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Aqua Domitia. Détourner l’eau du Rhône. Pourquoi ? Pour qui ?

lundi 3 octobre 2011, par Gérard

En septembre 2011 débute le débat public concernant le projet baptisé "Aqua Domitia" : détournement de l’eau du Rhône vers le Languedoc.

Nous présenterons ici les contributions de Thierry Ruf, Chercheur, géographe UMR GRED (Gouvernance, risque, environnement et développement) / IRD (Institut de
Recherche sur le Développement) Université de Montpellier III et Conseiller municipal de la ville de Jacou
(Hérault) – Contact th.ruf@orange.fr



Pourquoi Aqua Domitia en 2011 ?

Introduction critique au débat

Contribution n°1, préparatoire à la 1ère réunion du Débat Aqua Domitia du 27 septembre 2011 à Montpellier par Thierry Ruf.

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Cet automne 2011, le débat public sur l’extension du réseau hydraulique languedocien est
inédit dans la région. Jamais un sujet sur l’eau n’a été exposé aux habitants sur une telle
échelle et avec une telle ampleur : une commission permanente issue du CNDP est dirigée par
un de ses vice-présidents M. Marzolf, treize réunions thématiques et territoriales sont
annoncées. Evènement exceptionnel, le débat tient compte des avis donnés en juin 2011 par
plusieurs scientifiques et différents internautes sur le site web de la commission particulière
du débat public : l’ensemble des questions posées est large, propre à plusieurs lectures,
multidisciplinaire, contradictoire. En définitive, ce débat qui commence avec les exposés
officiels des promoteurs d’Aqua Domitia est un vrai exercice démocratique qui peut conduire
à la poursuite, la modification ou l’abandon du projet, et qui va aussi initier une nouvelle
culture de l’eau dans la région.

Aqua Domitia avait pris une importance considérable dans les années 2004-2008. Il faut bien
expliquer d’ou vient cette histoire de transfert d’eau du Rhône dans les bassins languedociens
avant de se plonger dans la version 2011 du projet.
Car le projet présenté officiellement par la région et la Compagnie BRL, concessionnaire
d’une partie de l’eau du Rhône, a rétréci toutes les dimensions initiales. C’est un peu comme
si on demandait de réfléchir à la construction d’une route départementale alors qu’on
prévoyait une autoroute internationale.

La grande artère hydraulique littorale avait été
présentée en 2008 au congrès international de l’eau de Montpellier par Georges Frèche. Elle
était censée régler tous les problèmes d’eau entre Montpellier et Barcelone, avec deux gros
tuyaux parallèles transférant entre 10 et 15 mètres cubes par seconde. En 2009, tout est tombé
à l’eau brutalement quand le gouvernement régional de la Catalogne Sud a rejeté les
propositions languedociennes et opté pour la sécurisation de son eau potable avec une usine
de dessalement de l’eau de mer.

De nombreux scientifiques avaient été surpris lors de ce fameux congrès de 2008 du caractère
décalé de ce projet vis-à-vis des réflexions communes dans toutes les instances internationales
de l’eau. D’une part, l’artère littorale constituait ni plus ni moins qu’une nouvelle politique
d’offre en eau, ce qui va à contre-courant des politiques publiques générales qui cherchent à
gérer des demandes plus raisonnables dans le cadre d’une disponibilité en eau donnée.

D’autre part, les transferts basés uniquement sur des stations de pompages refoulant l’eau sur
des centaines de kilomètres sont considérées comme énergétivores. Ils ne sont pas durables si
les coûts de l’énergie s’envolent. Enfin, le discours politique et technique sur le transfert d’eau du Rhône à Barcelone allait toujours dans le même sens, vu du côté français, c’est à
dire du fournisseur d’eau. Vu du côté catalan, considéré comme le demandeur ou le
bénéficiaire du projet, les choses n’allaient pas de soi.

