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Feu, Air, Eau, Terre. Platon et les quatre éléments.

vendredi 18 août 2017, par Gérard Borvon

Nous avons choisi de nous aventurer sur un long chemin à la rencontre de tous ces hommes habités par la même obsédante question de l’origine de la vie sur Terre.

Nous y avons rencontré Empédocle, le poète, le prophète. Il nous faut à présent rencontrer Platon, l’homme de raison. Et pour cela trouver d’abord le bon guide. Il sont nombreux. ¨Pour nous ce sera Thomas-Henri Martin qui, depuis une Bretagne se souvenant des Celtes, a inlassablement interrogé les penseurs grecs.

Notre guide.

Né en 1813, mort en 1884, Thomas-Henri Martin est un brillant helléniste, mais aussi historien des sciences et philosophe.

Entré en 1831 à l’École Normale, agrégé de lettres en 1834, Docteur ès lettres dès 1836, il est nommé, en 1838, professeur de littérature ancienne à la Faculté des Lettres de Rennes qui a ouvert ses cours en 1810. Il en devint le doyen dès 1845, et le resta jusqu’en 1880.

Même si ce thème était bien éloigné de son enseignement, c’est à l’histoire des doctrines philosophiques dans l’Antiquité, et particulièrement aux théories scientifiques, qu’il a consacré une bonne part de ses travaux. Une chance rare pour les historiens des sciences. Son travail sur "La foudre l’’électricité et le magnétisme chez les anciens" est une source irremplaçable pour qui veut connaître les mythes liés à l’ambre jaune et la "pierre de magnésie" qui sont à l’origine des mots "électricité" et "magnétisme"..

Sa première publication, en 1841, témoigne de sa double passion pour les sciences et la littérature de la Grèce ancienne. Ce sont des Études sur le Timée de Platon (ou Traité de la Nature), avec une transcription du texte grec accompagné d’une traduction et de nombreux commentaires sur différents aspect de l’oeuvre dont un très long développement sur l’Atlantide. Le texte est-il totalement de Platon ou est-il en partie apocryphe comme le pensent certains des contemporains de l’universitaire rennais ? Nous retiendrons, pour notre part, que cet ouvrage a reçu le prix de la traduction de l’Académie Française. Comment ne pas faire confiance aux "Immortels" ?

"Parmi les dialogues de Platon, celui qui a joué le plus grand rôle dans l’histoire de la philosophie, celui dont les Platoniciens de tous les âges ont invoqué le plus souvent l’autorité, celui qu’on a le plus cité, et qu’on a le moins compris, c’est le Timée" ainsi débute la préface du texte de Henri Martin.

Texte le plus cité et le moins compris ? Les commentaires de l’auteur permettent-ils de mieux le comprendre ? Celle ou celui qui s’aventurera à les lire pourra en juger. Nous nous contenterons de citer les passages qui incontestablement se sont transmis au cours des âges, c’est à dire ceux ayant trait aux quatre éléments devenus le point de départ de toute réflexion sur la Nature depuis Empédocle.

Ainsi parlait Timée.

Socrate, Critias, Timée, Hermocrate. tels sont les personnages que Platon fait dialoguer. "L’intelligence est le partage des dieux, et, parmi les hommes, d’un bien petit nombre" déclare-t-il. A l’évidence ces quatre personnages font partie des heureux élus. Platon fait surtout parler Timée qu’il présente comme "citoyen de la république très policée de Locres en Italie, ne le cédant pour la fortune et la naissance à aucun de ses concitoyens" et plus encore ayant "été revêtu des plus hautes dignités de sa patrie" et étant parvenu "au point le plus élevé de la philosophie". C’est donc par la parole de Timée qu’il expose ses propres vues. "Nous sommes convenus que Timée, celui de nous qui connaît le mieux l’astronomie, et qui a le plus travaillé à s’instruire de la nature de l’univers, parlerait le premier" déclare Critias qui s’est vu attribuer le rôle d’annoncer le discours de Timée.

