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Chronique des luttes antinucléaires. Il y a 30 ans, Malville. Souvenons nous de Vital Michalon.

mardi 31 juillet 2007, par Gérard Borvon

Le souvenir d’un grand moment de tristesse mais aussi d’une résistance exemplaire.

Un article extrait de "Plogoff, un combat pour demain".

Malville.

La filière américaine à eau sous pression (PWR) choisie par EDF présente des risques déjà supérieurs à ceux de la filière graphite-gaz initialement mise au point par la France. Le passage aux surgénérateurs accroît considérablement le danger. Cette filière utilise du plutonium 239. Elle doit son nom au fait que ses réacteurs sont eux-mêmes producteurs de plutonium par irradiation de l’uranium 238 qui constitue une part essentielle du combustible.

Le plutonium est un matériau bien plus dangereux que l’uranium. Il est d’abord extrêmement toxique. Inhalé, il peut entraîner un cancer mortel du poumon à partir d’une dose mesurée en millionièmes de grammes. Le moindre accident sur les lieux de production, pendant le transport ou dans la centrale, pourrait avoir des conséquences redoutables.

D’autre part, il suffit de moins de 10 kg de plutonium pour faire une bombe nucléaire. Or EDF prévoit de construire un surgénérateur de 1800 mégawatts par an à partir de 1985. Ce sont donc des dizaines de tonnes de plutonium qui circuleront chaque année sur les routes françaises. Sans compter les risques d’accident, on peut imaginer la difficulté à sécuriser ces convois vis à vis de visées mafieuses ou terroristes.

Autre sujet d’inquiétude : les surgénérateurs peuvent donner lieu à des "excursions nucléaires". Ces excursions n’ont rien à voir avec les voyages régulièrement organisés par EDF, repas gastronomique à l’appui, pour gagner la complicité des élus. Le terme a été forgé par les technocrates de l’atome pour désigner de possibles explosions. Les enceintes ont été prévues "pour", diront les "spécialistes", mais cela ne dépasse pas le stade du calcul théorique et il est difficile de se satisfaire de cette fragile certitude quand les 5 tonnes de plutonium du combustible nucléaire peuvent menacer les populations voisines (Lyon, Grenoble, Genève, sont à proximité).

Les raisons d’être inquiets sont sérieuses. Sur les 7 surgénérateurs qui ont déjà fonctionné dans le monde, 3 ont eu des accidents graves. Surtout qu’aux accidents de nature nucléaire il faut ajouter les risques liés à l’usage de 5000 tonnes de sodium en fusion comme fluide porteur de la chaleur. Le sodium est un métal extrêmement réactif qui explose au contact de l’eau et s’enflamme spontanément à l’air. On ne sait pas maîtriser un feu de sodium portant sur un tel volume de combustible et on sait, malgré le secret, qu’un accident de cette nature a déjà gravement endommagé le surgénérateur de Chevtchenko en Russie. Ces dangers ont amené les USA à renoncer à la filière.

En France, les dirigeants ont décidé de sauter sans hésiter de l’expérience Phénix (250 Mw) à Super-Phénix (1200 Mw). Les prises de position des scientifiques se sont multipliées. Un "appel des 400", hostile à ce programme, a recueilli plusieurs milliers de signatures. La commission de physique nucléaire et corpusculaire du CNRS, la commission Recherche du VIIe plan, se sont prononcées de façon très critique. A Genève, 1300 scientifiques du Centre Européen de Recherche Nucléaire (le CERN) prennent position contre le réacteur. Les représentants politiques locaux s’accordent aux avis des scientifiques : les conseils généraux de l’Isère et de la Savoie demandent l’arrêt de la construction de Super-phénix, de même que la plupart des conseils municipaux de la région.

Et pourtant le programme continue.

Que peut faire une population victime d’une telle obstination sinon exprimer publiquement son opposition ? La manifestation de 1976 n’a pas pu arrêter les travaux, il faut donc que celle de 1977 soit réellement massive. Les organisateurs veulent faire de ce rassemblement "une grande manifestation internationale et pacifique qui montrera la volonté massive des populations de s’opposer aux programmes nucléaires civils et militaires".

