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Antilles : silence on empoisonne !

dimanche 13 mai 2007, par Gérard Borvon

Les nouvelles que nous recevons de Guadeloupe et de Martinique sont véritablement effarantes. Avec la bénédiction de l’AFSSA (l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments), l’Etat Français, sous la signature du ministre de l’économie des finances et de l’industrie, du ministre de l’agriculture et de la pêche, du ministre de l’outre-mer, du ministre de la santé et des solidarités, vient d’autoriser la consommation de denrées alimentaires d’origine animale et végétales contaminées à des taux élevés par le chlordécone, un pesticide particulièrement redoutable utilisé sur les bananes.

Rappel des faits :

Juillet 2001 : un rapport est remis à Dominique Voynet, ministre de l’environnement, et à Dominique Gillot, secrétaire d’état à la santé. Rédigé par deux inspecteurs généraux des affaires sociales et de l’environnement, il décrit un état de pollution "difficilement admissible" ainsi que les risques sanitaires courus par la population (cancers, troubles neurologiques et de la reproduction).

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sous le sable : les pesticides

Octobre 2002 : une tonne et demie de patates douces en provenance de la Martinique sont saisies par la répression des fraudes sur le port de Dunkerque. Elles présentent une forte contamination par le Chlordécone, un insecticide puissant utilisé sur les exploitations de bananes et interdit depuis 1993.

Mars, Octobre 2003 : deux arrêtés préfectoraux en Martinique puis en Guadeloupe imposent l’analyse des sols avant toute mise en culture de légumes racines. Les sols contaminés ne doivent pas être utilisés. Tout légume produit sur un sol non contrôlé doit être analysé et retiré de la vente s’il contient des traces de pesticides.

Juillet 2005 : dans l’indifférence estivale est rendu public le rapport de la commission parlementaire qui s’est rendue sur place en février de la même année. Elle constate que les arrêtés ne sont pas appliqués, d’ailleurs comment pourraient-ils l’être ? Elle apprend aussi que le Chlordécone ne se dégrade pas et pourrait rester dans les sols pendant plusieurs siècles.

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fruits de la mer et de la terre contaminés

En conclusion : le rapport propose de fixer une limite maximale de résidus (LMR) en dessous de laquelle des produits contenant du chlordécone pourront être consommés.

Un autre rapport interministériel lui fait suite sur l’ "Évaluation des actions menées en rapport avec la présence
de chlordécone et autres pesticides organochlorés
en Guadeloupe et en Martinique"
)

Il est réalisé par Claude GAUMAND ingénieur général du génie rural et des eaux et forêts, Alain GRAVAUD ingénieur général du génie rural et des eaux et forêts, Xavier de VERDELON inspecteur général des finances et Michel VERNEREY inspecteur général des affaires sociales

voir aussi les annexes de ce rapport :

L’état des lieux, aujourd’hui

En avril 2005 était créé par les cinq ministères concernés (Agriculture, Ecologie, DOM-TOM, Santé, consommation et répression des fraudes), le GEP (Groupe d’Etude et de Prospective "organochlorés aux Antilles") Un premier séminaire en Octobre 2005, en Martinique, permettait de faire le point.

(voir aussi son rapport de 2006)

-  Aucun indice de dégradation du chlordécone n’a été relevé, seul le lessivage, très lent, des sols permettra leur décontamination. Cela prendra plusieurs siècles dans certains types de sols.

-  On pensait que seuls les tubercules, racines, oignons... étaient contaminés mais on rencontre le pesticide également dans certaines parties aériennes des plantes (base des cannes à sucre et d’ananas)

-  On espérait pouvoir décontaminer biologiquement les sols mais les plantes ne concentrent pas le chlordécone. Leur teneur est bien inférieure à celle des sols.

-  40% des espèces animales marines étudiées sont contaminées

-  Des espèces d’eau douce vivant au sud de Basse Terre présentent des concentrations très importantes (tilapia, ouassou). La pêche a été interdite dans les cours d’eau concernés.

-  La cartographie des sols pollués a été engagée en Guadeloupe. 4000 hectares (1/6 des terres agricoles) seraient ainsi pollués.

-  Sur les anciennes bananeraies ont été établis des "jardins créoles" qui nourrissent les familles. Des lotissements ont été construits. Leurs habitants sont particulièrement concernés.

Face à ce constat faudra-t-il interdire toute culture sur les terres contaminées des Antilles et cela pour des siècles ? C’est là qu’intervient l’AFSSA (Agence française de Sécurité Sanitaire des Aliments)

L’AFSSA paravent des "politiques" ?

