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Pesticides. Du poison au robinet.

jeudi 26 juillet 2007, par Gérard Borvon

On les appelle pesticides. Le nom est évocateur. Insecticides, herbicides, fongicides, ils s’attaquent à tout ce qui grouille : insectes, herbes sauvages, champignons, larves, vers de terre... cette vie anarchique qui hante les cauchemars des adeptes d’une agriculture pilotée par la chimie.

Une industrie née de la guerre.

L’histoire des pesticides est récente. Comme celle des nitrates, elle s’accélère avec les conflits armés du milieu du 20ème siècle. Le Zyklon B, utilisé dans les chambres à gaz des camps nazis, a d’abord été présenté comme un insecticide. Il devait sa mise au point au même Fritz Haber qui avait su développer l’industrie des nitrates et qui avait également imaginé les gaz de combat pendant la guerre 14-18. On sait le rôle de la guerre du Vietnam dans la production et l’usage massif des défoliants par l’armée américaine. Entre 1965 et 1971, cinquante mille tonnes « d’agent orange » ont été déversées sur la jungle afin de la débarrasser de sa végétation. La dioxine qui en est un des principes actifs et que l’accident de Seveso a tragiquement mis en lumière, est connue pour provoquer cancers et malformations génétiques. Plus récemment le phosgène a été utilisé par l’Irak dans sa guerre chimique contre l’Iran ou contre les populations Kurdes. Cette substance est couramment employée pour traiter les cultures de céréales ou de betteraves. Plusieurs pays comme l’Iran, l’Irak ou la Libye semblent avoir contourné les accords internationaux sur les armes chimiques en se dotant d’unités de production d’insecticides dont leurs économies n’ont pas un usage évident. Nul ne peut donc ignorer la nocivité de ces produits dont les cibles ont trop souvent été des populations désarmées.

Pourtant l’agriculture a pris le relais de leur utilisation massive. Sur des sols privés de vie biologique par les excès des engrais de synthèse et rendus fragiles par la pratique de la monoculture, les maladies et les parasites se sont multipliés. Les pesticides semblaient donc pouvoir répondre à un besoin immédiat à condition d’oublier leurs effets sur les consommateurs et sur l’environnement. Avec 95.000 tonnes répandues chaque année, la France est le troisième consommateur mondial après les Etats - Unis et le Japon. D’année en année de nouvelles molécules apparaissent. Actuellement 900 substances actives sont homologuées en France. Elles entrent dans la composition de 10.000 formules différentes.

Des effets bien connus.

Dès 1960, les méfaits du D.D.T avaient été dénoncés aux U.S.A. En Europe il a fallu le début des années 80 pour observer un début de prise de conscience. Cette année là les règlements européens fixaient à 100 nanogrammes la limite légale pour chaque pesticide ( 1 nanogramme = un milliardième de gramme). Ce seuil représentait sensiblement le niveau de détection des méthodes de mesure alors employées. Le message était clair : on ne devait pas trouver trace de pesticide dans l’eau de boisson ! Sous la pression du lobby agro-alimentaire, la France allait attendre 9 ans pour inscrire la directive européenne dans ses règlements et mettre 17 ans pour accepter de la prendre en considération. Jusqu’à la date de Juin 1997, une circulaire du ministre de la santé autorisait encore des dépassements pouvant atteindre 2000ng/l (20 fois la norme). Le Bureau International du Travail estime que 40 000 morts par an seraient dus aux pesticides. Les paysans de l’hémisphère sud sont les plus touchés, 3 à 5 millions d’entre eux seraient gravement atteints. Il est vrai que plusieurs produits interdits d’usage dans les pays industrialisés sont encore fabriqués pour être vendus aux pays en voie de développement.

