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Marchands, Charlatans et Gourous de l’eau.

vendredi 17 août 2007, par Gérard Borvon

Informer sans affoler, tel est le problème auquel sont confrontées les associations de consommateurs et de protection de l’environnement. Leur objectif n’est pas de développer vis à vis de l’eau du robinet un dégoût tel que l’idée même d’en améliorer la qualité et de pouvoir à nouveau l’utiliser pour l’alimentation soit considérée comme une utopie.

Cet article est extrait de "S-eau-S, l’eau en danger".

La France, comme la plupart des pays développés, a choisi de ne construire qu’un seul réseau d’alimentation. Ainsi la même eau est utilisée pour cuisiner, pour se laver, arroser le jardin ou alimenter la chasse d’eau des toilettes.

Ce choix était celui d’une nation qui s’affirmait « civique ». Nos arrières grand-parents ont fait le pari qu’en équipant les villes de réseaux d’assainissement et de stations d’épuration on saurait conserver dans le sous sol et dans les rivières une eau qu’un simple filtrage et un traitement léger au chlore ou à l’ozone rendrait apte à tous les usages.

Quoi de plus rassurant en effet que de pouvoir compter sur l’équation : robinet = eau potable. Ce pari semblait avoir été gagné et jusque dans les années 1960, voir arriver l’eau au robinet était, comme l’accès à l’électricité, le signe de la modernité. Hélas l’entrée dans la civilisation du gaspillage est venue réveiller tous les égoïsmes. Ceux qui utilisaient les rivières comme fontaine ont dû sans cesse reculer devant ceux qui n’y voyaient qu’un égout. Délivrer une eau potable devenait alors affaire de technique élaborée, une industrie dont les bénéficiaires allaient être les grandes compagnies : C.G.E, Lyonnaise des Eaux... avec la complicité bienveillante des élus et des administrations. Opération juteuse. Dans la course entre pollution et traitement, la première garde toujours de l’avance. Le prix de l’eau s’est envolé, les bénéfices des compagnies ont atteint des niveaux inespérés, pour autant la qualité a poursuivi son inexorable dégradation.

Quand l’eau potable devient un luxe

Parallèlement une autre industrie s’est développée : celle de l’eau en bouteille. On ne pourra reprocher à personne de vouloir préserver sa santé et celle des siens. Dans plusieurs villes bretonnes les associations de parents d’élèves ont dû se battre et signer force pétitions pour que les municipalités fassent servir de l’eau de source dans les cantines. Bien sûr, le prix du repas allait devoir être augmenté, un travail supplémentaire serait donné aux agents communaux, des monceaux de bouteilles plastiques viendraient encombrer les poubelles. Pour autant n’est ce pas le rôle des élus municipaux que de faire appliquer en priorité aux enfants le simple principe de précaution. A noter que dans ces mêmes villes les restaurants d’entreprises ne servaient déjà plus depuis longtemps de l’eau du robinet aux adultes !

Pourtant nul ne peut prétendre que l’eau en bouteille soit la panacée. Les associations écologistes ne travaillent pas pour assurer la prospérité de Volvic ou de Contrexéville. Elles savent que ces industries dévorent l’énergie pour la fabrication des bouteilles et le transport. Qu’elles sont polluantes, par les tonnes de plastique qu’elles dispersent et les gaz nocifs émis par les norias de semi-remorques qui transportent l’eau du Massif-Central en Bretagne ou de la Bretagne au Midi méditerranéen. Bien qu’elle se donne l’image de la santé et de la protection de l’environnement, ce n’est pas une activité « durable ».

Même si les bretons, il faut leur en donner acte, sont devenus les champions de la récupération des bouteilles plastiques, ils ne peuvent qu’espérer une seule chose : la reconquête de la qualité de l’eau dans leurs rivières et à leur robinet. Une note du ministère de l’environnement estimait à 2 000 F le coût annuel moyen de l’eau en bouteille pour une famille en Bretagne. Nul ne peut accepter cette situation qui taxe en particulier les familles de revenu modeste.

Une usine dans chaque maison ?

