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Les esclaves de l’agro-alimentaire

mardi 12 novembre 2013, par Gérard Borvon

Les troubles musculo-squelettiques (TMS), générateurs de tendinites, représentent la première maladie professionnelle en France. Dans ce domaine la Bretagne établit un nouveau record : 20% des cas répertoriés sur le territoire français l’ont été sur le sol breton et essentiellement dans l’industrie agro-alimentaire.

Article extrait de "S-eau-S, l’eau en danger" (Golias, 2000). Un texte qui garde toute son actualité en 2013 au moment où des licenciements massifs sont pratiqués dans cette industrie et encore en 2016 quand des salariés en grève de la cooperl en parlent.

Les esclaves de l’agro-alimentaire

Suivant un rapport publié fin 1998 par le Conseil économique et social de la région, la Caisse régionale d’assurance maladie, avait recensé 1305 cas de tendinites et d’inflammation du coude et du genou en 1996. Ces maladies correspondent à des gestes répétitifs effectués à des cadences rapides. On les rencontre dans les industries de la chaussure, de la confection, de la grande distribution (caissières). Le secteur agro-alimentaire concentrait à lui seul la moitié de ces cas dans les abattoirs et les ateliers de découpe.

Joseph Pennors, représentant CFDT tirait la sonnette d’alarme : « Le taylorisme prédomine encore dans l ’agro-alimentaire. Depuis 1983, 5700 accidents y ont entraîné 177 000 jours d’arrêt de travail et généré 100 millions de francs de dépenses, soit le coût de 800 emplois à plein temps. Quant aux T.M.S, elles constituent un vrai sujet de préoccupation, d’autant que les cas déclarés ne sont que la partie visible de l’iceberg. Bien des salariés n’osent pas les déclarer pour ne pas compromettre leur emploi » ( cité par A. Guellec, Ouest France du 1.12.98).

L’industrie agro-alimentaire se glorifie de la création d’emplois. De fait, avec 63 000 personnes employées, la Bretagne est de très loin la première région française en terme d’emplois agro-alimentaires. La part de ce secteur dans l’emploi industriel breton est de 34% contre 12,5% sur l’ensemble du territoire français. Les deux plus gros secteurs sont ceux de la volaille et des viandes de boucherie (abattage et découpe de porcs et de bovins). Cette importance numérique ne doit pas, cependant, faire oublier que pour un emploi créé dans l’agro-alimentaire, ce sont de deux à trois emplois qui disparaissent chez les agriculteurs. Elle ne doit surtout pas masquer le fait que cette toute récente industrie offre à ses employés des salaires et des conditions de travail dignes de « Germinal ».

Quand le travail était rare, les patrons et les petits chefs savaient le rappeler : « si tu n’es pas content, la porte est par là, il y en a dix qui attendent ta place ! ». Pourtant, malgré une faible tradition revendicative du milieu rural, c’est souvent dans l’agro-alimentaire que se déroulent les grèves les plus dures de l’ouest breton. Les grèves des abattoirs de poulets ont, en particulier retenu l’attention. En plus des classiques conditions de travail dégradées, les méthodes utilisées par l’encadrement y avaient provoqué l’explosion.

Exemple : celui d’un abattoir de Landrévarzec dans le Finistère, usine d’abattage de poulets et de lapins. Début de mai 1998 les employés entament une grève : « Les horaires sont élastiques, cela peut commencer à 6h, 6h30 ou 8h et se poursuivre trois, dix voire seize heures comme c’est arrivé parfois. L’un de nous a eu, par exemple, une semaine de 82h en décembre, pour une paye mensuelle de...4700 F », pas de prime de froid, pause supprimée :« Au début, nous avions un quart d’heure de pause payée, la direction a ensuite considéré qu’à chaque échange de paroles entre nous, il s’agissait d’une pause, avant de supprimer celle-ci complètement »

Un permanent syndical évoque le climat dans l’entreprise : « Les salariés semblent traumatisés. Insultes, menaces physiques ou brimades se succèdent. Plainte a d’ailleurs été déposée à la gendarmerie » (propos recueillis par Ronan Gorgiard, Ouest-France ) En juin 1998, Frédérique Le Gall, journaliste au Télégramme décrit les tranches de vies de deux jeunes employées d’une entreprise de charcuterie :

« Chaque jour de 6h à 13h50, Béatrice, 32 ans, remplit des cartons de barquettes de lardons et les place sur une palette. Depuis six ans et demi qu’elle est dans cette entreprise finistérienne spécialisée dans la charcuterie et la salaison, elle n’a jamais quitté l’atelier « conditionnement » où les équipes travaillent en 2x8. Ancienneté comprise elle gagne 5 700 F net par mois. L’emploi du temps quotidien est immuable : à l’embauche elle enfile sa tenue réglementaire, pointe et consulte l’ordre de fabrication de la journée : la taille du carton et le nombre de pièces qu’elle devra y introduire avant de le refermer et éventuellement de l’estampiller avec la date limite de consommation. De l’atelier où elle opère il sort une palette de 60 cartons toutes les 20 minutes ! Des premières aux dernières barquettes de lardons qui défilent sur le tapis, Béatrice reste debout à accomplir mécaniquement ces milliers de gestes dans le froid et l’humidité. »

Béatrice souffre d’une tendinite, une douleur qui remonte du poignet jusqu’au cou et qui lui occasionne des arrêts de travail.