La manifestation sera internationale. La pollution n’a pas de frontières. Pourquoi les Français seraient-ils les seuls à manifester quant les Suisses, les Italiens, les Allemands sont aussi directement menacés ? Déjà les écologistes veulent penser et agir en européens. On leur fera payer cher cette mobilisation transfrontalière mais le mouvement est initié : on retrouvera des Allemands, des Suisses, des Italiens, des Anglais et bien d’autres nationalités aux rassemblements de Plogoff deux ans plus tard.

La manifestation sera pacifique. La présence du MAN (Mouvement pour une Alternative Non-violente) est le gage de cette volonté. Le rassemblement doit d’abord être un lieu de rencontres. Pour cela il est organisé en deux temps. Le 30 juillet des débats et forums se tiendront dans les différentes localités qui accueillent les marcheurs. Le 31, une marche pacifique se rendra sur le site.

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Tout se passe d’abord comme prévu. Pour ne pas avoir de surprises des "jumelages" sont organisés entre les groupes voisins de la centrale et ceux des régions éloignées. Des accueils, des aires de camping, sont installés. Personne ne part à l’aventure. L’association des élus locaux contre Super-Phénix appelle tous les maires, adjoints ou conseillers de la région "à participer pacifiquement aux manifestations contre Super-Phénix". Ils sont également priés de "porter les couleurs de la république et d’user de leur influence au cours des manifestations afin d’éviter toute provocation". S’il y a bien une chose que les comités d’information sur le nucléaire savent, c’est qu’aucune action de force contre le chantier de la centrale ne pourrait être décisive. Seul compte le mouvement d’opinion.

Contre toute attente le climat se modifie dans les quinze premiers jours du mois de juillet. Les comités Malville n’ont pas compté avec une échéance proche : les élections législatives de mars 78.

Les partis de droite ne verraient pas sans intérêt renaître la "grande peur de 68" qui leur avait amené une écrasante majorité à la chambre. Dès les premiers jours de juillet l’ennemi est désigné : l’antinucléaire allemand ! Il est vrai que les manifestations allemandes de cette année 77 ont été toniques et que quelques images violentes ont fait la une des médias. Pour autant à aucun moment ces luttes n’ont dépassé en intensité certains conflits syndicaux ou certaines frondes paysannes dont les antinucléaires peuvent, hier comme aujourd’hui, être témoins. Pas de mairies et de préfectures saccagées par les antinucléaires, pas de gares incendiées, pas de ministres molestés.

D’autres encore, à gauche, aimeraient volontiers voir étouffer cette effervescence "gauchiste" dans laquelle ils continuent à voir une menace.

Côté PC les choses sont claires. Il vient de se rallier à la force de frappe et il a toujours soutenu le recours à l’énergie nucléaire. Depuis Joliot il est fortement implanté au Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) et il détient un fort pouvoir à EDF par le relais de la CGT. La prétendue "autonomie" militaire et énergétique revendiquée par la droite française à travers ses programmes nucléaires correspond à l’orientation "nationale" de sa politique du moment.

Le PS, comme souvent, joue sur l’ambiguïté. Il faut ménager l’allié communiste sans perdre l’électorat de gauche majoritairement hostile au nucléaire. Il faut également tenir compte des soutiens que le lobby électronucléaire a su se gagner parmi les cadres du parti. Il laisse donc ses élus locaux s’engager sans prendre position sur le fond.

De façon inattendue c’est la CFDT qui déclenche la crise. Ses militants sont partout nombreux dans les mobilisations antinucléaires. Ceux des syndicats de l’énergie, en particulier, sont en première ligne. Mais il faut tenir compte de la proximité de certains de ses dirigeants avec le PS. Des dirigeants qui craignent également la montée des influences libertaires et autogestionnaires dans leurs rangs. Le 28 juillet, à deux jours de la manifestation, une intervention de son secrétaire confédéral, paraît dans la presse. Oubliant tous les dispositifs mis en place par les organisateurs pour une marche non violente il fait état de propos prêtés à des antinucléaires non identifiés, prétendant vouloir faire de Malville le "Dien Bien Phu" du nucléaire et il annonce le retrait de son syndicat de la marche.

Les organisateurs sont atterrés par ce "coup de couteau dans le dos". Dès lors un cycle infernal est engagé. Comment des comités dispersés et sans direction commune pourraient-ils se concerter en deux jours et renoncer à leur marche. Les manifestants sont déjà sur les routes et ne sont pas des lecteurs assidus de la presse quotidienne. Ils seront, qu’on le veuille ou non, plusieurs dizaines de milliers dès le samedi. Ce serait une impensable irresponsabilité de la part des organisateurs que de quitter le terrain et de les laisser livrés à eux-mêmes. La manifestation aura lieu et ses animateurs n’auront qu’un objectif : qu’elle se passe au mieux.