Actuellement l’agriculteur français répand, en moyenne, cinq kilogrammes de produits différents à l’hectare, il est donc le premier à en subir les conséquences. Le nombre d’interventions dans les centres anti - poison en témoigne. Celui d’Angers a, par exemple, traité 1280 dossiers en 1996. Une étude du C.H.U de Besançon menée entre 1984 et 1996 a révélé une surmortalité agricole par cancer du sang, de l’estomac, du pancréas, de la prostate, du rein et du cerveau. La mutuelle sociale agricole vient de publier les résultats d’une étude effectuée par son réseau de toxicovigilance qui met en lumière la toxicité des produits phytosanitaires. Les problèmes cutanés sont les plus courants (24%) suivis des problèmes digestifs (17%), des problèmes oculaires et des maux de tête (10% chacun). Des troubles neurologiques respiratoires sont également signalés, encore s’agit-il de phénomènes aigus mais que penser de l’effet à plus long terme de l’accumulation dans l’organisme de tous ces toxiques.

Au Centre Hospitalier Universitaire de Brest des recherches commencent à être menées sur la nocivité des faibles doses. Benedicte Sawicki, interne au C.H.U, a rassemblé les publications des 20 dernières années concernant le sujet. En France les études sont peu nombreuses, l’essentiel des publications vient des U.S.A, du Canada et des pays du nord de l’Europe. La plupart établissent une relation significative entre l’exposition aux pesticides et la survenue de lymphomes, de leucémies, de tumeurs du pancréas, des ovaires, de la prostate ou du colon. Benedicte Sawicki s’est ensuite particulièrement intéressée aux molécules présentes dans la rade de Brest. Elle a déjà pu mettre en évidence la toxicité du Dinoterbe et de l’alachlore. Elle a surtout pu constater que les produits de dégradation des pesticides peuvent parfois être plus dangereux que le produit initial !

Les études de cette nature sont trop rares. D’autre part elles dérangent. C’est ce qu’a pu vérifier le docteur Isabelle Tron, médecin de l’observatoire régional de la santé de Bretagne, chargée d’une étude officielle destinée à faire progresser les connaissances dans le domaine de l’exposition humaine aux pesticides : « Ce n’est pas faute d’avoir cherché, mais je n’ai pas réussi à obtenir les quantités et la nature des pesticides déversés sur les cultures en Bretagne. Que ce soient les coopératives auprès desquelles se fournissent les agriculteurs ou la chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine, personne n’a accédé à mes demandes...Si cette situation dure, on en sera au même point dans dix ans, incapables de déterminer l’exact effet des produits ni de savoir s’ils ont une quelconque responsabilité dans l’augmentation des cancers » ( recueilli par Catherine Le Guen, Le Télégramme). L’ignorance est un alibi commode pour l’inaction.

Le mauvais exemple breton

Le maïs qui couvre le quart de la surface cultivée bretonne est une bénédiction pour l’industrie agro-alimentaire. Il absorbe tout le lisier que l’on veut bien lui fournir, il est également avide de pesticides. Hélas, plus de 50% des produits utilisés ratent leur cible et sont diffusés dans l’environnement. Il n’aura pas fallu plus d’une dizaine d’années pour que la Bretagne soit contaminée jusqu ’en ses lieux les plus reculés.

La première évaluation sérieuse date de 1990. Le préfet de région, Edouard Lacroix, prenait enfin la décision courageuse de lever un coin du voile. Entre le 17 avril et le 14 juillet 1990 quatre rivières bretonnes étaient mises sous surveillance : l’Aven dans le Finistère, l’Arguenon dans les côtes d’Armor, l’Oust dans le Morbihan, la Vilaine et la Seiche dans l’Ille et Vilaine. Parmi les 450 molécules actives utilisées sur la région trois étaient testées : le lindane (un insecticide utilisé sur le maïs), l’atrazine (un herbicide du maïs), la simazine (un herbicide à usage non - agricole). Les résultats étaient révélateurs. Les pics d’Atrazine atteignaient 7500 nanogrammes dans la Vilaine et 6000 ng/l dans la Seiche et l’Arguenon (75 et 60 fois la norme maximale !). Même constatation avec le Lindane, insecticide très actif et interdit dans de nombreux pays : on en mesurait un pic de 400ng/l dans la Vilaine. Au même moment, dans le Finistère on notait un taux de 3350 ng/l à Landerneau et des niveaux dépassant dix fois la norme dans plusieurs captages. Dans ce département 22 mesures sur 31 indiquaient des dépassements. On devait à nouveau mesurer 130 fois la norme dans l’eau, pourtant diluée, de l’estuaire de l’Elorn en 1996.