Nous avons pu vérifier auprès des
autorités régionales de Barcelone que l’emballement médiatique sur Aqua Domitia en 2008
n’avait pas été partagé au sud des Pyrénées. Certes, le projet soumis au débat de 2011 en
prend acte, mais en langage populaire, on a bien mis la charrue avant les boeufs ! Et
aujourd’hui, il n’y a plus de charrue, mais un rateau dont beaucoup souhaiterait tenir le
manche entre Mauguio et Narbonne, voire même au delà en Catalogne-Nord, du côté de
Perpinya.

Rétréci, le projet Aqua Domitia l’est par son débit divisé par dix ou plus. C’est une différence
notable, un changement de catégorie indéniable. On ne va plus débattre sur un grand projet
hydraulique, mais sur ce que l’on pourrait appeler un projet de petite et moyenne hydraulique
(ce vocabulaire est précisément celui que les ingénieurs de l’eau utilisent par exemple au
Maroc, pays qui a beaucoup pratiqué ce genre de transfert d’eaux entre bassins et rivières
éloignées). Petite et moyenne hydraulique sur le plan quantitatif – un mètre cube par seconde,
c’est faible – mais Grande Hydraulique par son tracé – deux départements littoraux traversés
et différents maillons proposés pour que le service soit proposé au delà de la bande littorale,
dans ce qu’on pourrait appeler les coteaux et plaines intermédiaires autour des grandes villes
de Montpellier, Béziers et Narbonne, soit un peu plus d’une centaine de kilomètres de
conduite.

En outre, le dossier présenté par BRL indique qu’une conduite additionnelle
pourrait être installée pour alimenter le Roussillon en période hivernale quand l’adducteur est
peu sollicité entre Montpellier et Narbonne, ce qui porterait le projet à près de 200 kilomètres
de conduites principales.

Pour donner une idée de l’apport en eau que Aqua Domitia 2011 apporte à la région, disons
aux deux départements Hérault et Aude, il faut recourir à une image simple : cela revient à
considérer que les terrains bordant chaque kilomètre des cent kilomètres de conduite
pourraient recevoir en moyenne une dotation de 10 litres par seconde. Dans le cas de figure
où on emploierait l’eau du Rhône uniquement à irriguer les champs, on pourrait arroser
autour de chaque kilomètre 20 hectares (il faut en moyenne 0,5 l/s/ha en débit continu pour
arroser de manière efficace un couvert végétal permanent). Ainsi Aqua Domitia ne peut, tel
qu’il est présenté ici, fournir de l’eau d’arrosage qu’à une bande de 100 mètres de chaque côté
de la conduite. Comme il n’est pas question de consacrer le transfert d’eau à la seule
agriculture (nous reviendrons dans les débats sur la question de l’arrosage des vignes), il faut
estimer à seulement 50 mètres de chaque côté de la conduite l’apport possible d’eau en
irrigation sur son trajet héraultais-audois. Si le projet allait jusqu’à Perpignan, on doit encore
diviser par deux l’impact réeel de cet apport d’eau, 25 mètres de chaque côté. Un petit projet.

Nous avions déjà relevé en 2008 dans notre première analyse critique du « grand » Aqua
Domitia la présentation faussée du projet qui aurait pu avec, ses 15 mètres cubes par seconde,
fournir de l’eau aux villes en défaut, au développement touristique balnéaire, à la recharge des
étiages des fleuves pour respecter la loi sur l’eau, à l’irrigation des champs et à la ville cible
de Barcelone. Toutes ces promesses d’allocations étaient énoncées alors qu’elles étaient
incompatibles en cas de sécheresse. Pour arroser l’ensemble des superficies agricoles du
Languedoc, il faudrait mobiliser 150 m3 par seconde ! Imaginez la situation avec une portion
incertaine et fluctuante des 15 m3 (les autres usages étant forcement prioritaires) et imaginez
ce qu’il advient de cette promesse avec une portion congrue sur le mètre cube par seconde
proposé aujourd’hui.

