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Eau. Mais où sont les mythes d’antan ?

mercredi 15 août 2007, par Gérard Borvon

Existe-t-il une région où les anciens mythes de l’eau aient laissé plus de traces qu’en Bretagne ? Chaque commune possède son ensemble de fontaines, chacune abritée par un édifice de granit, généralement dédiée à un saint ou à une sainte, souvent dotée de vertus magiques.

article extrait de "S-eau-S, l’eau en danger"

L’héritage de plusieurs millénaires.

Cette pointe du continent européen a été régulièrement visitée. Plusieurs civilisations ont laissé des traces somptueuses sur son sol. Les plus visibles d’abord : les menhirs isolés ou dressés en alignements, les cairns aux chambres gravées de signes que seule l’imagination peut charger de sens.

Dans les labours proches, parfois, on découvre une pierre luisante au tranchant encore net, hache, herminette ou soc de charrue. Au siècle dernier cette trouvaille était jour de chance. La pierre, réputée pour être une « pierre de foudre », rendait son propriétaire maître de la pluie. Les marais, les tourbières, domaines de l’eau dormante et entrées supposées du pays des morts des mythologies celtiques, livrent d’autres témoignages. Les hommes de l’âge du bronze leur ont confié leurs épées, imités en cela par les premiers celtes. Ces cadeaux somptueux sont la marque de l’importance attribuée aux divinités qui habitaient ces lieux.

L’eau a porté les vaisseaux de pierre des « saints » chrétiens aux noms barbares venus, d’Irlande et du Pays de Galles, convertir les habitants de l’Armorique. Autour des sources, des rivières, des marais et des baies maritimes ils ont rencontré et combattu les vieux cultes druidiques. La littérature médiévale en a gardé le souvenir. Celui de Viviane éduquant Lancelot dans son palais de verre au fond du lac de Brocéliande ou encore de Merlin faisant pleuvoir à la fontaine de Barenton. Celui de Dahut, fuyant la ville d’Ys submergée et maudissant la foi nouvelle apportée par l’ermite Gwenole.

Le combat était inégal, le culte des sources a résisté à l’Evangile. Simplement s’est-on contenté de les placer sous la surveillance d’un saint ou d’une sainte dont le nom, heureux hasard, rappelait quelque consonance payenne. Christianisées, elles n’en ont pas moins gardé leur ancienne vertu magique.

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Le vieux culte est toujours présent

Il y a moins de trente ans les vieux rites, assagis, avaient encore cours. Sans doute n’était-on pas certain que l’épingle jetée dans la fontaine allait décider du mariage espéré mais on avait encore le plaisir de se prêter au jeu. Il arrivait même encore qu’on recherche l’aide de la fontaine pour obtenir une guérison. Personne n’était vraiment dupe et cela n’empêchait pas de faire confiance au médecin et aux médicaments remboursés par la sécurité sociale mais, sans doute, le geste théâtral gardait-il sa vertu apaisante.

Au moins l’eau des fontaines y gagnait-elle le respect. Si elle n’était plus guérisseuse elle restait nourricière. Régulièrement récurée, protégée des feuilles mortes et des animaux, la fontaine était le lieu où l’on savait pouvoir s’abreuver sans trop de risques. Bien commun, elle était placée sous la sauvegarde de chacun. Ses plus sévères gardiens étaient les habitants des campagnes contraints souvent d’éduquer les citadins dont les enfants auraient facilement transformé les sources en pataugeoires.

Est-il si lointain le temps où Bachelard pouvait témoigner de cette conscience du paysan face à ces « Attila des sources » qui trouvaient une joie sadique à en remuer la vase après y avoir bu :

« Mieux que tout autre, l’homme des champs connaît le prix d’une eau pure parce qu’il sait que c’est une pureté en danger » ( L’Eau et les Rêves, 1942).

L’incompréhension est donc totale, comment les héritiers de cette tradition, pour ne pas dire de ce culte, de l’eau sont-ils devenus ses premiers ennemis ?

Mortes fontaines

Cela a commencé avec le remembrement. Les talus arasés ont parfois servi à combler chemins et zones humides. Si une source se trouvait dans le passage elle pouvait disparaître sous plusieurs épaisseurs de terre. Puis sont venus les drainages. Pour gagner quelques hectares de maïs, de vastes espaces ont été asséchés. Des fontaines autrefois généreuses n’ont plus laissé filtrer qu’un mince filet d’eau. Les engrais, les pesticides et les lisiers ont achevé le travail. Peut-on encore reconnaître des sources dans ces eaux stagnantes envahies par les mousses et les algues pourrissantes ?

Un panneau près de la prestigieuse fontaine de Saint-Anne la Palud, lieu majeur des cultes bretons, avertit le touriste ou le pèlerin : eau non potable. La vieille mythologie celto-chrétienne n’avait prévu aucun saint pour protéger des nitrates et des pesticides ! Bientôt les fontaines disparaissent sous les ronces. Pourquoi entretenir ce qui ne sert plus à rien. Parfois on en démonte la niche qui va servir de décor dérisoire sur la pelouse d’une résidence secondaire ou d’une place municipale. Des associations se sont créées pour préserver ce patrimoine mais la tâche est gigantesque. A quoi bon d’ailleurs sauver les pierres, une fontaine c’est d’abord de l’eau pure.

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Fontaine de Sainte Anne la Palud

Douleurs secrètes.

L’abandon ne s’est pas fait sans regrets. Sur les marchés où ils proposaient leurs services, les militants de « Analyses et Environnement » recueillaient les confidences. Cette source par exemple, aujourd’hui polluée, faisait jadis la fierté de son hameau.