Fait remarquable, le préfet de région prenait lui même l’initiative d’alerter l’opinion publique : « les journaux, les associations, doivent être tenues au courant » déclarait - t - il « parce qu’ils constituent de puissants relais pour alerter les consommateurs ».

Attitude responsable qui tranchera avec l’inertie de la majorité des élus régionaux mais qui, hélas, ne déclenchera pas la mobilisation escomptée. Le marché des pesticides depuis cette date n’a cessé d’augmenter et le préfet Morin en quittant le Finistère en Juillet 98 constatait, comme bien d’autres avant lui, qu’en quatre ans de lutte contre la pollution on n’avait pas avancé, autant avouer qu’on avait plutôt reculé.

Déjà en 1994 un nouveau rapport de la préfecture de région Bretagne indiquait que la situation était loin de s’être améliorée. En Ille et Vilaine 85% des échantillons testés dépassaient la norme. On y trouvait jusqu’à 21 molécules différentes, le même échantillon pouvait en contenir 10 espèces. On peut imaginer l’influence de ces cocktails sur la vie aquatique et sur la santé du consommateur. Rien d’étonnant à ce que la ville de Rennes, après bien d’autres communes, ait pris la décision de ne plus servir que de l’eau en bouteille sur les tables des cantines scolaires. Ironie du sort, l’arme des pesticides se retourne parfois contre ses utilisateurs : des cultures de tomates irriguées à partir de la Seiche en Ille et Vilaine ont manifesté un arrêt de la croissance et une déformation des fruits à l’évidence provoqués par les restes de produits de traitement présents dans l’eau !

Si le cas breton est bien connu, il n’est hélas pas unique

En septembre 97, la revue « que choisir » analysait l’eau du robinet de 150 communes réparties dans cinquante départements. Le résultat était sans appel : on trouve des pesticides presque partout ! Sur 151 échantillons mesurés, 118 sont positifs dont 34 présentent des valeurs supérieures aux normes. En 1991 le ministère de la santé reconnaissait déjà que 33% de la population avait bu une eau dont la teneur en atrazine dépassait les 100 ng/l. La gravité de la situation est donc bien connue au niveau statistique. Par contre il reste beaucoup à faire pour apporter à chacun l’information quotidienne à laquelle il a droit. Personne ne peut savoir ce qu’il risque de trouver dans le verre d’eau qu’il boit. Contrairement à celle des nitrates, une analyse de pesticides coûte cher ( de 4 000 à 6 000 francs voire plus). Les directions départementales des affaires sanitaires chargées de les faire effectuer s’en montrent donc très avares faute des moyens mis à leur disposition. Elles portent sur un nombre limité de substances et se font sur un rythme qui leur enlève toute signification. L’eau de certaines communes n’est parfois contrôlée qu’une fois par an, voire une fois tous les 5 ans ! Quel sens peuvent avoir ces mesures quand on sait qu’en Bretagne où l’eau d’alimentation est superficielle, les pics extrêmes peuvent ne durer que quelques heures. Surveiller la pollution est un devoir, être mieux informé est un droit mais ce sont les contribuables et les consommateurs qui par leurs impôts ou leur facture paient les analyses supposées les mettre en garde.

