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Nucléaire de rien, un article du Canard.

jeudi 6 mai 2010, par Gérard Borvon

Un excellent article issu des dossiers du Canard N°115— avril 2010. PP 68-69.


Le mouvement écolo s’est construit contre l’atome. Mais, aujourd’hui,
c’est l’atome qui est devenu écolo ! Enfin, presque...

LA première grande manif écolo en France est une manif antinucléaire :
en juillet 1971, à l’appel de Pierre Fournier, de « Charlie Hebdo », pas
moins de 15000« marcheurs » se rassemblent contre la centrale nucléaire
de Bugey,dans l’Ain. L’opération, baptisée « /Bugey-cobayes/ », se veut
le « coup d’envoi de la révolution écologique en Europe ».Parmi les
marcheurs : Théodore Monod, Jean Rostand, Paul-Emile Victor, Lanza del
Vasto et l’inénarrable Aguigui Mouna, figure contestataire de l’époque.
La France n’est,alors, presque pas nucléarisée : elle en compte que Huit
petits réacteurs graphite-gaz. Robert Poujade, qui occupe le poste tout
juste créé de ministre de l’Environnement, se déclare même contre
l’électricité nucléaire. Essayez d’imaginer le ministre de
l’Environnement Borloo prendre aujourd’hui pareille position...

C’est juste après le choc pétrolier de 1973 que la France
fait le choix de l’atome. Gravement malade, le président Pompidou n’est
plus vraiment aux manettes. Le 5 mars 1974, trois semaines avant sa mort,
le Premier ministre, Pierre Messmer,annonce à la télé que la France va
se lancer dans le tout-nucléaire. Pas de débat,pas de vote à l’Assemblée
pour cette marche forcée vers le« tout-électrique, tout-nucléaire »
conduite par les ingénieurs d’EDF. C’est carrément cinq ou six réacteurs
géants (à eau pressurisée) par an qu’ils vont construire tout au long
des années 70...

Cette nucléarisation galopante devient la principale obsession
des écologistes : grandes marches antinucléaires dans le Cotentin,
manifs à Fessenheim, à Gravelines, appel de 400 scientifiques contre le
nucléaire en 1975, 20000 personnes contre Superphénix en 1976,
occupation du site de Flamanville début 77, etc. C’est à partir de cette
lutte qu’ils se structurent, et structurent aussi leur pensée : le
nucléaire, ils ne sont pas contre uniquement parce que c’est dangereux,
que nul ne sait (aujourd’hui encore) quoi faire des déchets, mais parce
que, comme le dit Didier Anger, un des pionniers de la lutte
antinucléaire, non seulement « l’industrie nucléaire implique un mode
de fonctionnement militarisé
 », mais elle induit «  une société
centralisée, aux pouvoirs autoritaire et technocratique ». « /Société
nucléaire, société policière !
 », scandent les manifestants, plus de
60 000, réunis à Malville en juillet 1977. Comme pour leur donner
raison, Giscard, excédé par cette contestation montante,choisit la
politique du bâton : à Malville, il fait donner les CRS, qui attaquent à
la grenade explosive. Drame : un mort, Vital Michalon, et près d’une
centaine de blessés, dont plusieurs amputés. De quoi refroidir les
ardeurs...

L’ambiance sera presque aussi tendue à Plogoff, où EDF
projette de construire une centrale. Arrivés à la mairie le 30 janvier
1980, les dossiers de l’enquête publique sont brûlés, manifs et actions
se multiplient, Giscard envoie sept escadrons de gendarmes mobiles et
les paras... Plus de 100 000 manifestants fêtent la fin de la procédure
le 24 mai 1980. A peine élu, Mitterrand tient sa promesse de renoncer à
Plogoff. Ce qui ne l’empêche pas d’achever la nucléarisation : la
dernière centrale, celle de Civaux, est construite en1987. Désormais,
les 58 réacteurs nucléaires fournissent tellement d’électricité qu’EDF
en exporte 15% par an...

Cette défaite en rase campagne des écologistes ne les fait
pas dévier d’un pouce : ils restent farouchement antinucléaires. Lorsque
les Verts se constituent en parti, en janvier 1984 à Clichy, c’est
d’ailleurs sur le nucléaire que sa fait le clivage déterminant :
téléguidé par Tonton, Brice Lalonde propose (déjà) aux écolos
d’abandonner l’opposition au nucléaire et de s’allier aux centristes. Il
ne rallie même pas un dixième des suffrages...L’année d’après, les
services secrets français s’illustrent en faisant sauter le
« Rainbow-warrior », bateau affrété par Greenpeace pour s’opposer aux
essais nucléaires de Mururoa. Bilan, un mort. Et un scandale : le
nucléaire civil, jamais très éloigné du nucléaire militaire, n ’en sort
pas vraiment grandi...

Là-dessus,le 26 avril 1986 : Tchernobyl. Le mensonge
officiel triomphant. Les cartes de la radioactivité falsifiées. Le nuage
qui s’arrête aux frontières. Et l’entrée dans « l’hiver
nucléaire » :traumatisée, l’opinion publique fait désormais preuve
d’une méfiance en béton armé face à l’atome.