L’AFSSA est supposée protéger la santé des citoyens. Il semblerait que son rôle soit plutôt de fixer les normes derrières lesquelles pourront se retrancher les "politiques". Vérification avec le cas du chlordécone.
Pour rendre légale la consommation d’un aliment contaminé par le chlordécone, l’AFSSA a fixé une LMR (limite maximale de résidus). Sur quelle base ? "Il existe très peu de données chez l’homme" reconnaît l’AFSSA. Elle affirme donc s’être basée sur des études statistiques concernant les habitudes alimentaires des populations antillaises. La "norme" sera d’autant plus élevée que les produits seront peu consommés. Imaginons le procédé appliqué en Bretagne : 80% des bretons ne boivent plus l’eau du robinet, on devrait donc pouvoir porter la norme de 50mg/l de nitrates jusqu’à 200mg. De cette façon il n’y aurait plus une seule rivière, plus un seul captage, plus une seule source qui serait "polluée" en Bretagne. Toutes répondraient aux normes !

C’est ce principe qui a été appliqué aux Antilles. On a admis que 8 aliments (dachine, patate douce, igname, concombre, carotte, tomate, melon et poulet) pouvaient être consommés s’ils contenaient jusqu’à 50microgrammes de chlordécone par kilogramme. Pour d’autres, moins consommés, la limite était portée à 200microgrammes. Pour mémoire, l’eau, pour être déclarée potable, doit contenir moins de 0,1 microgrammes de pesticide par litre. On pourrait donc consommer un aliment qui contiendrait 2000 fois cette dose !

C’est avec cette recommandation de l’AFSSA que les ministères de la Santé, de l’Outremer, de l’Economie, de l’Agriculture ont publié un arrêté fixant ces normes de consommation. C’est ainsi que les préfets des Antilles ont eux-mêmes publié des arrêtés qui en précisaient l’application.

Contaminés pendant des siècles ?

Avec ces nouvelles données le GEP estimait pouvoir "alléger la contrainte que la pollution des sols par le chlordécone" faisait "peser sur la production végétale". La moitié des sols "détectés contaminés" allaient, par ce simple choix d’une "norme", pouvoir être déclarés aptes à la production et mis en culture. Ainsi le chlordécone qu’ils contiennent continuerait à contaminer les générations de consommateurs qui allaient se succéder dans les siècles à venir.
Une question, parmi d’autres nous vient à l’esprit : Allons nous logiquement pouvoir maintenant accepter à Dunkerque les patates douces qui y avaient été précédemment détruites ? Allons nous les trouver à Rungis ou dans les divers marchés de l’Europe continentale ? La commission européenne va-t-elle enregistrer cette nouvelle "norme" ou ces normes resteront-elles spécifiques aux Antilles ? Oubliés des lois sur l’eau, les DOM-TOM vivront-ils également sous un régime sanitaire d’exception ?

En attendant, en Guadeloupe des citoyens n’acceptent pas ce mépris et cette fatalité. Ils se sont regroupés dans un collectif "Agriculture-Société-Santé-Environnement" (ASSE) qui a décidé de porter plainte pour mettre chacun face à ses responsabilités.

voir aussi notre article : DOM-TOM : les oubliés des lois sur l’eau


2007

LA DEPOSSESSION DES AGRICULTEURS A COMMENCE !!!…

En 2003, Léon RELLA, accepte les analyses préventives de sol prévues par l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2003 (modifié le 7 septembre 2005). Malheureusement sa terre (commune de Goyave) est fortement contaminée au chlordécone. Lorsque les résultats tombent, plutôt que d’empoisonner la population guadeloupéenne, il cesse de planter et accepte des petits boulots pour faire vivre sa famille.

Mais il veut conserver ses terres dont il a payé 10 annuités depuis 1992 et se tourne vers plusieurs institutions ou personnalités afin de trouver une solution au paiement du reliquat de 70.000 € à verser au Crédit Agricole :

Un très haut responsable de la Chambre d’Agriculture lui conseille de ne pas respecter l’arrêté préfectoral et de continuer à planter les ignames au détriment de la santé publique.

Le Conseil Général refuse de lui attribuer une aide, mais lui propose d’acheter ses 14 ha pour un montant de 100.000 € afin de les attribuer à d’autres agriculteurs.

Le Conseil Régional refuse de lui attribuer une aide exceptionnelle sous forme d’une avance remboursable avec garantie, alors qu’il avait si généreusement financé la Route du Rhum.

La Préfecture de la Guadeloupe s’est contentée de transmettre son dossier à la Direction de l’Agriculture et de la Forêt.

La Direction de l’Agriculture et de la Forêt est d’accord pour relancer l’exploitation à travers un projet fait par l’intéressé, mais déclare ne pas avoir de moyens à sa disposition vu l’urgence du dossier …

Le Député-Maire Joël BEAUGENDRE demande, sans suite, au Préfet de réagir rapidement face à cette injustice …

Un haut responsable du Crédit Agricole, lui explique qu’il n’est pas un philanthrope et qu’il veut son argent, "chlordécone ou pas !..."

En effet, depuis qu’il a cessé son activité principale de producteur d’ignames et qu’il est dans l’impossibilité d’élever du bétail sur ses terres, Monsieur RELLA n’a plus les moyens de rembourser son prêt bancaire.

Le rouleau compresseur est en route.