Arrivera-t-on à la situation absurde où il faudra payer l’eau très cher pour avoir le droit de savoir qu’elle est imbuvable !

Les résultats publiés sont déjà suffisamment éloquents pour que la suppression de l’usage des pesticides soit sérieusement envisagée. Surtout si on se souvient que l’eau de boisson ne représente que 10% des pesticides dans l’alimentation, les 90% restant provenant des fruits et des légumes pour lesquels aucune mesure de contrôle systématique n’est possible. Quant à ceux qui proviennent de l’air que l’on respire, personne, pour le moment n’est capable de dire le pourcentage qu’ils représentent !

Publicité mensongère.

15 Juin de l’an 2000. L’association « Eau et Rivières » laisse éclater une colère trop longtemps contenue. Le phénomène couvait depuis quelques saisons, il a réellement explosé avec le premier printemps de ce nouveau siècle. On a d’abord pu observer des longueurs de talus d’un orange éclatant. Cela a gagné les bas côtés des routes, les fossés. Ce sont aujourd’hui des champs entiers qui attirent l’œil par un couleur peu habituelle dans le paysage breton. Responsable : le glyphosate. Ce désherbant total est le principe actif du « Round up » produit par Monsanto et du « désherbant total Vilmorin ».

Chacun a vu sur son écran de télévision, le ravissant toutou qui arrose son os à coup de désherbant « 100% biodégradable ». En réalité ce pesticide, commercialisé depuis 1975, n’a fait l’objet d’analyses dans les eaux de ruissellement que depuis deux ans. Il a fallu pour cela que des associations de consommateurs et de protection de l’environnement, financent elles mêmes les recherches nécessaires. Nul, jusqu’à présent, ne savait donc ce que devenait le glyphosate dans la nature. « Eau et Rivières » a publié le résultat de ce travail. Il prouve que l’affirmation de la dégradation immédiate du glyphosate n’était qu’un mythe : dans la moitié des rivières contrôlées, le taux est supérieur à la norme réglementaire et il a atteint un pic de 172 fois la norme le 15 octobre 1999 dans la rivière Elorn qui alimente le tiers de la population du Finistère. L’association fait remarquer d’autre part que la dégradation biologique du glyphosate produit de l’acide aminométhylphosphonique (AMPA), plus dangereux pour l’homme et l’environnement que la molécule mère.

Deux lettres ont été expédiées dans les ministères concernés. L’une à Dominique Voynet pour l’environnement, l’autre à Marilyse Lebranchu, secrétaire d’Etat à la consommation, pour qu’il soit mis fin à cette publicité mensongère.

Il y a urgence.

Des règlements stricts viennent d’être adoptés pour que des couvertures végétales soient maintenues, l’hiver, sur les zones en excédents de nitrates. Certains exploitants expéditifs ont pris l’habitude, à l’entrée du printemps, de se débarrasser de cette végétation à coup de désherbants totaux, encouragés en cela par une publicité habilement tournée. De leur côté les services responsables de l’entretien des routes et ceux chargés des espaces urbains avaient devancé le mouvement : les talus, les bords d’allées, les limites de clôture et parfois même les rives des ruisseaux prenaient la couleur orange caractéristique. Naturellement, la publicité trouvait également sa cible dans les jardins et potagers.

Encore une fois, une association citoyenne a dû, à la place des pouvoirs publics, émettre l’indispensable signal d’alerte. Elle a, cette fois, été entendue. En juillet 2000, Marylise Lebranchu, secrétaire d’état à la consommation, a déposé un procès verbal auprès du procureur de la république pour « publicité mensongère ». Loin d’être biodégradables, comme l’indiquait le fournisseur, la secrétaire d’état, estimait que le produit se révélait toxique pour les organismes aquatiques. Hélas, même si la démarche aboutit, de mauvaises habitudes ont été prises contre lesquelles il sera plus difficile de lutter.

De la rivière aux estuaires.