Le débat sur Aqua Domitia doit tenir compte de cet écart phénoménal entre les promesses
générales et les besoins potentiels, qui, dans un premier temps doivent être établis et discutés
pour tous. Aujourd’hui, dire qu’on va irriguer la vigne languedocienne avec Aqua Domitia à
un mètre cube par seconde est impossible. Certes il y a la question agronomique qui soulève
quelques controverses entre spécialistes, et la question réglementaire contenue dans les
cahiers des charges des appellations et dans les textes de l’Union Européenne. Mais c’est bien
une disjonction quantitative qui induit un faux espoir et une injustice sociale énorme : au
mieux, le projet peut irriguer 2000 hectares et vraisemblablement pas plus de 1000. Comment
va-t-on les choisir dans un espace rural aussi vaste ? Qui sera bénéficiaire d’un projet dont
l’investissement se monte a 140 millions d’euros pour l’adducteur principal et autant pour
réaliser divers branchements ?

Aqua Domitia est un petit projet hydraulique, mais il va
générer une grande pagaille, d’autant que les critères pour desservir sont plus que flous, et
peuvent varier entre celui qui a le plus de proximité politique envers les autorités (locales,
départementales, régionales), le plus de richesses pour investir dans les branchements, le plus
d’arguments de priorité sur les autres. L’eau est l’ami du puissant, surtout quand l’apport est
d’emblée une allocation limitée.

Au total, 280 millions pour 1000 litres par seconde, cela fait 280 000 euros par litre par
seconde d’investissement… et un litre par seconde permet d’arroser deux hectares. En
quelque sorte, cela donne une valeur supplémentaire de 140 000 euros par hectare, un joli
cadeau pour les raccordés au réseau… à moins qu’ils ne soient obligés d’en payer l’essentiel,
ce qui risque de produire tout l’inverse, un ouvrage sans usage avéré. C’est d’ailleurs une
autre hypothèse sérieuse qu’il faut débattre. Et si Aqua Domitia ne servait à rien parce que
son coût d’investissement et son coût de fonctionnement (énergétique et opérationnel) le
plaçait hors des économies réelles ? 75% des superficies équipées de bornes d’irrigation par
BRL entre le Rhône et Montpellier n’ont pas de contrat d’utilisation de l’eau. Il y a quelque
chose qui ne fonctionne pas dans le modèle d’aménagement depuis 50 ans.

Aqua Domitia est
une sorte de fuite en avant, sans qu’on sache comment cette fameuse eau du Rhône est utilisée
par l’opérateur principal, BRL ancienne entreprise nationale et aujourd’hui entreprise
parapublique régionale. Aqua Domitia pourrait bien être une sorte de projet « grec », une fuite
dans l’endettement sans le retour sur investissement. Bien des projets hydrauliques dans le
monde plombent les comptes macro-économiques des pays, pourquoi pas Aqua Domitia ?

Il y a plus de dix ans, certains scientifiques avaient qualifié d’hydro-dinosaure le projet de
transfert d’eau du Rhône à Barcelone, présenté par BRL appuyé par le Président de Région de
l’époque Jacques Blanc, chef de la Droite politique languedocienne. Malgré l’existence d’un
club de soutien au projet où figuraient en bonne place les compagnies privées de service des
eaux, le projet fut abandonné, faute de soutien public, politique et financier. Curieusement le
changement de couleur de la région en 2004 a fait resurgir le même projet et les mêmes
soutiens sous des formes renouvelées de marketing, Aqua Domitia et l’ensemble des
entreprises privées d’eau de la région regroupées dans une association d’intérêt commun,
Swelia (curieuse contraction de Suez et Véolia).

En définitive et pour résumer cette première approche du débat sur le projet actuel, Aqua
Domitia est un projet rétréci mais c’est toujours une logique d’hydro dinosaure à moindre
cout global mais à cout relatif très élevé du fait de l’extension proposée et de la dispersion des
futurs usages prévisible. C’est un projet qui perpétue la logique de l’offre en eau comme
palliatif à des défauts de gestion sur les bassins versants traversés, et qui engendre des
incertitudes sur les récipiendaires, sur les institutions en charge de gérer l’eau dans les
différents sites. Certes, on parle dans le dossier de mesures d’accompagnement sur la
demande, mais elles devraient figurer au premier rang de la démarche des gestions concertées
de l’eau dans les bassins et non comme compensation pour l’agrément du projet.

