Parades » (Paysans autonomes vers une agriculture durable et solidaire) :

« Notre objectif est de trouver la parade à tous les coups que reçoivent les paysans notamment de la part de l’agrobusiness responsable des OGM, de la vache folle, des affaires de dioxine. Nous voulons promouvoir un système agricole autonome, un système lié au sol »

L’agriculture paysanne relève la tête.

Les « bios » à l’honneur

En 1999, L’Agence de l’eau Loire - Bretagne à institué la remise de trophées de l’eau à des personnes ou organismes ayant mené une action exemplaire dans la protection de l’eau. Parmi les premiers promus un agriculteur s’étant converti au bio en 1995 :

« Depuis quarante ans, raconte Christian, on disait aux paysans :investissez un franc supplémentaire en engrais et en pesticides ; si vous obtenez plus d’un franc en production, c’est gagné. Nous, de 1989 à 1993, on a fait l’inverse : en réduisant nos engrais d’un franc, on perdait moins d’un franc à la vente. Alors on a continué » ( rapporté par David Jourdan, Ouest-France du 22.09.99).
Contrecoup de cette reconversion :

« On recevait 250 000 F de subventions européennes. Depuis qu’on est « bios », on ne touche plus que 90 000 F »

Explication, on ne peut plus claire, de la différence, d’ailleurs toute relative, de prix entre les produits bios et les autres. Si l’agriculture conventionnelle n’était pas subventionnée elle devrait vendre au même prix que l’agriculture biologique. Ce qui n’empêcherait pas pour autant le contribuable de devoir payer la réparation des dégâts qu’elle aurait provoqués. Les agriculteurs « bios » ne réclament pas de primes.

Cependant si, de façon légitime, on les rétribuait pour leur rôle dans l’entretien et la protection de l’environnement naturel, il leur serait possible de vendre leurs produits à un prix au moins équivalent à celui de l’agriculture classique !

Reconstruire les paysages

Le choix du deuxième gagnant 1999 du trophée de l’eau est révélateur de ce rôle essentiel de l’agriculteur pour l’entretien de la nature. François Gestin est l’animateur de « l’école des talus ». Avec les membres de son association il réapprend aux jeunes élèves d’un centre de formation agricole le rôle esthétique et environnemental de ces talus que depuis des années on s’emploie à détruire.

Ils sont ainsi quelques « fêlés » à vouloir, comme lui, remonter le cours du temps :
Décembre 1992, dans un champ au dessus de la rivière Elorn une trentaine de personnes s’occupent à reconstruire un talus à l’ancienne dans un champ travaillé par Goulven Thomin, agriculteur bio. Le maître d’œuvre, Mikael Madec, est bien connu en Bretagne comme le collecteur assidu des gestes et des mots de la vie traditionnelle. Auteur d’un livre en breton sur la construction des talus, il a su mettre la main à la pâte et retrouver les méthodes anciennes. Sous sa direction donc, une équipe découpe les mottes, une autre les véhicule avec précaution, la troisième se livre au délicat travail de l’assemblage. En trois heures, malgré la pluie fine, une centaine de mètres d’un beau talus arrondi est monté. Il ne reste plus qu’à s’attabler devant le solide casse - croûte qui est de tradition quand Goulven invite ses amis à un « grand chantier ».

Naturellement l’opération est symbolique. Cette parcelle avait jadis été remembrée de force. Son propriétaire, Jean Tanguy, s’était placé devant les engins venus araser ses talus, il avait fallu faire intervenir la gendarmerie.

Il s’agissait donc de rappeler à tous ceux qui semblaient les avoir oubliées, les multiples fonctions des talus : remparts contre les vents dominants, barrières contre le ruissellement, pièges pour les nitrates et les pesticides, refuges pour les plantes et les animaux « sauvages », facteurs d’équilibre biologiques.

Bien sûr, 100m de talus reconstruits n’allaient pas inverser à eux seuls la tendance. Les bulldozers du remembrement en avait détruit 200 000 km !

Sur la parcelle voisine, pour parfaire la démonstration, un tracto-pelle travaillait lui aussi à remonter un talus. Chacun pouvait apprécier la meilleure qualité esthétique du talus « fait main » mais reconnaissait cependant que le travail mécanique faisait quand même moins mal aux reins. Il ne s’agissait pas de « retourner à la marine à voile », comme le faisait remarquer Jean-Yves Kermarrec, un des pionniers de la lutte pour la protection de l’environnement dans le secteur. Les nouveaux paysans ont une vision très « nouvelle » de la vie. L’informatique, internet, ne leur font pas peur, pas plus que le tracteur, quand il est manié de façon conviviale. Ce qu’un engin a démoli, un autre engin peut le reconstruire !

A sept ans de distance la leçon a donc été retenue et l’une de ces initiatives a été primée. Reste à espérer que la course engagée entre ceux qui redressent les talus et ceux qui les détruisent tournera à l’avantage des premiers.

Septembre 1999. Laouen, chien berger de son état, mène un troupeau d’oies à travers la traditionnelle foire Saint Michel de Brest, depuis longtemps abandonnée par les paysans au profit des brocanteurs et camelots en tous genres.
A l’origine de ce défilé fort sympathique des agriculteurs de la Confédération Paysanne. Robert Boucher, leur porte-parole veut faire connaître des paysans un côté plus souriant que celui des saccages plusieurs fois orchestrés sur cette ville par les tenants d’un productivisme radical. Il anime par ailleurs une association dont le nom, « terroir en fête », annonce assez clairement la couleur :

« Il y a ceux qui saccagent et ceux qui préfèrent rencontrer les gens, leur parler de la terre »

L’objectif du défilé est donc d’inviter les citadins à rencontrer le monde paysan, le vrai :

« Celui qui respecte l’environnement et qui considère qu’il n’est qu’u n locataire de cette terre qui sera léguée à nos enfants » ( Ouest-France).

Et chacun de souhaiter bon vent à tous ces nouveaux paysans !

Vaguelettes, penserons certains, sur un océan de productivisme. N’oublions pas qu’elles ont gonflé la vague de fond qui a déferlé sur Seattle.