Cependant, ce qu’elle supporte le moins, c’est le stress, la sensation pesante, désagréable qui l’envahit dès qu’elle entre dans l’usine :

« Dès que l’on arrive on sait d’avance que l’on ne va pas se sentir bien. Qu’on va essuyer des reproches, des remarques. Et si par malheur la machine tombe en panne, quelque part se sera de notre faute. » Isabelle, 33 ans est « mouleuse » dans la même entreprise, elle aligne des morceaux de porc dans un moule pour reconstituer des jambons après en avoir découpé le surplus. 150 moules de près de 20 kg à manipuler par jour pour obtenir 150 jambons . Elle aussi souffre d’une tendinite. Elle craint surtout les blessures provoquées par des couteaux mal affûtés.

Béatrice avait une formation d’ébéniste - restaurateur en meubles ancien, Isabelle un BEP de sténo - dactylo, « il faut bien gagner sa vie... ».

Bruno travaille à la découpe sur la chaîne d’un abattoir de porcs. Travail debout, dans le froid et l’humidité, cadences soutenues, toujours les mêmes gestes. La seule rupture était provoquée par l’affûtage des couteaux. C’est fini. Afin de gagner encore de la productivité, le patron a décidé d’embaucher une personne qui passe régulièrement sur la chaîne pour apporter les couteaux déjà affûtés. Dans cet hôpital proche d’une laiterie, on reçoit régulièrement aux urgences des travailleurs victimes d’une blessure caractéristique. Une pince sur une machine utilisée pour remplir des cornets de glace se bloque à intervalle régulier. Il arrive qu’elle griffe méchamment la main qui s’avance pour la remettre en activité. Risques du métiers diront les contremaîtres...

Juillet 2000. La relance est là, le travail revient, on ne se bouscule plus aux portes de l’agro-alimentaire. Les femmes remplacent les hommes aux postes désertés. Le journal Ouest-France leur donne la parole : « Le réveil, pour moi, c’est 2h du matin. Je prends mon fils et je l’emmène chez sa nounou. Mon mari est en déplacement, je ne peux pas faire autrement. Je dois le laisser en garde. Le métier, il a fallu que je m’y adapte en trois jours. Je me suis accrochée au début. Et puis on a augmenté les cadences. Là où je suis, les conditions de travail sont difficiles. C’est le moins qu’on puisse dire. Je travaille jusqu’à la fin de la matinée dans la chaleur et l’humidité. En un an j’ai fait trois arrêts pour baisse de tension. J’en pouvais plus. Je prenais médicament sur médicament. Pourtant j’en veux, je n’ai pas pris tous mes jours de maladie. La femme, dans l’agroalimentaire, si elle veut conserver son poste, elle doit être présente. A la fin du boulot, je reprends mon fils. Il sent mon stress, ma fatigue. Ce n’est pas un dormeur. Je ne me couche pas le soir avant qu’il s’endorme : 22 h. Voyez mes mains, panaris, tendinites, je me suis habituée à vivre avec. Et je ne vous dis pas les problèmes de couple. Ces temps-ci ça va mieux. Mais jusqu’à quand ? »

« Il va bientôt faire beau et ça va être le début des cadences infernales. Vous savez, on craint l’été. Les saucisses, les merguez, c’est pas la fête pour tout le monde ! »

« Moi, toute la journée, j’ai des ventilos dans les oreilles. Aujourd’hui c’est la bronchite carabinée. Nous avons très froid sur le lieu de travail. On est obligés de mettre deux pulls et deux écharpes. Regardez mes mains. Même avec de la crème, c’est de pire en pire. Des conditions de travail très difficiles avec de lourdes charges, même pour nous les femmes. On nous dit qu’on ne trouve plus d’hommes pour cela. »

« C’est vrai, ils modernisent. Mais les cadences augmentent aussi. Moi, à faire le même mouvement, j’ai les doigts qui fourmillent. Après j’ai cette sensation jusqu’au coude. La nuit, je me réveille à la même heure, à cause de la douleur. »

« Il n’est pas possible de dire notre malaise. La pression est trop forte, même si elle peut rester cachée. Et puis il y a la crainte. Quand on parle trop fort, on vous isole sur un poste. Le pire c’est qu’il n’y a pas de solidarité entre les gens. C’est chacun pour soi. »

Certains patrons de l’agro-alimentaire reproduisent dans leurs usines l’univers déshumanisé des élevages hors - sol qui les alimentent.

La boucle est bouclée.