Nos prochaines contributions seront consacrées justement aux questions critiques que nous
croiserons avec le questionnement des cinq rencontres thématiques (la justification
démographique et économique, la tarification et la gestion, le bon état des milieux aquatiques,
les alternatives au projet présenté, l’irrigation), et l’intégration de ces questions dans les cinq
rencontres territoriales.

Ces éléments nécessaires à la compréhension des enjeux et du contexte des débats sont :

- Comment s’organisent les territoires et les bassins versants dans la région Languedoc-
Roussillon ?

- Quelles sont les conséquences sur ces territoires de l’arrivée d’un apport d’eau
transversal ?

- Quelle est l’histoire même de ces projets de transferts entre bassins ? Il faut remonter dans
l’histoire longue pour comprendre comment la Compagnie BRL (Bas Rhône Languedoc) est
partie sur le transfert d’eau du Rhône, tandis que son alter ego provençal, la SCP (société du
Canal de Provence) s’en ait totalement détourné et a construit son réseau sur des logiques très
différentes.

- Quelles sont les conditions sociales et économiques d’accès à l’eau dans la région, l’eau
potable d’une part et l’eau agricole de l’autre, chaque monde ayant vécu séparément en
apparence alors que les secteurs étaient bien interdépendants depuis longtemps ?

- Comment se sont établis au cours des siècles d’histoire longue et des dernières décennies les
institutions de gestion de l’eau qui forment le maillage territorial actuel, complexe mais
rarement explicité pour les citoyens ?

La connaissance sur les réseaux et les formes de gestion des ressources est nécessaire. Aqua
Domitia n’est finalement qu’un dernier maillon d’une chaine d’aménagements superposés et
souvent concurrents. Il faut plus de pédagogie pour l’avenir, et au delà du débat Aqua
Domitia de cet automne 2011, quelques soient les décisions prises d’approbation, de
modification ou d’abandon de ce projet.

Les eaux du Languedoc-Roussillon doivent être l’occasion de débats de société, de projets
choisis et assumés à partir des demandes sociales et territoriales diverses, et non à partir du
maître de l’eau, terme que se sont donnés certains élus pour faire passer une solution
particulière sans débats publics larges sur les alternatives. Le dossier d’Aqua Domitia
s’appuie sur l’étude AQUA2020 confiée à la même société qui cherche à établir le transfert
d’eau. Le conflit d’intérêt est latent. La question de l’évolution des sociétés d’aménagement
régionale est aussi posée. Le fait que le pouvoir politique et le pouvoir hydraulique soit
centralisé sur le même territoire impose une réflexion en sciences politiques et économiques.

Le schéma des années 1950-1970 est obsolète mais quel est le schéma des années 2020 ?
Aqua Domitia doit nous aider à y voir plus clair et d’envisager différentes hypothèses.

Jacou, le 21 septembre 2011

Prochaine contribution : les hypothèses retenues pour les besoins régionaux sont-elles
robustes ?


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Aqua Domitia 2011

Les incohérences des besoins

Contribution n°2, préparatoire à la 2e réunion du Débat Aqua Domitia du 6 octobre 2011 à Agde

par Thierry Ruf[1]

La première réunion thématique est consacrée aux arguments démographiques et économiques justifiant le transfert d’eau du Rhône vers le sud. Les hypothèses retenues pour les besoins régionaux sont-elles robustes ? L’essentiel de l’argumentation du projet découle de l’étude Aqua2020. Or, il y a dans cette étude d’excellentes références mais aussi des raccourcis et des approximations qui en limitent l’utilisation. D’où des incohérences encore présentes dans le dossier Aqua Domitia 2011.