Vingt ans plus tard, la donne a changé : le réchauffement
climatique est passé par là. Depuis l’adoption du protocole de Kyoto, en
1997, qui le désigne ennemi numéro un de la planète, nombreux sont ceux
qui insistent sur le fait que le nucléaire a l’avantage de générer peu
de gaz à effet de serre. On assiste dès lors à de surprenants
retournements de veste : Patrick Moore, l’un des fondateurs historiques
de Greenpeace, s’affiche pronucléaire. Ainsi que le scientifique anglais
James Lovelock, père de l’hypothèse Gaïa, selon laquelle la Terre se
comporte comme un organisme vivant et autorégulé. Tandis qu’en France
les deux grandes figures émergentes de l’écologie, Nicolas Hulot et Yann
Arthus-Bertrand, s’abstiennent courageusement de prendre position (« Si
on pouvait s’en passer, ça serait bien, mais à cause de l’urgence
climatique, vous comprenez... »).

C’est dans ce contexte qu’en 2007 Sarkozy lance le Grenelle
de l’environnement,lequel tend un joli piège aux écologistes : Sarkozy
les invite à discuter de tout... sauf de l’atome ! Avides de
reconnaissance, les neuf ONG désignées (WWF, Les Amis de la Terre,
France Nature Environnement, Greenpeace,la ligue ROC, la Fondation
Hulot, la Ligue pour la protection des oiseaux d’Allain
Bougrain-Dubourg, l’association GoodPlanet de yann Arthus-Bertrand,
Ecologie sans frontières) pour représenter officiellement l’écologie au
Grenelle acceptent le deal comme un seul homme, et sont reçues à
l’Elysée. Enfin on nous prend au sérieux !

Le Réseau Sortir du nucléaire, qui regroupe pas moins de 872
associations ;est soigneusement tenu à l’écart, tandis que, surprise,
Greenpeace, vieille organisation habituée de la lutte antinucléaire,
avec ses campagnes contre l’immersion des déchets en mer, contre
l’enfouissement des déchets, contre le retraitement du plutonium, contre
l’EPR, accepte l’invitation. Après avoir été l’un des principaux
négociateurs du Grenelle, son directeur de campagne Yannick Jadot
quittera Greenpeace deux ans plus tard pour rejoindre Europe Ecologie,
puis se faire élire député européen... Le « Grenelle », pour Sarko,
c’est « l’acte fondateur d’un new deal écologique en France, en Europe
et dans le monde
 ». Mais pas question de toucher au nucléaire. Pour que
la couleuvre ne soit pas trop grosse à avaler, le chef de l’Etat promet
de « ne pas créer de nouveaux sites nucléaires », ce qui ne mange pas
de pain : la France dispose d’un nombre impressionnant de sites
capables d’accueillir de nouveaux réacteurs, à l’image du fameux EPR
actuellement en construction sur le site de Flamanville.

D’ailleurs,quelques mois plus tard, en juillet 2008, il
décrète sans consultation, nivote, ni Grand Débat National sur
l’Identité Nucléaire de la France, laconstruction d’un deuxième EPR sur
le site de Penly (Seine maritime). Pourquoi ?Pour exporter de
l’électricité : « un EPR, c’est 600 millions d’euros d’exportation.
J’attends celui qui me dira que nous n’en avons pas besoin.
 »

Persuadés d’avoir le vent en poupe, les services de com’
d’Areva ne cessent, depuis quelques années, d’arroser la presse de
publicités vantant l’atome, présenté carrément comme énergie sûre,
propre et renouvelable. Certes, ce n’est jamais gagné :quand en 2003 le
Réseau publie un document confidentiel reconnaissant la vulnérabilité du
réacteur EPR en cas de crash d’avion de ligne (et qu’EDF se fait pincer
en train de faire espionner son porte-parole Stéphane Lhomme pour
connaître l’origine de la fuite), l’image d’énergie « sûre » en prend un
coup. Quand survient un été atomique agité comme celui de 2008, avec
grosse fuite d’uranium au Tricastin, suivie de révélations sur la
pollution des nappes phréatiques toutes proches, suivies d’un accident
au cours duquel une centaine d’employés sont contaminés, l’énergie
« propre » en prend encore un coup. Il faut alors repartir à l’attaque à
grand renfort de pages de pub...

Lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 9 décembre dernier, Anne
Lauvergeon, patronne d’Areva, est interrogée sur la compatibilité entre
mouvement écolo et nucléaire. Réponse :« Si, dans les années 70, le
mouvement vert s’est en effet développé à partir de sa lutte
antinucléaire, je pense qu’une scission interviendra entre les"Verts
canal historique",qui resteront antinucléaires jusqu’à la fin des
temps, et les Verts modernes,qui finiront par reconnaître que le
nucléaire fait partie des solutions. » Ce qui fait rigoler Stéphane
Lhomme, porte-parole du Réseau Sortir du nucléaire : « Elle est en
pleine méthode Coué !Elle aimerait bien que le mouvement écolo
éclate,mais ça n’est pas le cas. L’ensemble du mouvement reste
antinucléaire. On ne peut pas dire qu’il y ait trahison. »Pourtant les
écolos s’écharpent de plus en plus souvent à cause du nucléaire.
Ainsi,le 25 novembre 2009, les eurodéputés du groupe de Verts votent
(hormis José Bové)une résolution sur le réchauffement où figure un
article qui reconnaît au nucléaire «  un rôle important dans le bouquet
énergétique à moyen terme
 ». Emotion des troupes !

Rebelote au Sommet de Copenhague : WWF et Greenpeace lancent à Sarko un
« ultimatum climatique », dans lequel ils lui demandent de prendre la
tête de la lutte contre le réchauffement... mais sans évoquer le
nucléaire ! Or Sarko, chacun le sait, veut lutter contre le
réchauffement grâce à l’atome. D’où bagarre interne chez les écolos :
faut-il signer ou non cet appel ? Le Réseau a fini par signer, mais les
esprits s’échauffent.