Dans cette affaire, comme c’est son rôle, Eau et Rivières mettait surtout l’accent sur les effets du pesticide dans la photosynthèse des algues et le développement de la faune aquatique. En effet, à force de concentrer les mesures sur l’eau du robinet on en oublierait presque que l’essentiel de la pollution est recueillie par le milieu naturel. Un exemple : celui de la rade de Brest. Ce n’est pas encore la mer d’Arral pourtant les sujets d’inquiétude ne manquent pas. La production de coquillages qui était de 2500 tonnes en 1960 est tombée à 365 tonnes en 1995. Chargée de mission dans le cadre d’une opération de diagnostic menée par la communauté urbaine de Brest, Gaël Durand, chimiste pointait du doigt l’un des responsables : 150 tonnes de pesticides dont 85% à usage agricole sont utilisés chaque année sur le bassin versant de la rade. Une forte proportion de ces produits et de leurs dérivés se retrouvent ensuite dans l’eau littorale

Ces polluants puissants modifient profondément l’équilibre biologique de l’eau, faisant apparaître de nouvelles menaces.

La mer empoisonnée

Le phénomène est devenu banal. Dès les premiers beaux jours, et de plus en plus tôt dans l’année, la presse nous apprend que la pêche à pied a dû être interdite dans telle ou telle baie. Cela peut commencer par celle de Morlaix ou de Douarnenez ou par la rade de Brest. Progressivement l’interdiction s’étend à toute la côte. L’alerte peut avoir plusieurs origines.

C’est parfois une prolifération de Dinophysis qui contamine les coquillages. La première contamination française s’est déclarée en Bretagne en 1983 et a causé plusieurs milliers d’intoxications qui se manifestent par une violente diarrhée. Les pêcheurs professionnels de tellines de la baie de Douarnenez ont presque pris l’habitude de migrer vers le baie voisine d’Audierne dès que l’algue prolifère. Dans la rade de Brest la quinzaine d’entreprises qui commercialisent les moules et les coquillages sont dans une situation plus critique car il leur est difficile de trouver un autre site de stockage ou de production. Plus dangereux, l’Alexandrium repéré d’abord en baie de Morlaix gagne maintenant plusieurs sites du Finistère, des Côtes d’Armor et de l’Ille-et-Vilaine. L’ingestion de coquillages contaminés peut causer des paralysies et même provoquer la mort. La cuisson ne détruit pas les toxines ce qui les rend d’autant plus dangereuses. Sans compter qu’il n’existe pas d’antidote connu à ces poisons.

Une troisième espèce d’algue toxique est de plus en plus observée : le gymnodinium qui s’attaque aux coquillages anéantissant parfois les efforts de repeuplement. Dernière arrivée : Pseudo-Nitzschia. Elle est apparue au printemps de l’an 2000 dans l’espace qui va de la pointe Saint Mathieu à la Pointe du Raz. En plus de provoquer de graves troubles gastriques elle s’attaque aux centres nerveux et peut provoquer l’amnésie.

Ces quatre types d’algues font partie des quelques dizaines d’espèces dangereuses existant dans le monde. Leur apparition récente en Bretagne coïncide avec la montée des pollutions. Il faut souhaiter que leur liste s’arrête là, mais déjà la menace est suffisante. Le compte rendu de la réunion du 27 avril 2000 de la commission « Littoral » du Comité de Bassin Loire-Bretagne notait « l’inquiétude des participants devant le manque de connaissance des mécanismes de prolifération des micro-algues toxiques ».

Le visiteur de l’été doit donc savoir que la plus grande prudence s’impose. La Bretagne tonique, la Bretagne iodée, celle qui offrait ses coquillages à qui savait gratter à la main ou au râteau, est atteinte d’un mal sournois. Aujourd’hui, même le plateau de fruits de mer est manufacturé . Les coquillages doivent faire une cure d’oxygénation dans les bacs des mareyeurs avant de parvenir dans les assiettes. Y retrouvent - ils vraiment la santé ?

