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Vétérans des essais nucléaires : des témoignages.

samedi 1er décembre 2007, par Gérard Borvon

Ce texte est extrait de "Plogoff, un combat pour demain". A l’occasion de réunions organisées par le Comités d’information Nucléaire (CLIN) à partir de 1978, des vétérans des essais nucléaires et des militaires et civils exposés dans le cadre de leur activité témoignent.

Trente ans plus tard, les cancers sont, hélas, au rendez-vous redouté.

La parole partagée.

Parfois, dans les réunions, l’information vient de la salle.

C’est par exemple le témoignage d’un médecin. Un de ses patients, embarqué sur un sous-marin nucléaire, a subi une irradiation accidentelle. Hospitalisé dans un centre de "convalescence" de la marine il n’en est pas revenu. Sa veuve n’a jamais pu avoir communication de son dossier. Secret militaire.

C’est, encore, un artisan électricien qui a longtemps servi au CEA, version militaire. Il témoigne, en 1978, avoir participé à l’expérimentation d’obus à forte pénétration dont la tête était constituée d’uranium 238 "appauvri". Le choc contre les cibles fait fondre l’uranium qui s’enflamme. L’oxyde d’uranium obtenu est ramassé "à la petite cuiller" par des appelés mal informés tandis que le sol n’est parfois recouvert que d’un simple jet de goudron pour fixer les particules. Il ne supportait plus les risques, il a quitté l’armée. Nous écoutons. Le propos semble sincère, le témoin très compétent en matière de nucléaire, mais il nous est difficile d’imaginer une telle irresponsabilité.

Pourtant... 1991, première guerre du golfe. On découvre que de nombreux soldats anglais et américains de retour dans leurs foyers sont victimes d’une étrange maladie. On note, en particulier un nombre élevé de cancers. Fortement soupçonnés : les obus perforants à tête d’uranium 238.

L’Uranium 238, encore appelé "uranium appauvri", est un sous produit de l’industrie nucléaire. On sait que l’uranium "naturel" est pour l’essentiel de l’uranium 238 contenant 0,7% d’uranium 235. C’est cet uranium 235, susceptible de donner des réactions explosives, qui est utile à la fabrication d’armes ou de cœurs de centrales. Il faut donc "écrémer" l’uranium pour obtenir un produit plus riche en isotope 235. Le "déchet" de cet enrichissement est de l’uranium qui ne contient plus que 0,3% d’isotope 235. Des milliers de tonnes de ce produit encombrent les sites nucléaires. Qu’en faire ?

On l’a d’abord utilisé comme lest. Les ouvriers de l’arsenal de Brest qui ont travaillé sur le "Penn Duick" de Tabarly s’en souviennent : ils devaient porter un dosimètre car la quille du bateau était constituée d’uranium 238. Sa forte densité lui vaut également la fonction de lest pour équilibrer les ailes d’avions de ligne. Le problème est que ce corps s’enflamme vite. Quand un Boeing de la compagnie El Al s’est écrasé sur une banlieue d’Amsterdam, les responsables de la compagnie ont reconnu que l’appareil portait 390 kg d’uranium appauvri dont 150 kg ont été vaporisés dans l’incendie qui a suivi, contaminant les quartiers voisins. A la suite de ce crash, 850 habitants du quartier où le Boeing s’est écrasé ont dû être traités pour des "maladies inhabituelles". (Bruno Barillot - Uranium appauvri - un dossier explosif. Golias. 2001).

Mais l’uranium 238 est aussi un métal très résistant qui a, de plus, la propriété de s’enflammer après l’impact. D’où l’idée de l’utiliser comme "pénétrateur" dans les obus incendiaires antichars. Pendant la première guerre du golfe on estime que 940 000 cartouches de 30mm en uranium appauvri ont été tirées par les avions A-10 américains et 14 000 munitions de 105 et 120mm tirées par les chars. Au total 300 tonnes d’uranium ont ainsi été répandues dans le désert irakien. (sources : Bruno Barillot)

Le phénomène s’est reproduit en Bosnie et au Kosovo où 40 000 projectiles à l’uranium appauvri ont été tirés par l’aviation américaine. Naturellement, les militaires au sol n’ont pas été informés des dangers qu’ils couraient à s’approcher des points d’impacts et, encore moins, la population civile.

L’uranium 238, en plus d’être radioactif, est comme beaucoup de métaux lourds, un poison violent. Ces guerres "chirurgicales" étaient, en réalité, des guerres "sales" dont les premiers effets ont été constatés sur les soldats et qui empoisonneront pendant longtemps les populations "libérées".

Retour en 1978.

Autre témoignage, celui d’un jeune ouvrier chauffagiste. Ayant devancé l’appel au service militaire afin de "voir du pays", il est envoyé sur les îles de Polynésie. Un essai nucléaire mal dosé ravage l’atoll de Fangataufa, il y est déposé avec une équipe de jeunes militaires pour tracer une piste d’atterrissage. Il se souvient de la poussière soulevée par les bulldozers et de la chaleur qui les obligeait à rester en short et chemisette. Il se souvient surtout de l’arrivée du premier avion et du débarquement des "spécialistes", en combinaison blanche et masque à gaz, bardés d’appareils de mesure. Rapatrié, il a été démobilisé sans examen ni dossier médical.

16 novembre 2002 : une réunion dans la commune de "La Martyre" dans le Nord-Finistère. L’association des "vétérans des essais nucléaires" qui s’est créée l’année précédente, plus de trente ans après les essais, recueille des témoignages. Devant la caméra qui l’enregistre, Jean-Henry Bouffard, retraité de la marine se souvient :

" La pire des bombes a été Canopus, dans l’atoll polynésien de Fangatoffa en 1968. 400 fois Hiroshima... Les poissons et les cocotiers ont tous grillé. La piste d’atterrissage a fondu. A 10 km, j’ai filmé le champignon. En short et en sandalettes. Au moment de l’explosion on tournait juste le dos pendant 10 secondes." Et les témoignages se succèdent dans la salle où ont pris place plus de 200 vétérans ou leurs veuves. A la tribune l’amiral Sanguinetti sait de quoi il parle : il y était. A ses côtés, Simone de Bollardière, épouse du général de Bollardière militant actif contre les essais nucléaires en Polynésie. Les vétérans se battent d’abord pour ne pas mourir dans l’indifférence. Aujourd’hui les cancers les rattrapent. Ils espèrent beaucoup du projet de loi déposé par Marie-Hélène Aubert, députée verte, afin que l’état français exprime un message fort " vis à vis de tous ceux et celles qui ont eu à subir des séquelles sur leur santé et celle de leurs descendants du seul fait de leur participation aux expériences nucléaires de la France".


Lire aussi : Quelques vérités sur les essais nucléaires français au Sahara sur le site de l’ AVEN