Encore faudrait-il qu’on ne cherche pas à tout prix à envenimer la situation. C’est pourtant ce que vont faire les pouvoirs publics, à commencer par le préfet de l’Isère, René Jannin.

Le 28 juillet au matin il annonce l’interdiction de la manifestation et le déploiement des forces de l’ordre. Trois mille policiers sont déjà en place et dix mille autres sont annoncés. A l’en croire, les manifestants français ne devraient pas dépasser les 15 000 mais d’Allemagne et de Suisse viendraient plus de 10 000 manifestants. La presse reprend ses propos, tenus "à demi-mot", pendant la conférence de presse : certains pourraient appartenir à la bande Baader-Meinhoff. La provocation policière est en marche.

Des barrages sont déjà en place pour gêner au maximum l’accès aux villages et à la centrale. Un couple de militants d’un Clin finistérien, accompagné de deux jeunes enfants, en fera l’expérience. Arrivés dès le 28, ils souhaitent simplement voir la centrale. Après un slalom pour trouver une voie d’accès qui ne soit pas barrée par de prétendus "techniciens de l’équipement", ils se garent enfin en vue du dôme de béton. Soudain, crissement de pneus, hurlements, ils se trouvent encadrés par deux véhicules d’où sortent une vingtaine d’hommes armés. Des policiers ? Rien ne permet de le savoir, leur uniforme entièrement noir ne porte aucun insigne. L’un d’entre eux, le responsable apparent du groupe, se détache. Salut les Bretons ! Dans une ambiance plus détendue il explique qu’il fait partie du groupement des gendarmes parachutistes de Mont-de-Marsan. Et ce jeune gradé, lui-même breton, d’expliquer à ses compatriotes qu’il ne faudra pas revenir le dimanche. On leur a passé, la veille, des films sur les "manifestations allemandes" et ils n’ont pas l’intention de faire de cadeaux. Cela va être la guerre. Ironie de l’histoire, le jeune gradé doit avouer qu’il est lui-même originaire de Ploumoguer, lieu présumé, à cette époque, de la future centrale bretonne. Fera-t-il également partie des mêmes gendarmes parachutistes appelés en renfort à Plogoff près de deux ans plus tard ?

Pour autant les organisateurs ne se laissent pas décourager. Aux points d’information organisés sur tous les accès ils s’activent, dans un climat plutôt souriant, à orienter les milliers d’arrivants vers les différents campings organisés par les mairies et à les informer du programme des jours suivants.

Le samedi est occupé par des débats sur quatre lieux de rassemblement. La CFDT qui a décidé de ne pas appeler le dimanche est présente sur celui de Morestel. Ce sera le plus fréquenté pendant toute la journée. Dialogue sans trop de tension entre militants antinucléaires déçus et syndicalistes tentant d’expliquer la position de leur confédération. Cependant on commence à sentir une sourde inquiétude. La pluie n’arrange rien. Les manifestants ont lu la presse. Bien sûr les journaux de droite se déchaînent mais, à gauche, l’Humanité leur emboîte le pas. En première page un dessin de Wolinski nous montre un barbu éclairant d’une bougie le panneau routier annonçant "Malville, 15 kilomètres". Mais c’est trop gentil. En pages intérieures un dessin signé Pym-Lacroux représente trois affreux casqués, matraque et chaîne de vélo en main. L’un a le visage de Giscard, l’autre celui de Barre, le troisième celui de Chirac : "Tous à la manif" disent-ils ! Ennemis du progrès, complices de la droite, tels sont les antinucléaires vus du PC.

Les radios adoptent le même ton. Sur la place de Morestel des militants écoutent l’émission "d’information" d’une radio publique. Un reporter y décrit, en direct, l’agence d’une banque de Morestel, vitrine enfoncée et pillée par des vandales. Pourtant la banque est là, en face d’eux, rideaux baissés, rien ne s’y passe et aucun reporter n’est là !

Des groupes dispersés discutent. Que faire le lendemain ? Chacun sait que la journée sera à hauts risques.

Le Préfet Jannin a donné, le matin même, une interview. Le journaliste du journal "Le Matin" le décrit hautain, haineux, clamant sa détermination :

"Ils ne passeront pas. Des instructions ont été données. Si nécessaire, je donnerai moi-même l’ordre d’ouvrir le feu".

