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Pollution aux PCB. Village en détresse.

lundi 30 janvier 2012

Grez-en-Bouère, dans le Sud-Mayenne, vit dans l’inquiétude. Un matin de janvier 2011, des analyses ont révélé que le lait d’exploitations proches d’Aprochim, une usine de décontamination des PCB, était pollué. Depuis samedi, vingt-cinq riverains et agriculteurs se font faire des prises de sang. Tous attendent des réponses. Entre l’entreprise et ses voisins, la confiance est brisée.

Depuis la pollution, la vie du village a basculé

Ouest-France lundi 30 janvier 2012

« Je ne sais pas si elle m’apportera grand-chose, cette prise de sang. Ça me soucie quand même. Je mangeais ma viande, je buvais mon lait. » Hubert Jouin était agriculteur, à quelques centaines de mètres d’Aprochim. L’usine recycle des transformateurs électriques contenant des polychlorobiphényles (PCB). Hubert et son épouse Annick ont pris leur retraite fin décembre. Ils n’avaient pas prévu que leurs 95 vaches seraient abattues avant.

À quelques encablures, près du centre-bourg de Grez-en-Bouère, Joseph Gaudin élève des chèvres. Il a fait sa prise de sang samedi, au premier jour des tests sanguins diligentés par l’Agence régionale de la Santé, et dont les résultats seront connus en mars. « On nous demande aussi de répondre à un questionnaire pour interpréter les résultats. On répondra après, afin qu’ils ne faussent pas les résultats. Après avoir tout minimisé, on est obligé de douter de tout. » Son troupeau a un temps été placé sous séquestre. Depuis mi-décembre, il peut à nouveau vendre ses fromages sur les marchés locaux.

En janvier 2011, des traces de PCB sont retrouvées dans du lait provenant d’exploitations voisines d’Aprochim. Depuis, 400 vaches de six exploitations ont été abattues. Des activités agricoles se sont éteintes. Un exploitant a reformé un troupeau sain et tente de repartir. Aprochim, soupçonnée d’être à l’origine de la pollution, a été contrainte par l’État de réduire son activité de moitié. « Faute de clients », selon Alain-Henri Kéravec, son directeur, elle peine même à tourner au ralenti, faisant craindre pour le devenir des 65 salariés. « Nous ne voulons pas que l’usine ferme ; nous voulons qu’elle arrête de polluer, martèle Jean-Marc Guesdon, président de l’association Terre et vie d’Anjou, née en mars. C’est à l’État de régler le problème. »

Au fil des mois, l’affaire a dépassé le cadre de cette commune d’un millier d’habitants. Une information judiciaire, regroupant une dizaine de plaintes, a été ouverte en décembre par le tribunal de Laval pour faits de pollution et mise en danger de la vie d’autrui. De fortes expositions aux PCB peuvent entraîner des problèmes cutanés, oculaires, de thyroïde, des troubles hépatiques. Ils sont probablement cancérogènes. La Région Pays de la Loire s’est constituée partie civile auprès des riverains.


« Combien de fermes mortes ? »

Jérôme Harnois, sous-préfet de Château-Gontier, estime que « L’État a réagi rapidement, en protégeant les consommateurs, en circonscrivant la zone impactée, en ayant des exigences fortes envers l’entreprise et en accompagnant le monde agricole ».

Sa part de responsabilité, Aprochim la reconnaît. « Mais nous ne sommes pas les seuls contributaires de cette pollution », argue Alain-Henri Kéravec. L’usine a pris des mesures afin de réduire ses émissions de PCB. « Notre impact est limité, se défend-il. Les analyses réalisées ces dernières semaines sont bonnes. » Après vingt ans d’activité, il dit que l’entreprise est « sur les genoux ». Mais veut continuer à vivre au sein du monde agricole.

Sur les genoux, Jean-Pierre et Laure Reigner, agriculteurs voisins de 3 km de l’usine, le sont aussi. Parmi leurs 319 bovins, 200 sont sous séquestre depuis un an. Ils ne vendent plus rien, se refusent à laisser partir leurs bêtes à l’abattoir. Le couple a choisi la voie judiciaire plutôt qu’une indemnisation. Ils vivent avec le RSA. Pour continuer à acheter du fourrage, ils ont lancé un appel aux dons. « On a déjà tout perdu. Notre combat n’est pas vain », disent-ils, déterminés.

Depuis un an, agriculteurs, riverains et habitants se sentent démunis, baladés, sans horizon. En colère aussi. « On ne fait plus nos légumes du jardin, témoigne une retraitée du bourg. À les entendre, tout est bon. Mais si on les mangeait, ça ne serait pas de bon coeur. » L’État suit la pollution. « Les sols, l’eau et les légumes ne sont pas contaminés », indique le sous-préfet. Il se dit confiant. « Nous sommes proches de la sortie du tunnel. Les inquiétudes pour la santé sont normales, mais laissons faire cette campagne de tests sanguins. »

Pour les préjudices directs, liés à l’abattage des troupeaux, l’usine a versé 1,5 million d’euros. Parmi la douzaine d’exploitations sous séquestre, trois ont signé un protocole d’indemnisation. « Les autres réclament des sommes déraisonnables », ajoute le directeur d’Aprochim. Pour les agriculteurs, des questions reviennent depuis des mois, lancinantes : « Que pourra-t-on faire demain sur nos terres ? Combien de fermes mortes ? »

En un an, le bras de fer s’est durci. Tant qu’ils n’en auront pas le coeur net, agriculteurs et riverains le disent : « Nous ne baisserons pas les bras. » L’entreprise non plus.

Rose-Marie DUGUEN.