Écoutons donc Timée.

Il nous instruit d’abord de l’existence d’un Dieu auteur et père de de l’Univers. Quelle est sa nature ? "C’est une grande affaire que de le découvrir, dit-il, et après l’avoir découvert, il est impossible de le faire connaître à tous". Certainement ne chercherons-nous pas à faire partie des élus appelés à cette connaissance, tant de brillants cerveaux s’étant employés, au fil des siècles, à décrypter le message de Timée.

Retenons que ce Dieu de Platon, régnant sur des idées inaccessible à la pensée commune, à créé le monde réel et d’abord les quatre briques élémentaires à la base de toute sa construction. Mais, nous prévient Platon, quand "Dieu entreprit d’organiser l’univers, le feu, l’eau, la terre et l’air offraient bien déjà quelques traces de leur propre forme,mais étaient pourtant dans l’état où doit être un objet duquel Dieu est absent. Les trouvant donc dans cet état naturel, la première chose qu’il fit, ce fut de les distinguer par les formes et les nombres".

Un dieu géomètre et mathématicien.

Le dieu de Platon est celui déjà annoncé par Pythagore. Il est géomètre et mathématicien. Se souvenir de Pythagore c’est souvent évoquer son "triangle". Ses trois côté respectant les proportions 3, 4 et 5, il est dit "rectangle", l’un de ses angles étant "droit". C’est ainsi qu’il a été emprunté par les constructeurs de pyramides ou de cathédrales pour tracer sur le sol les angles de 90° nécessaires à l’établissement de leurs fondations. Mieux : la somme des "carrés" des deux côtés de l’angle droit 9 et 16 est visiblement égale au carré du grand côté, l’hypothénuse, soit 25. Propriété généralisable à tous les triangles rectangles.

Le Dieu de Platon affectionne également les triangles rectangles et parmi ces triangles les deux qu’il considère comme les plus beaux car avec la bonté, la beauté doit être la caractéristique de Dieu. Le premier est le triangle rectangle isocèle. Angle droit, deux côté égaux, c’est aussi un carré, autre belle figure, divisé par sa diagonale. Quant à l’autre : "nous jugeons que parmi cette multitude de triangles il y a une espèce plus belle que toutes les autres, et pour laquelle nous les laissons toutes de côté, savoir celle dont deux forment un troisième triangle qui est équilatéral". Le triangle équilatéral, avec ses trois côtés et ses trois angles égaux est certainement l’une des figures de triangle les plus remarquables. Divisé en deux par une de ses hauteurs, il se présente sous forme de deux triangles rectangles dont le grand côté est le double du plus petit. C’est à ce triangle rectangle particulier que Platon attribue la beauté suprême.

Pourquoi ce choix ? "c’est ce qui serait trop long à dire" avoue Platon par la voix de Timée "mais si quelqu’un découvre et démontre que cette espèce n’a pas la supériorité, il peut compter sur une récompense amicale". La beauté d’un triangle rectangle isocèle ou celle d’un triangle équilatéral a-t-elle été contestée ? Pour Platon la cause est entendue : c’est à partir de ces belles figures que Dieu ne pouvait manquer de structurer le monde.

Pythagore et ses disciples ont déjà exploré ce territoire et fait connaître les polyèdres réguliers, c’est à dire les volumes dont toutes les faces sont identiques. Il sont au nombre de cinq.

les trois premiers sont limités par des des triangles équilatéraux. Le plus simple, le tétraèdre, est une pyramide à quatre faces. Vient ensuite l’octaèdre à huit faces puis l’icosaèdre à vingt faces.

De ces trois solides, nous dit Platon, toujours par la voix de Timée, "celui qui a le moins grand nombre de bases doit nécessairement être le plus mobile, le plus tranchant et le plus aigu de tous et aussi le plus léger", c’est donc le feu. Le second sera l’air et le troisième l’eau.