Le journaliste décrit une réunion ahurissante avec des références à un triste passé : "Il y a ici 3000 à 4000 allemands animés par une volonté offensive. Morestel est occupée pour la deuxième fois de son histoire. Mais nous les viderons... comme nous l’avons déjà fait". Une réunion honteuse conclura le journaliste !

Le préfet a tout prévu : des hélicoptères, des véhicules amphibie, des ponts mobiles pour amener sur place des renforts massés sur l’autre rive du Rhône, des hommes-grenouilles, des brigades anti-émeutes en provenance de Paris, 3000 gendarmes et CRS et, pour couronner le tout, un régiment de gendarmes parachutistes.

La décision du préfet laisse, cependant, place à différentes interprétations. Au lieu d’interdire totalement la manifestation, il a décidé d’interdire la traversée de la Nationale 75 qui borde le site. La question est donc jusqu’où aller ? La proposition qui semble l’emporter est celle de franchir la RN 75 pour le symbole et de s’arrêter là.

"Des écharpes tricolores en tête de la marche verte." Ce titre est celui du journal "Le Matin", du 30 juillet. Les élus locaux n’ont pas déserté. Ils seront, écharpe tricolore en vue, à la tête de chacun des cortèges qui convergeront vers le site à partir de 9 heures le dimanche matin. Les membres du comité d’organisation ont de bonnes raisons de penser que, malgré la provocation, la manifestation se déroulera sans heurt majeur.

Des armes de guerre !

A 9 heures, le dimanche 31, deux cortèges se forment comprenant chacun plusieurs dizaines de milliers de personnes. L’ambiance est silencieuse. Il pleut. Un long cordon de cirés colorés s’étire sur plusieurs kilomètres. Les derniers ne connaîtront que par la radio les évènements qui se passent devant. Aux avant postes la manifestation s’est arrêtée dès que CRS et gardes mobiles ont été en vue. Les organisateurs invitent à la dislocation. L’autodiscipline fonctionne et la masse des manifestants s’installe dans une présence silencieuse. Chacun a compris que la marche s’arrête là.

Quelques dizaines de manifestants cependant, dont certains casqués et armés de bâtons, quittent les rangs et se dirigent vers les gendarmes. Les moyens classiques pourraient suffire à contenir cette agitation désorganisée. Mais ici la répression violente a été préméditée. Au lieu de banales grenades lacrymogènes, les forces de l’ordre ont été munies d’armes dont elles ne connaissent même pas les effets. De véritables armes de guerre.

Un journaliste du journal le Dauphiné témoigne : "un manifestant, alors qu’il venait de ramasser une grenade jetée par le service d’ordre pour la renvoyer à l’expéditeur, fut surpris par son explosion. La main arrachée il se mit à courir en hurlant ; il fut aussitôt transporté par une antenne médicale, et immédiatement opéré. Il s’agissait d’un allemand de 20 ans". Quelques temps plus tard la douleur frappe l’autre camp : "une grenade offensive a également explosé dans la main d’un vieux gendarme mobile au moment où il s’apprêtait à la lancer. L’explosion a grièvement blessé deux de ses camarades, l’un à la poitrine, l’autre aux jambes. Lui-même a eu l’avant bras sectionné au niveau du poignet". Ailleurs un autre manifestant a eu le pied déchiqueté par une grenade offensive. Les photos atroces de ces membres mutilés s’étaleront dans la presse le lendemain.

Le pire est à venir. La police décide de faire reculer la masse des manifestants jusque là plutôt spectateurs que acteurs. La charge est violente, un corps reste étendu. Des secouristes se précipitent. Vital Michalon, 31 ans, a succombé. Arrêt cardiaque, dira le préfet Jannin avant qu’il soit prouvé qu’une grenade offensive lui a éclaté sur la poitrine. Beaucoup des manifestants apprennent le décès par les radios portatives dont ils se sont munis. Le retour dans les campements se fait dans un profond abattement.

Le lendemain une bonne partie de la presse se réveille enfin et fait part de son écœurement face aux violences policières. Mais le mal est fait. Le souvenir douloureux de Malville sera présent dans toutes les mobilisations à venir. Les violences et les lâchetés ne seront pas oubliées de si tôt.


