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Le lobby nucléaire en terre socialiste. Quand Dominique Strauss-Kahn travaillait pour EDF.

dimanche 19 novembre 2006

Les lobbies français de l’eau et de l’énergie ont compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient trouver à s’attacher les services rémunérés des hommes politiques français.

Le réseau "Sortir du Nucléaire" a publié sur son site un article illustrant le poids du lobby nucléaire à l’intérieur du Parti Socialiste. Eclairant !

Réseaux d’influence : un constat accablant

Vincent Giret et Véronique Le Billon, journalistes à L’Expansion ont publié en 2000 aux éditions du Seuil un livre intitulé Les vies cachées de DSK, relatif à Dominique Strauss-Kahn (DSK). Le chapitre intitulé « Ministre privé » nous montre de façon préoccupante la collusion entre un ancien ministre de l’économie et le lobby nucléaire. Aucun des faits cités n’a fait l’objet d’un démenti de l’intéressé. La Cour des comptes a même sévèrement critiqué DSK pour les honoraires de consultant qu’il a perçus d’EDF entre 1994 et 1996 (1,5 million de francs). La Cour a souligné « l’insuffisance des termes du contrat d’origine, qui ne donne aucune indication sur le contenu de la prestation assurée ». Un porte-parole d’EDF a pour sa part affirmé au Canard enchaîné que les relations du groupe avec DSK avaient été « dans la norme de ce qui se pratique » avec ses quelques dix mille consultants. Pour notre part, nous serions curieux de connaître cette liste. Grâce à l’aimable autorisation des auteurs de ce livre, nous en reproduisons ci-dessous un extrait. Celui-ci constitue un constat accablant.

Ministre "privé"

Dominique Strauss-Kahn signe un contrat avec EDF(en 1994] C’est lui qui prend l’initiative discrète de proposer ses services par un intermédiaire. Il ne veut pas s’exposer personnellement à un éventuel refus. Pour sonder le terrain auprès de Jean-Michel Fauve, le directeur des affaires internationales d’EDF, il envoie donc une connaissance socialiste, le député Jacques-Roger Machard, battu lui aussi aux législatives de mars en Haute-Garonne, et tout juste embauché à Électricité de France. Fauve et Strauss-Kahn s’apprécient depuis les voyages officiels qu’ils ont faits ensemble entre 1991 et 1993. « je l’ai vu à l’oeuvre comme ministre dans des négociations très dures en Indonésie, il a une intelligence de situation et une profonde culture internationale », confie le premier.

Le dirigeant d’EDF saisit immédiatement l’intérêt qu’il peut trouver à s’attacher les services de Dominique Strauss-Kahn Fauve a pu constater que l’ancien ministre est l’un des rares à l’époque à penser que les entreprises publiques françaises doivent conquérir des positions à l’étranger, contre l’avis de la direction du Trésor à Bercy et les tenants d’un secteur public exclusivement tourné vers des intérêts nationaux. Dans l’esprit de Jean-Michel Fauve, l’ancien ministre n’est pas seulement un excellent conseiller stratégique, il sera aussi un avocat solide et légitime pour vaincre les réticences des autorités de tutelle de l’État français.

Lors de leur première entrevue, Fauve et Strauss-Kahn évoquent le Maroc où ils ont passé une partie de leur enfance, l’un à Marrakech, l’autre à Agadir. ils font affaire rapidement. Gilles Ménage, le nouveau président d’EDF et ancien directeur de cabinet de François Mitterrand, donne délégation à son second, jean Sergougnoux, pour signer le contrat de « conseil en relations internationales » pour 30 000 francs par mois. « DSK vient passer deux ou trois heures avec moi tous les quinze jours pour des discussions de stratégie d’entreprise et pour préparer des missions à l’étranger », précise le directeur d’EDF.

Jean-Michel Fauve lui soumet immédiatement le dossier allemand : EDF a alors le
projet de développer un réacteur du futur, l’« EPR », en coopération avec l’Allemand Siemens et le Français Framatome. Strauss-Kahn a toujours été favorable au nucléaire et, comme ministre de l’industrie, il avait discrètement contré la pression exercée par les écologistes. 11 avait aussi fermement engagé la coopération franco-allemande sur ce dossier sensible. « Le rôle de l’État, expliquait le ministre en octobre 1992, c’est un rôle de marieur, de catalyseur d’alliances ; dans le nucléaire, ce sont les français EDF et Framatome qui travaillaient avec les électriciens allemands et Siemens sur un projet de réacteur du futur. Dans l’électronique, ce sont des industriels français et italiens qui produisent en commun les puces SGS-Thomson. Ces coopérations auraient pu se nouer sans l’État, mais il se trouve que, dans ces deux cas, les pouvoirs publics ont joué un incontestable rôle d’aiguillon. » Pourquoi alors ne pas continuer,
malgré l’alternance politique et le changement de gouvernement ? EDF a apprécié le travail du ministre, elle l’utilise cette fois dans la coulisse, comme Alcatel avec ses soucis bruxellois.