1) Avant d’examiner les besoins en eau pour la région, on pourrait commencer par dire quelles sont les quantités d’eau que la région reçoit globalement et que chaque composante territoriale reçoit.

Le diagnostic de départ Aqua 2020 comprend 4 éléments incohérents, d’abord dans la présentation des consommations confondues avec les prélèvements, ensuite dans la non présentation des ressources, ce qui paraît un comble quand on parle de besoin !

Le refroidissement des centrales nucléaires est comptabilisé ici en consommation alors que l’essentiel des eaux prélevées sont restituées au Rhône. C’est la 1ère incohérence du dossier.

Pour le reste, on présente le prélèvement global et non la consommation nette des ressources (2e incohérence). Le prélèvement est somme toute assez limité : 300 millions de mètres cube pour l’eau potable et autant pour l’agriculture.

Ne figurent pas ici les restitutions résultants des usages dans chaque domaine. Les réseaux d’eau potable fuient (entre 20 et 45% selon les principales villes). Les réseaux d’arrosage restituent aux nappes souterraines et en exutoire des parts d’eau équivalente (entre 20 et 50% selon les procédés d’arrosage). C’est la troisième incohérence : sur 600 millions de mètres cubes, on peut penser que 200 millions repart dans la nature, de façon diffuse et invisible mais cela fait partie du bilan et des marges de manœuvres. Ces chiffres doivent être affinés, ce sont des ordres de grandeur.

Enfin, dans Aqua 2020 pas plus que dans Aqua Domitia, on n’évalue combien d’eau tombe sur la région et quel part d’eau s’écoule dans le réseau hydrographique et dans les nappes. C’est la quatrième incohérence et sans doute la plus grave. Ne pas présenter la totalité du bilan hydrique est en effet un défaut majeur. Qu’en est-il exactement ?

N’allons pas chercher loin les réflexions déjà exprimées sur le territoire, les consommations et les ressources en eau ! L’ASTEE[2] lance un pavé dans la marre (figure 2) : en Languedoc-Roussillon, les ressources sont abondantes et seulement 600 millions de mètre cube d’eau sont consommées, la moitié pour l’eau potable, l’autre pour l’irrigation. Certes, mais que veut dire « abondantes » ?

Plus de 600 millions de m3 d’eau sont consommés annuellement en région Languedoc Roussillon, dont près de 300 millions pour l’alimentation en eau potable.

Bien que les ressources soient abondantes à l’échelle régionale, les tensions s’exacerbent sur leur mobilisation. Elles sont inégalement réparties tant du point de vue géographique que dans le temps. L’approvisionnement en eau potable est en outre affecté par la dégradation des ressources en eau par les pollutions diffuses.

Restaurer la qualité des eaux brutes des captages est devenu une priorité pour assurer une eau potable de qualité et limiter au maximum le recours au traitement avant distribution de l’eau.
Au-delà des périmètres de protection réglementaire, il est nécessaire pour y parvenir de travailler à l’échelle de l’aire d’alimentation du captage afin d’agir sur l’ensemble des sources de contamination. Il s’agit de mettre en place un projet territorial construit en concertation avec tous les acteurs du terrain concerné. Cela passe concrètement, par des démarches de diagnostic, de changement des pratiques tant du monde agricole que des collectivités locales, et de maîtrise foncière.