L’eau en bouteille est un luxe encombrant et gaspilleur de temps. Aller chercher chaque semaine les quinze ou vingt bouteilles qui alimenteront la famille, les stocker, ramener les bouteilles vides à la déchetterie, sont des opérations dont beaucoup souhaitent se passer. D’autant plus que l’habitude se prend vite d’utiliser cette eau pour tous usages alimentaires. Pourquoi gâcher un bon café ou un bon pot-au-feu par de l’eau nitratée et riche en chlore ? C’est ce qu’ont compris des individus et des entreprises qui ont inventé le nouveau métier d’installateurs en systèmes individuels de dénitratation et autres filtres divers. Leur cible : les personnes cherchant à s’éviter la corvée de l’eau minérale au supermarché mais aussi les personnes sensibles, jeunes couples avec nourrissons, personnes âgées ayant des difficultés de déplacement, personnes de santé fragile sensibles aux polluants. Le marché est discret mais il prend du volume.

Les associations de consommateurs sont prises à contre-pied. Informer sur les différents systèmes possibles, tester, établir la rapport qualité/prix, reviendrait à encourager cette pratique. Or il est évident que la réponse individuelle n’est pas la bonne, elle n’est pas à la portée de toutes les bourses et comme toute solution de dépollution elle s’attaque aux effets sans toucher aux causes.

Cependant le silence encourage les ventes abusives. Parfois l’appareil coûteux est totalement inefficace. Parfois l’installation fonctionne mais est surdimentionnée : une personne seule s’est vue installer pour 40 000 F un équipement qui aurait convenu à une unité de production alimentaire, charcuterie ou boulangerie. Cet équipement étant placé en entrée du réseau de distribution, la personne avait la coûteuse satisfaction de faire sa lessive ou d’alimenter ses toilettes avec de l’eau sans nitrates. Il existe aussi, fort heureusement, d’honnêtes artisans, mais comment les reconnaître ?

Informer ou ne pas informer, telle est la question ! Une certitude cependant : la lenteur de la réaction à la situation de pollution laisse s’amplifier la perte de confiance et ouvre le champ au commerce de personnes peu scrupuleuses.

Terrain libre pour les Gourous.

L’eau, nous l’avons vu, alimente une multitude de mythes. En Bretagne, terre de légendes, il ne faut pas faire beaucoup d’efforts pour réveiller les vieux rêves et les adapter à la mode du jour. Un des effets de la pollution sera hélas d’offrir un terrain d’exercice aux charlatans et aux « gourous ». Certains n’hésitent d’ailleurs pas à faire valoir des titres délivrés par l’Université pour affermir leur emprise sur des personnes déroutées.

Ils savent mieux que personne égarer leurs auditeurs dans un dédale d’ondes telluriques ou d’ondes « de forme », les effrayer par une avalanche d’ions nécessairement négatifs ou fatalement positifs qui viendront perturber leurs nuits. De rayonnements « cosmoplanétaires » qui provoqueront chez eux les cancers les plus foudroyants.

Il faut dire qu’il est facile de créer la confusion. La mise en garde des écologistes vis à vis de la contamination par la radioactivité, les rayons X, le radon des zones granitiques ou encore par les ondes hertziennes des lignes à haute tension est totalement justifiée. De même on ne peut rejeter d’emblée la recherche de méthodes alternatives à la médecine académique pour conserver ou retrouver la santé. Ces interrogations légitimes peuvent, hélas, être facilement détournées. Encore une fois informer n’est pas facile.

Naturellement dans ce contexte, l’eau devient l’objet d’un intérêt particulier. L’eau profonde qui véhicule toute « la noirceur des forces inférieures », l’eau de pluie qui capte « l’énergie cosmique », l’eau de source d’où « jaillit la vie ». On connaît depuis Bachelard la puissance onirique de l’eau et nous ne refuserons à personne le droit de se réfugier dans le rêve ni même celui d’en colorer sa vie.

Par contre nous avons pu mesurer le danger de méthodes proches des pratiques sectaires à l’encontre de personnes sincèrement déboussolées par la destruction de l’environnement dans lequel elles avaient toujours vécu. Naturellement l’intérêt mercantile est au rendez-vous ! Certains, qui se décrivent comme « géobiologistes », n’hésitent pas à se réclamer de la « modernité » dont, pourtant, ils prétendent combattre les excès. Si hier, disent ils, « quelques magiciens ou sorciers pouvaient chasser les ondes nocives » , par la vente des gris-gris appropriés, il faut si on les écoute, remplacer la formule de l’exorciste par la « technique ». Contre les ondes malveillantes ? « Un appareil de neutralisation des ondes nocives et de rééquilibrage énergétique dans l’habitat, nommé MM, permet de lutter grâce à une onde de forme astucieuse contre la pollution électrique. Constitué de huit branches qui émettent les forces cosmiques et telluriques alternativement toutes les trois heures l’Aleph transporte également ces énergies par l’intermédiaire du circuit électrique dans tout l’habitat, y compris dans le réfrigérateur où il supprime l’effet cage de Faraday et permet une plus longue conservation des aliments » . Tout le vocabulaire pseudo-scientifique des « nouveaux mages » se trouve rassemblé dans cette publicité publiée par une revue spécialisée dans les divagations ésotériques.