C’est la curée. Après différents courriers à fenêtre et recommandés avec accusé de réception, Léon RELLA est informé que son exploitation sera mise en vente aux enchères publiques le mardi 17 avril 2007 à partir de 10 heures au Tribunal de Grande Instance de Basse-Terre. Ses 14 hectares seront proposés à partir de 38.000 € - l’annonce légale précisant même qu’ils ont vue sur mer …

Au fond du désespoir, par courrier en date du 23 mars 2007, Léon RELLA a informé le Président de la République de sa situation et de son intention de se suicider par pendaison le 17 avril 2007 si les choses demeurent en l’état.

Comme lui dans son courrier au Chef de l’Etat, notre collectif affirme qu’ « il y a une certaine injustice qu’un homme ne doit pas accepter ».

Est-ce le sort réservé à chaque agriculteur qui aura le courage et l’honnêteté de se mette en conformité avec les arrêtés préfectoraux d’octobre 2003 et de septembre 2005 ?

Il est scandaleux qu’aucune mesure d’accompagnement ne soit prise en faveur de ceux qui sont aussi directement victimes de la pollution au chlordécone, ce pesticide qui à l’époque avait reçu toutes les autorisations publiques de commercialisation et d’utilisation aux Antilles.

Avec la complicité ou le silence de si hauts responsables, notre patrimoine agricole est purement et simplement livré à la spéculation immobilière !

Pourquoi les véritables pollueurs ne sont-ils pas les payeurs ?

Collectivement, nous appelons à un sursaut de conscience et demandons à toute la population de venir en masse manifester son indignation et son opposition catégorique à la vente aux enchères publique qui aura lieu le mardi 17 avril 2007 à 10 heures au Tribunal de Grande Instance de Basse-Terre.

ASSE, S O S ENVIRONNEMENT, U P G, UNION REGIONALE DES CONSOMMATEURS, COLLECTIF CONSCIENCE GUADELOUPE, C G T G, LE DR ALBERT DORVILLE MAIRE DE TROIS RIVIERES, C T U, LES VERTS GUADELOUPE, U G T G, ATTAC GUADELOUPE, LE COMITE DE DEFENSE DE L’EAU DE LA GUADELOUPE, P C G, CIPN, MADICE, CFDT, UPLG, ASSOCIATION DES JEUNES AVOCATS, ASSOCIATION LAKOU-LA.


Septembre 2007

Pesticides : Le Nouveau scandale sanitaire

Communiqué (17/09/2007)

Les pesticides utilisés massivement en Martinique et en Guadeloupe depuis des années sont-ils à l’origine d’un nouveau scandale sanitaire ? C’est ce qu’affirme le professeur Belpomme, cancérologue à l’hôpital George-Pompidou qui rendra public demain à l’Assemblée un rapport explosif sur le dossier, assurant même, que cette "affaire" dépasse de loin celle du sang contaminé.

D’après le cancérologue, qui a conduit une mission scientifique dans ces deux départements d’Outre-mer pour mesurer les conséquences de l’usage massif de pesticides par l’agriculture antillaise, "l’empoisonnement de la Martinique et de la Guadeloupe concerne le sol et l’eau". Parmi les produits incriminés figurent "le chlordécone (interdit en France en 1990 mais pas aux Antilles !), le paraquat (interdit très récemment) et plusieurs dizaines d’autres pesticides utilisés dans des conditions opaques", explique Dominique Belpomme. "Les fruits et les légumes-racines sont d’ores et déjà contaminés, certaines viandes également".

Le taux des cancers de la prostate est "majeur" aux Antilles mais les scientifiques n’ont "pas encore la preuve épidémiologique" qu’ils sont "liés au chlordécone"."Le taux de malformations congénitales augmente aussi" aux Antilles françaises, où "les femmes ont beaucoup moins d’enfants qu’il y a quinze ans et où les nouveaux nés naissent contaminés au chlordécone, la substance étant présente dans le cordon ombilical". Selon le professeur Belpomme, l’ensemble des populations insulaires se trouve "empoisonné". La durée de vie de ces produits chimiques s’étalant sur des siècles, "les conséquences sanitaires devraient se faire sentir longtemps, y compris sur les générations nées après l’interdiction du chlordécone".

Michel Barnier, le ministre de l’Agriculture, vient de faire interdire le paraquat et promet des aides pour dépolluer les sols. Lundi matin sur Europe 1, il a estimé que la situation était "très grave" aux Antilles. Au ministère de l’Environnement, Jean-Louis Borloo et Nathalie Kosciusko-Morizet ne cachent pas "l’ampleur" du dossier. Enfin, les producteurs de bananes antillaises se disent désormais prêts à diminuer l’usage des pesticides, sous condition. Le sujet est d’autant plus brûlant que les pesticides et leur usage massif en France seront au coeur des débats du prochain Grenelle de l’environnement, dans moins d’un mois.

Notre commentaire : depuis 2001 nous alertons sur ce problème. Le voici enfin sur la place publique !


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