« On ne l’avait jamais vue se tarir, été comme hiver son débit avait la même abondance. Ce n’était pas de l’eau ordinaire, c’était de « l’eau de roche ». On venait de loin pour s’y approvisionner, on ne trouvait pas mieux pour le café et le « Kig ha Farz », (le fameux pot-au-feu dans lequel cuit le far en sac du Léon). Même quand « l’eau d’usine » est arrivée au robinet, les gens ont continué à venir, surtout quand il y avait de la maladie dans le quartier. »

Le croira-t-on ? la personne qui tenait ces propos avait les larmes aux yeux.

Sur un ton moins dramatique ce breton expatrié avait la nostalgie de l’eau puisée à la fontaine de la ferme familiale :

« C’était notre premier geste pour reprendre pieds au pays : boire un grand coup d’eau fraîche de la source où ma mère, et sa mère avant elle, allaient remplir leur seau. »

Ce faisant, il renouait avec une tradition ancienne : dans certaines régions de Bretagne, le fermier qui prenait possession d’une ferme scellait cette nouvelle alliance en buvant l’eau du puits qui trônait au milieu de la cour. Le puits, autant que le foyer était au centre de la vie des hommes et des animaux. La richesse et la fierté de son propriétaire pouvaient d’ailleurs y trouver un lieu où s’exposer : les puits sont souvent de superbes monuments. Ils le demeurent même quand ils n’abritent plus qu’une eau putride.

Beaucoup pourtant ne renoncent pas au rituel de la source. Certains qui ont un pied-à-terre ou de la famille dans les Monts d’Arrée, ou dans quelque autre lieu du Centre-Bretagne reviennent à la fin du week-end avec la provision d’eau pour la semaine.

Parfois telle source d’une zone polluée a gardé bonne réputation, on y rencontre des queues de personnes armées de bouteilles et de Jerricans. Certains viennent de très loin pour faire leur provision d’eau pure, une distance de cinquante kilomètres ne fait pas peur. Le comportement n’est pas très « écologique », l’eau consommée a coûté cher en essence brûlée et sa conservation pendant une semaine n’est pas garantie mais cette eau puisée à la source est un des derniers vrai contact avec la nature.

Il arrive pourtant souvent qu’une rapide analyse révèle un taux de nitrates déjà élevé. La mise en garde, même si elle est indispensable, vient briser un rêve et le porteur de la mauvaise nouvelle fait souvent office de bouc émissaire. Parfois aussi l’analyse fait découvrir une source miraculeusement épargnée. A l’orée d’un bois près de Landerneau, un agriculteur connaissait l’existence dans l’un de ses champs d’une source d’excellente qualité. Prenant sa retraite il décida d’offrir à ses concitoyens la possibilité de s’y approvisionner et aménagea en bord de route un espace pour le stationnement de une ou deux voitures. Le succès devait dépasser ses espérances, en semaine ou en week-end le défilé était continu. On y venait pour la cuisine, pour la boisson mais aussi pour l’eau des poissons rouges. Le lieu était mal adapté à une telle affluence, l’agriculteur a dû reconstruire une clôture au grand dépit des habitués.

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Fontaine à Ouessant

Retour aux vieux mythes ?

Certains voudront voir dans ces comportements une nostalgie archaïque, voire même une fuite dans l’irrationnel et un retour aux vieux mythes.

Mais que proposent-ils ? Devons nous bannir tout rapport direct entre les hommes et leur milieu naturel ? Apprendre à nos enfants que la nature est définitivement dangereuse, que l’eau de cette fontaine peut au mieux leur servir à laver leur voiture, que ce fruit cueilli sur l’arbre garde les traces du dernier traitement, que ce coquillage ramassé à la plage est gavé de pesticides et empoisonné par les algues vénéneuses, que les mûres sur ce roncier apporteront dans les confitures les produits de traitement des maïs voisins, que ces champignons, ce thym, ont concentré les retombées radioactives des derniers Tchernobyl de la planète ?

Faut-il leur laisser croire que seul mérite la confiance ce qui est manufacturé, aseptisé, génétiquement manipulé, emballé, étiqueté et que les épisodes de la « vache folle » ou des poulets à la dioxine et aux boues de stations d’épuration ne sont que de banals accidents collatéraux de la guerre alimentaire menée par les multinationales.

Le mythe le plus dangereux n’est-il pas au contraire celui d’un monde totalement soumis à la technique. Les « sorciers » aujourd’hui ont des laboratoires. Ils manipulent molécules et gènes et acceptent le risque d’introduire dans la nature des mutations incontrôlables. Déjà ils donnent la vie à des êtres qu’aucune évolution n’a sélectionnés. On craint le maïs transgènique, il peut y avoir pire :

« Il est probable qu’on produit déjà en Thaïlande, en Israël, des dorades ou des saumons auxquels un gène de croissance prélevé sur le porc ou le bœuf permet d’atteindre des poids de plusieurs dizaines de kilos. Même la frontière entre espèces végétales et animales est crevée. Pour renforcer leur résistance au froid hivernal, on a fourni à des tomates des gènes de Flet, un poisson capable de synthétiser une forme d’antigel. Certaines pommes de terre contiennent maintenant des gènes de poulet. Des gènes de... luciole ont été introduits dans des variétés de maïs. Vous voulez pire ? Des chercheurs américains ont inséré dans le code génétique d’embryons de porc...le gène de l’hormone de croissance de l’homme ! Les animaux étaient monstrueux, velus, arthritiques et atteints de strabisme. » (Michel Treguer, Le Télégramme 4 Aout 1998) .

Aux apprentis sorciers qui veulent faire de la nature entière leur laboratoire, aux industriels guidés par la seule recherche du profit, il est important d’opposer des convictions simples.

Comme celle, par exemple, qu’il faut respecter l’eau.