Contre les ions néfastes de l’air ?

« A cause de notre mode de vie les ions négatifs, véritables vitamines de l’air, ont pratiquement disparu de nos habitats. On peut y remédier en plaçant un ioniseur dans chaque chambre et dans le coin télévision. Ce n’est pas un luxe mais une obligation. Attention cependant au choix de l’appareil (souligné par nous). »

A raison de quelques milliers de francs par ioniseur cela fera un marché intéressant pour l’informateur qui aura su vous orienter dans ce choix délicat.

Contre la pollution de l’eau ?

« L’eau est un exceptionnel instrument de purification qui nous débarrasse des ondes électromagnétiques accumulées. C’est un grand guérisseur de tout ce qui devient malsain par perte d’équilibre. On ne parle évidemment pas de l’eau du robinet, ni des eaux en bouteille : ces eaux sont polluées. L’eau du robinet doit être épurée grâce à un épurateur domestique à osmose inverse, puis ensuite activée par un dynamiseur qui lui donne les propriétés de l’eau d’orage dont les bénéfices ne sont plus à prouver tant sur les plantes que sur les animaux et aussi sur les humains. Le procédé d’Aqualustral, par flashes photoniques élève et équilibre, en outre, les vibrations de l’habitat. »

Un devis complet de protection de votre habitat, « expertise » et maintenance comprise vous est alors proposé. L’attirail complet peut atteindre plusieurs dizaines de milliers de francs. Une clientèle existe et, faut-il s’en étonner, on trouve des étables et des porcheries industrielles totalement équipées en « ondulateurs », « ioniseurs », « photoniseurs » et « dynamiseurs » de toutes sortes. Après tout, la somme investie représente une goutte d’eau dans le budget de l’exploitation. Plus grave est la pression exercée sur des personnes fragilisées. Le premier achat se révélant inopérant l’escalade s’enclenche. Naturellement chaque achat nouveau a pour effet d’accentuer l’angoisse. Certains se retrouvent bientôt au bord du désespoir.

Telle personne avait totalement perdu le sommeil depuis que sous son lit avait été installé un impressionnant assemblage de tiges conductrices reliées à des bocaux emplis de liquides indéfinis, lequel assemblage étant pourtant supposé lui ramener le repos. Quel conseil écouter ? Celui de ses proches qui lui conseillaient de tout apporter à la déchetterie ou celui de son « technicien » en géobiologie qui lui recommandait un élément supplémentaire pour compléter le traitement ?

Telle autre, avant de franchir le dernier pas, téléphonait à l’association Analyses et Environnement. Elle avait tout essayé, déplacé les lits et les tables, équipé sa maison des ionisateurs et dynamiseurs qui lui avaient été conseillés, rien n’y faisait. Pire, son sentiment d’oppression ne faisait que s’accentuer : elle avait donc pris la décision de vendre sa maison. Une maison que pourtant elle aimait, dans laquelle elle vivait depuis de nombreuses années et que sa famille ne quitterait pas sans regret. A-t-elle écouté les conseils des militants de l’association et déposé tout son attirail à la décharge publique ou bien a-t-elle suivi sa première impulsion ?

Soyons clairs : cette activité parallèle est de dimension limitée. Nous avons cependant tenu à la signaler. D’abord pour témoigner des ravages psychologiques que peut engendrer une situation de pollution généralisée. Ensuite et surtout pour mettre en garde ceux qui pourraient être l’objet de telles manipulations.

Le monde n’est pas une marchandise, nous disent José Bové et ses amis. Mieux vaut savoir, cependant, que ceux pour qui l’argent et le pouvoir sont rois, ne l’entendent pas de cette oreille. Rien ne les empêchera d’être à l’affût de la bonne affaire, y compris sur les chemins empruntés par ceux qui les contestent.