Les cinq départements de la région Languedoc-Roussillon font 2,5 millions d’hectares environ. Si on s’intéresse qu’aux bassins tournées vers la Méditerranée, la superficie concernée est proche de 2 millions d’hectare (La Lozère est essentiellement tournée vers l’Atlantique). Il pleut entre 700 et 750 mm par an en moyenne, avec quelques variations (500 mm à Perpignan, 2000 mm sur l’Aigoual dans les Cévennes). Retenons cette moyenne de 750 mm sur 2 millions d’hectares : cela représente 15 milliards de mètre cube d’eau qui tombent sur le versant méditerranéen de la région. Un peu plus de 50% de cette eau s’évapore naturellement ou bien est capté par les végétaux naturels ou cultivés (évapotranspiration des couverts végéraux). Il reste donc 7 milliards de mètres cube d’eau qui s’écoulent à la superficie ou dans le sous-sol, alimentant des nappes déversants les unes dans les autres et ajoutant aussi par des sources multiples des eaux aux réseau hydrographique naturel. Dans ce bilan, on ne tient pas compte du Rhône qui apporte de fait des ressources aux nappes d’accompagnement du fleuve dans la plaine Rhodanienne et la Petite Camargue et, par le fonctionnement actuel des réseaux BRL dans le Gard et l’Est de l’Hérault quelques dizaines de millions de mètres cube supplémentaires.

Ainsi, on met l’accent sur 600 millions de prélèvement (moins en consommation nette) : cela représente globalement moins de 10% de ce qui s’écoule en rivière ou dans les nappes ! Même si certaines années sont plus sèches (en moyenne régionale, on ne descend pas en dessous de 500 mm), l’abondance reste la caractéristique du Languedoc-Roussillon, avec un écoulement global d’environ 5 milliards de mètres cube.

Bien entendu, ces calculs doivent être affinés, en particulier sur l’ensemble des bassins versants régionaux, où on doit faire de vrais bilans et pas seulement des estimations de prélèvements. Deux choses comptent le plus : comment traiter les quantités d’eau des épisodes pluvieux les plus forts, en automne surtout, mais ils surviennent aussi en Hiver et au Printemps ? Pour le moment, on cherche à s’en affranchir en créant des digues littorales et en ne sachant pas les retenir. Comment comprendre la circulation d’eau souterraine qui passe par les cavités énormes des massifs calcaires, les Causses qui font en quelque sorte un écran ou un filtre entre les espaces recevant énormément d’eau et les coteaux et plaines littorales ?

En prendre conscience est nécessaire dans le débat public. Potentiellement, il y a des ressources mais elles sont mal réparties et surtout mal étudiées.

2) Comment s’organisent les territoires et les bassins versants dans la région Languedoc-Roussillon ? Quelles sont les conséquences sur ces territoires de l’arrivée d’un apport d’eau transversal ?

On note successivement un bassin du Gardon rattaché à celui du Rhône, suivi d’un ensemble composite du Vidourle associé à de multiples petits fleuves côtiers tels le Le Salaison, le Lez près de Montpellier, le bassin de l’Hérault, celui de l’Orb, celui de l’Aude, puis rassemblés et également composite, les bassins de l’Agly, de la Têt et du Tech sans oublier le Réart.

Il s’agit au fond de savoir quels sont les besoins en eau brute pour les cinq bassins versants concernés par un apport d’eau. Il n’est d’ailleurs clair qu’il y n’y a aucune correspondance entre les cinq bassins et les cinq maillons du transfert. Le recouvrement territorial n’est pas le même, d’une part parce que l’eau suit une artère littorale et malgré les remontées de tuyau prévues, les terres hautes et intermédiaires ne sont pas connectables au nouveau réseau. D’autre part, dans les zones basses du Languedoc, les délimitations de bassins, d’interfluves et de zones exploitant les différentes nappes souterraines montrent par définition de grands décalages. On devrait raisonner en bassins versants et bassins déversants, et on peut montrer que BRL propose en quelque sorte une multiplication de bassins reversants à partir des maillons ajoutés dans le territoire composite.

On peut exprimer des besoins agrégés généraux et technocratiques, mais en réalité, les besoins ne peuvent être disjoints des modalités de partage entre plusieurs acteurs et usages compétitifs et concurrentiels. Comment Aqua Domitia va fonctionner pour partager les ressources transférées entre toutes ces unités composites ? Selon les scénarios, les besoins se feront différents.

- Partage en cinq parts égales ?

- Partage proportionnels aux poids démographiques

- Partage fixé selon des hiérarchies prévisibles des utilisations (environnement, eau potable, eau agricole)

- Partage variable selon des hiérarchies modulées par les situations hydroclimatiques.