EDF veut à tout prix s’assurer que la réalisation de son projet nucléaire ne sera pas entravée par les députés du SPD, le Parti social-démocrate, frère allemand du PS français, mais parfois plus enclin à rejoindre la politique des Verts d’outre-
Rhin, évidemment très antinucléaires. Le SPD est alors dans l’opposition, mais son activisme ou sa neutralité bienveillante sur ce sujet peut condamner ou faciliter le projet. Jean-Michel Fauve a été directeur du projet de la centrale très controversée de Plogoff, en Bretagne ; il sait combien l’opinion publique peut déstabiliser une opération de cette nature. « En Allemagne, nous avons besoin d’engager des discussions de fond, loin des meetings, d’organiser des réunions confidentielles », explique-t-il. Un contact est identifié outre-Rhin : le député européen SPD Roif Linkohr, fondateur de l’Office d’évaluation des choix scientifiques et techniques du Parlement européen. Ce physicien est l’un des très rares pronucléaires du Parti social-démocrate.

Voilà Dominique Strauss-Kahn engagé dans une mission très politique de lobbying et de longue haleine. Il joue de son double carnet d’adresses pour organiser une série de rencontres discrètes à Düsseldorf et à Strasbourg, mêlant à la fois des députés (ou ex-députés) socialistes français et des élus sociaux-démocrates allemands. Très intéressée par cette prestation, la Cogema - qui produit les combustibles nucléaires - accepte de cofinancer l’opération avec EDF. Son président Jean Syrota appelle dix fois Jean-Michel Fauve pour aligner au franc près les tarifs de la Cogema sur ceux concédés par EDF à Dominique Strauss-Kahn... Au total, la Cogema lui versera 600 000 francs.

Du côté socialiste français, DSK joue avec une extrême prudence et beaucoup d’ambiguïtés, il implique dans l’opération tous les spécialistes socialistes de l’énergie et quelques figures très pro-européennes, sans toujours leur préciser qu’il travaille pour le compte d’EDF et de la Cogema. Pour ses amis politiques, DSK agit ici dans le cadre de ses fonctions de délégué national du Parti socialiste. Dans ce groupe confidentiel, se retrouvent son complice Pierre Moscovici, l’économiste physicien et député européen Gérard Fuchs, le député de Meurthe-et-Moselle et nouveau président de l’Office d’évaluation des choix scientifiques et techniques Jean-Yves Le Deaut, le chercheur en électrochimie et ancien député des Hauts-de-Seine Philippe Bassinet, l’ancien ministre délégué à l’énergie auprès de DSK entre 1992 et 1993 André Billardon et le député du Nord, membre de l’Office parlementaire d’évaluation des déchets nucléaires, Christian Bataille. Tous acquis à la cause nucléaire. D’autres responsables socialistes sont conviés à la discussion, comme Élisabeth Guigou et Henri Nallet.

Dominique Strauss-Kahn se rend aussi à Bonn, où il se présente à l’ambassade de France, qui lui a préparé quelques rendez-vous, non comme un consultant d’EDF et de la Cogema - cela reste secret -, mais comme un officiel du Parti socialiste, chargé de suivre les questions énergétiques. C’est à cette occasion qu’il rencontre pour la première fois Gerhard Schrôder, futur chancelier, et déjà très connu pour ses liens privilégiés avec les plus grands patrons allemands. Le consultant d’EDF sonde aussi le leader écologiste et très pragmatique Joschka Fischer, qui deviendra, à l’automne 1998, ministre des affaires étrangères du
gouvernement Schrôder. Pour ces missions et ces réunions spéciales, le secrétariat de DSK envoie à la comptabilité d’EDF trois factures de plus de 200 000 francs chacune, qui s’ajoutent ainsi à ses propres honoraires mensualisés.

À cette occasion, Strauss-Kahn rédige un texte-quiz censé distinguer le vrai du faux dans le domaine du nucléaire. « Mon ami le prix Nobel de physique Georges Charpak - par ailleurs administrateur de la Cogema (NdA) - m’a dit que ce document était le meilleur qu’il ait jamais lu sur la question », confie aujourd’hui Strauss-Kahn. Ce lobbying politique, digne des romans d’espionnage de John Le Carré, dure quatre ans, et ne sera interrompu que par le retour de la gauche au pouvoir. Strauss-Kahn n’oubliera pas cette cause nucléaire : devenu ministre de l’économie et des finances, il tiendra des propos sans ambiguïté en février 1999, lors d’un voyage de trois jours dans les nouveaux lânder d’Allemagne de l’Est : « Un grand pays industriel comme l’Allemagne ne peut pas rester à l’écart d’une des technologies maîtresses du futur », lance-t-il, avant de souligner l’importance de l’EPR, le fameux réacteur.

EDF utilise également DSK sur des contrats difficiles à l’étranger : « il connaît tous les ministres de la terre », s’émerveille Jean-Michel Fauve. Au Maroc, Strauss Kahn entretient un réseau exceptionnel de relations et d’amitiés ; à Paris, dans le sud de la France ou à Rabat, il a sympathisé avec André Azoulay, le conseiller financier international du roi Hassan 11 et aujourd’hui de son fils héritier du trône Mohammed Vl.« Au Maroc, Dominique est chez lui », résume André Azoulay. Strauss-Kahn intervient avec succès sur plusieurs dossiers d’EDF, notamment lors d’une prise de contrôle de la Régie des eaux de Casablanca, en association avec la Lyonnaise des eaux. Il échoue en revanche sur un projet de prise de participation financière dans une centrale nucléaire marocaine, un marché finalement emporté par les États-Unis. DSK prodigue aussi ses conseils sur un contrat qui tourne mal en Grèce. Il travaille encore sur des dossiers en Argentine, en Finlande, en Afrique du Sud... jusqu’en 1997, EDF lui verse au total environ 1,5 million de francs.