En quatrième position vient le cube, ou hexaèdre, aux six bases carrées. "Donnons à la terre la figure cubique", propose Platon. "En effet, des quatre genres la terre est la plus stable, de tous les corps c’est le plus facile à modeler, et tel devait être nécessairement celui qui a les bases les plus sûres".

Ainsi se présentent les quatre éléments qui constituent les corps. Pour qui dirait ne pas avoir observé ces différentes formes, "Il faut donc se représenter tous ces corps comme tellement petits que chacune des parties de chaque genre, par sa petitesse,échappe à nos yeux, mais qu’en réunissant un grand nombre, leur masse devient visible" ajoute Timée qui imagine une transmutation possible entre les différents corps. Ainsi, "lorsque le feu est renfermé dans de l’air, de l’eau ou de la terre, mais en petite quantité relativement à la masse qui le contient, si, entraîné par le mouvement de ces corps et vaincu malgré sa résistance, il se trouve rompu en morceaux, deux corps de feu peuvent se réunir en un seul corps d’air". L’arithmétique est respectée : les huit triangles équilatéraux des deux tétraèdres de feu peuvent se convertir en un octaèdre d’air. De même "si l’air est vaincu et brisé en petits fragments, de deux corps et demi d’air un corps entier d’eau peut être formé".

Faut-il en sourire ? L’observation du changement d’état des corps, l’eau s’évaporant et devenant "air" sous l’effet de le chaleur (du feu) puis se recondensant en eau pouvait s’accorder à une telle proposition. Soyons indulgents, notre science contemporaine, elle même, s’accorde avec des images aussi osées que celle "d’ondes" électromagnétiques se déplaçant dans le vide sous le prétexte qu’on peut décrire leur propagation par une formule mathématique correspondant à celle d’une onde matérielle, vague à la surface de l’eau ou ébranlement sonore se propageant dans l’air.

La cinquième essence.

Reste un cinquième cinquième polyèdre régulier, le dodécaèdre. Il a des propriétés mathématiques plus riches. Il comporte 12 faces comme le nombre des signes du zodiaque. Chacune étant un pentagone régulier, figure particulièrement symbolique avec sa variante, l’étoile à cinq branches.

Il est facile, au moyen d’une règle et d’un compas de construire un triangle équilatéral, un carré, un hexagone, un octogone. Tracer un pentagone régulier pose un tout autre problème et n’est à la portée que d’habiles géomètres. Disons, sans développer davantage, qu’il fait intervenir des rapports entre longueurs de segments laissant apparaître le "nombre d’Or", le nombre, supposé divin, des philosophes et bâtisseurs grecs soit (1+5)/2 = 1,618... .

Le dodécaèdre est donc à lui seul un condensé de rapports magiques. Platon lui attribue un rôle à la hauteur de ce statut : "il restait une seule et dernière combinaison, dieu s’en est servi pour tracer le plan de l’Univers". Derrière cette formule ambiguë certains voudront trouver l’esprit pensant, la force vitale, l’énergie motrice ou tout autre concept illustrant l’animation de la matière.

On en fera aussi le symbole de la cinquième essence, la "quinte-essence" (quintessence), la substance qui, désignée encore sous le nom "d’éther", était supposée occuper l’univers des étoiles. Cet "éther", lumineux, électrique et même quantique, qui reviendra de façon cyclique dans le vocabulaire des physiciens quand il leur faudra, comme au temps des premiers philosophes, nommer l’inexplicable.

L’Héritage.

Même si les sciences ne leur doivent rien, les solides de Platon ont marqué les esprits. Le mystérieux dodécaèdre, en particulier, a été soumis à toutes les doctrines ésotériques.

Le dodécaèdre a inspiré Dali.

Une chose est certaine : Platon a durablement inscrit la théorie des quatre éléments dans la pensée occidentale. Peu oseront après lui s’attaquer à ce monument.