- Partage organisé selon la succession des demandes de connexion au réseau (premier arrivé, premier servi)

- Partage en droits d’eau garantis

- Partage sur un marché de droits d’eau variable avec ou sans enchères

Partager, ce n’est pas seulement la ressource physique de l’eau. C’est aussi le partage des coûts des investissements et des coûts de fonctionnement. Là aussi, la question ne semble encore pas clairement établi. Qui paye l’amortissement et sur quel critère c’est partagé entre les différents bénéficiaires ou opérateurs ? Idem pour les charges de fonctionnement quotidien, fonctionnement saisonnier, fonctionnement annuel ?

3) A t-on bien évalué les économies d’eau dans les secteurs urbains et périurbains ?

Comme le montre le dossier préparé par BRL, la consommation moyenne d’eau potable par individu en Languedoc-Roussillon est de 180 litre par jour, très au dessus des moyennes des autres régions françaises. La moyenne nationale est de 150 litres par jour et par habitant. Nos évaluations sur certaines villes de la région, notamment l’agglomération de Montpellier, montrent que la consommation facturée moyenne y est encore supérieure, proche de 200 litres par jour et par habitant. Ici, on n’est pas dans du prélèvement mais bien dans de la consommation facturée. Cependant, quand on regarde les masses d’eau engagées dans le réseaux d’eau potable, on a des écarts très significatifs entre le volume d’eau mobilisé et le volume d’eau facturé. A Montpellier, pour 17 millions de mètres cubes facturés, il y a 33 millions de mètres cubes circulant dans le réseau. Une partie se perd dans des fuites, une autre n’est pas facturée. Sur le syndicat d’eau potable du Salaison, on met 2,4 millions de mètres cube d’eau dans le réseau et on en facture qu’1,4 millions. Autrement dit, les habitants du Languedoc pourrait effectivement consommer un volume technique de 350 à 400 litres par jour. Ce n’est pas qu’un problème de fuite, mais bien de gestion des opérateurs et de prise de conscience des citoyens. Comme le syndicat du Salaison achète 2 millions de mètres d’eau au système géré par Véolia (qui achète aussi une part d’eau à BRL pour alimenter le réseau), on peut observer que les intérêts concernant les masses d’eau diffèrent sensiblement, et que l’expression des besoins généraux occulte la question des modes de gestion et des conflits d’intérêts.

Les calculs d’économie d’eau figurent bien dans le rapport Aqua Domitia et BRL mais ils proposent des scenari de réduction des consommation domestique peu significatifs. Or, un objectif politique devrait être de passer effectivement de 200 litres facturés à 120 litres par personne. Une politique de réduction des arrosages par des eaux non traitées est extrêmement utile mais pas forcément à coup de gros réseaux BRL. Cela marche mal et c’est toute la société qui paye pour des aménagements bénéficiant qu’aux nouveaux habitants des ZAC. Il faut établir un plan de récupération des eaux de pluie, pas uniquement sous l’angle des individus, mais sous l’angle de microbassins collectifs dans les quartiers des villes avec mise en place de coopératives d’arrosage de quartier utilisant ces ressources non comptabilisées nulle part pour le moment.

Les besoins s’exprimeront tout différemment si on intègre bien les aménagements locaux dans les espaces urbains, péri-urbains et dans les espaces agricoles où de multiples options existent dans l’organisation du territoire et en fonction des situations d emontagne, de plaine alluviale ou de delta.

Jacou, le 5 octobre 2011

Prochaine contribution : les institutions sont-elles claires sur la gestion et le prix de l’eau ?

[1] Chercheur, géographe UMR GRED (Gouvernance, risque, environnement et développement) / IRD (Institut de Recherche sur le Développement) Université de Montpellier III et Conseiller municipal de la ville de Jacou (Hérault) – Contact th.ruf@orange.fr

[2] Association scientifique et technique pour l’eau et l’environnement.