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Comment va l’eau dans le monde ?

jeudi 16 mars 2006, par Gérard Borvon

Cet article est le dernier chapitre du livre "S-eau-S, l’eau en danger". Publié en l’année 2000, il semble toujours d’actualité au moment où se réunit le 4e Forum Mondial de l’Eau à Mexico.

Penaos eman ar Bed ? Comment va le monde ? C’est l’une des formules de salut dans la Bretagne bretonnante. Interrogation de marins et de paysans qui ont migré sur toutes les mers et les terres de l’univers.

Comment va l’eau dans le monde ? Pas trop bien si on en juge par l’éditorial de Federico Mayor, directeur général de l’UNESCO, dans le Courrier de Février 1999 :

« La menace d’une pénurie d’eau est un risque majeur... Face à la surexploitation qu’en fait aujourd’hui une humanité nombreuse, consumériste et polluante, cette ressource collective se raréfie. Les signaux d’alarme sont lumineux : épuisement des nappes phréatiques, assèchement des lacs et des rivières, pollution grandissante. Cette raréfaction a un coût humain qui s’alourdit : malnutrition, maladies, exode rural, surpeuplement urbain. Et des Cassandre prédisent que c’est pour l’eau que risquent de se nouer dans un proche avenir les conflits les plus âpres. »

On se souvient que Cassandre douée du don de prophétie avait dû souffrir la vengeance d’Apollon : ses prédictions seraient inutiles car personne ne les croirait !

Faut-il compter parmi les Cassandre les experts réunis à l’initiative de l’ONU en février 1999 à Genève et qui prédisaient que, sauf redressement de la situation, les deux tiers de l’humanité pourraient rencontrer des problèmes d’approvisionnement et que près de un milliard de personnes pourraient être concernées par une crise majeure de l’eau à l’horizon 2025.

Aujourd’hui déjà, 35% de la population mondiale connaît cette situation. L’aggravation n’aura pas les mêmes effets sur tous les continents. Les réserves par habitant seront divisées par deux en Europe et aux Etats Unis, ce qui laissera encore une marge confortable. Par contre elles seront divisées par quatre en Asie et en Amérique latine où la situation est déjà critique. Le vrai drame se jouera en Afrique et au Moyen-Orient qui souffrent dès à présent de pénurie chronique et dont les réserves par habitant pourraient être divisées par huit.

De l’avis général des experts les ressources existent au niveau des différents continents, leur protection et leur distribution économe et équitable est encore possible Il ne manque que la volonté politique des états industrialisés qui, seuls, disposent des moyens économiques et techniques nécessaires. Force est de constater qu’ils ont fait un autre choix. C’est le reproche que leur fait le directeur général de l’UNESCO, présent à la rencontre de Genève, en s’adressant à leurs gouvernements :

« Plutôt que d’investir des milliards de dollars en armement, nous devrions affecter des budgets à l’eau douce, à l’environnement, aux conditions de vie des gens. »

Taysir Mustapha Al Ghanem, porte parole de l’Organisation Météorologique mondiale est encore plus clair :

« L’eau a été la cause de plusieurs guerres. Si l’on veut éviter de nouveaux conflits au siècle prochain, il est temps que la communauté internationale commence à se mobiliser sérieusement . »

Sans attendre une guerre, en Afrique l’eau tue déjà ! Des millions d’habitants n’ont pas accès à l’eau potable. Les rivières, seules sources d’approvisionnement de plusieurs régions sont de véritables cloaques, occasionnant de nombreuses maladies, en particulier chez les enfants. Le gouvernement Sud Africain vient d’engager un programme jugé ambitieux : des pompes collectives capables de fournir 25 litres d’eau propre par jour, à chacun, à moins de 250 mètres de chez lui. Dans le même temps, un citoyen américain consomme 570 litres d’eau par jour !

L’eau pourrait tuer encore. Au delà de la pollution organique, de redoutables menaces chimiques pèsent sur l’Afrique. Les pesticides les plus violents, ceux dont la fabrication et la commercialisation sont interdites dans les pays développés y trouvent refuge. Le Soudan, par exemple, a reçu du Japon une cargaison de bromure de méthyle, un produit très agressif, dont ce pays n’a pas l’usage et qui y est stocké de façon précaire. Les récipients qui le contiennent sont rouillés et fuient, empoisonnant l’air, l’eau, le bétail et les gens. Dans un récent article du Monde diplomatique Mohamed Larbi Bouguera annonce les désastres écologiques à venir :

« Au Bénin et en Guinée-Bissau, entre autres, cette façon de faire a conduit à l’accumulation de grosses quantités de pesticides dangereux et mal stockés. La plupart de ces surplus sont de vieux produits organochlorés persistants, tels le DDT, le lindane, la dieldrine ou le HCH, interdits dans les pays industrialisés depuis le début des années 70. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’agence américaine d’aide au développement Usaid et les laboratoires Ciba-Geigy peaufinent des plans pour se défaire des pesticides périmés par incinération, sur place, en Afrique. Outre les risques inhérents à cette opération - dégagements gazeux chlorés et résidus de la combustion - la présence d’incinérateurs de ce type est de nature à attirer en Afrique les trafiquants de déchets toxiques. Le stockage des produits périmés revient si cher en Occident que la voie africaine garde encore beaucoup d’attraits... »

« Ouvrons les yeux » comme nous le demandait René Dumont, en 1995.

Notre problème breton, qui est celui des politiques françaises et européennes menées en Bretagne, est un problème de pays riches. Les moyens humains, matériels et financiers ne nous font pas défaut. Si nous sommes incapables de le résoudre, comment pourrions nous espérer influer sur la marche du monde. Comment saurions nous désamorcer les bombes que l’économie marchande a dispersées en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie et dans tous les ghettos de notre monde « développé ».

Ceux qui pratiquent une agriculture paysanne sont encore assez nombreux, chez nous, pour qu’un nouveau « modèle » puisse s’imposer. Un modèle qui serait capable de nourrir les pays d’Europe en garantissant l’emploi de tous ceux qui y revendiquent le métier et la fonction de paysan. Un modèle qui, cette fois, serait généralisable à l’ensemble de la planète et serait particulièrement adapté aux pays peu industrialisés et de population nombreuse souffrant de pénurie alimentaire.

Nous l’avons compris, le combat pour l’eau pure n’est que l’un des aspects de la construction d’un monde plus solidaire.

Fragile et indispensable, l’eau saura unir l’humanité.