Un témoignage du frère de Vital Michalon

LA MORT D’UN MANIFESTANT ANTI-SUPERPHENIX

"Il voulait permettre un véritable débat"

NOUVELOBS.COM | 31.07.2007 | 14:52

Dans quel état d’esprit vous rendez vous à Malville ?

- Il y a trente ans Vital est parti manifester à Malville avec Paul, un autre de mes frères, et un groupe de copains. La répression de la manifestation a tué un Michalon sur deux. Trente après nous sommes trente de la même famille à venir nous recueillir à l’endroit où Vital a été tué. C’est d’abord cette image là, cette signification, que je retiens

Qui était Vital Michalon ?

- Beaucoup de contre-vérités ont été dites sur Vital. Ce n’était pas un "militant antinucléaire", il n’était inscrit dans aucun parti, aucune association, et surtout pas comme je l’ai entendu dire, dans un groupuscule anarchiste. C’était un homme de 31 ans, non violent. Dans les années 60 il avait visité, à pieds, le Népal, puis il était allé vivre dans un kibboutz en Israël. Il était libre de tout engagement et possédait une formation scientifique. Il avait d’ailleurs fait un stage de quelques semaines au Centres d’études nucléaires de Grenoble. C’est fort de ses connaissances scientifiques qu’il pensait que Superphénix était une folie. C’est uniquement pour cela qu’il était allé manifester.
Il avait fait son service militaire, en suivant l’école des officiers de réserve, dans les chasseurs alpins. Il connaissait les réalités du danger, il connaissait les explosifs militaires, mais c’était un pacifique. Il s’est retrouvé par hasard en première ligne de la manif lorsque celle-ci avait été coincée dans l’entonnoir où le préfet de l’époque avait fait s’installer les forces de l’ordre. Il a identifié les grenades lacrymogènes, puis les grenades offensives qui étaient expédiées, à tirs tendus, sur les manifestants. Il donnait des consignes à Paul et aux autres copains pour qu’ils puissent respirer, et ne perdent pas leurs tympans dans les explosions.
On n’a aucun témoignage décisif sur ce qu’il s’est réellement passé. Seulement deux éléments : le premier c’est que des témoins l’ont vu sortir d’une haie, courbé en deux, se tenant le ventre, suivi par deux membres des forces de l’ordre qui lui ont tourné autour, fusils pointés vers lui, alors qu’il était au sol, puis qui sont partis. Le deuxième c’est la trace d’un impact circulaire de 6 centimètres relevé sur son thorax. C’est la taille d’une grenade. Les autorités ont dit dans un premier temps qu’il était mort d’un arrêt cardiaque, mais l’autopsie a conclu qu’il était décédé parce que ses poumons avaient explosé. Les enquêtes n’ont rien donné. Tout cela s’est terminé par un non lieu et la famille a du payer les frais de justice. Depuis trente ans l’Etat ne s’est jamais manifesté auprès de la famille, quels que soient les gouvernements : ni regrets, ni excuses, ni même de la simple compassion.

Quel sens donnez-vous à ce rassemblement, trente ans après la mort de votre frère ?

- Au début ce rassemblement sera strictement privé, nous voulons nous recueillir, sans déranger personne, à l’endroit où Vital a été tué. Le réseau "sortir du nucléaire" a proposé à ceux qui le souhaitent de se retrouver pour commémorer cet acte criminel de l’Etat et nous a proposé de nous y associer. Nous voulons que l’Etat soit véritablement démocratique, comme le souhaitait Vital pour le nucléaire. Pour lui l’Etat devait permettre un véritable débat des citoyens sur l’opportunité ou non de construire des centrales nucléaires. Ce qu’il n’a pas fait. Pour nous cette demande est donc toujours d’actualité, comme elle l’est pour le débat sur les OGM qui pourrait se traduire, ensuite, par un référendum auprès de citoyens informés. C’est pour cela que nous nous associons à la commémoration de "sortir du nucléaire". Car tant que l’Etat n’a pas montré qu’il est réellement démocratique cela peut conduire au drame comme pour Vital, et on ne peut pas dire que Vital n’est pas mort pour rien. Mais c’est aussi pour cette raison que nous y associons la mémoire du photographe de Greenpeace tué dans le sabotage, par les services français, du "Rainbow warrior" et celle de Sébastien Brillat tué il y a deux ans alors qu’il manifestait contre un convoi transportant des déchets nucléaires.

Propos recueillis par Robert Marmoz