La terre , l’eau et maintenant l’air !

Trémargat est un village du Centre - Bretagne qui mérite une visite. Là, des agriculteurs, jeunes et dynamiques, s’obstinent à ne pas vouloir appliquer les règles de l’agriculture productiviste et en particulier se refusent à utiliser des pesticides.

En 1995 des chercheurs de l’INRA de Rennes (institut national de la recherche agronomique) ont eu l’idée de rechercher la trace de pesticides dans l’eau de pluie. Trémargat se prêtait bien à une mesure. Surprise : le prélèvement révélait des taux proches des maxima admissibles en atrazine et en alachlore et même un taux atteignant la valeur maximale de 100 ng/l en Dinoterbe (pesticide actuellement interdit). Au total six pesticides étaient détectés dans une eau dont on aurait pu attendre la pureté maximale.

Des mesures effectuées plus à l’Ouest (Pont - l’Abbé) et à l’Est (Rennes) confirmaient que les pesticides imprégnaient l’ensemble de l’atmosphère bretonne. Pour être plus précis, on constatait même que les vents dominants venus de l’Ouest enrichissent l’air en pesticides au fur et à mesure qu’on avance de Brest vers Rennes. Le niveau de pollution est étonnamment élevé : 80% des échantillons dépassent la norme européenne pendant la période des traitements. Ce niveau reste encore élevé trois mois plus tard, c’est donc en permanence que l’on respire des pesticides en Bretagne.

Des mesures récentes, étendues à l’ensemble du territoire français, ont révélé la généralité du phénomène. Un rapport de la cellule « prospective et stratégie » du ministère de L’environnement constate que la pollution de l’air par les triazines et les organichlorés est devenue chronique. 30% à 75% des produits épandus, suivant les conditions météorologiques et les pulvérisateurs utilisés, se retrouvent dans l’atmosphère. On mesure couramment dans l’eau de pluie des concentrations en atrazine, en dinoterbe ou en alachlore atteignant de 10 à 20 fois la norme tolérée et ceci même à Paris ! Les responsables sanitaires en viennent à considérer que la contamination atmosphérique par les pesticides est celle qu’il faudrait examiner en priorité.

On peut s’étonner du fait que jusqu’à présent aucune étude d’envergure concernant les effets sur la santé de cette exposition permanente n’ait été engagée. On sait pourtant que ces toxiques s’accumulent dans les graisses. Des pesticides ont été trouvés dans le lait maternel humain à des doses parfois supérieures au taux admissible pour le nourrisson. On soupçonne également une influence des pesticides sur la baisse de la fécondité humaine. Aucune région n’est épargnée. Les produits chimiques utilisés par l’agriculture imprègnent déjà toute la planète et s’accumulent inexorablement le long des chaînes alimentaires. Des études canadiennes ont mis en évidence des taux très élevés de méningites chez les enfants esquimaux consommant du phoque, en raison d’une baisse de leur immunité provoquée par les résidus de pesticides contenus dans les graisses des animaux.

Seules les cibles résistent. Les plantes, les moisissures, les champignons aussi bien que les insectes visés subissent de rapides mutations qui leur permettent de s’adapter. Les insecticides ont déjà fait naître un grand nombre d’espèces résistantes. 40% d’entre elles sont des moustiques et des mouches qui s’attaquent aux mammifères et à l’homme... Une centaine d’espèces végétales présentent actuellement un biotype résistant à au moins un herbicide. Neufs cas nouveaux de plantes résistantes apparaissent chaque année. Malgré son usage récent, on a même trouvé une herbe résistant au glyphosate en Australie. Il faut aussi compter avec les OGM. Les premiers mis sur le marché ont été sélectionnés pour leur résistance au glyphosate et menacent de transmettre cette résistance aux plantes de leur famille. L’affaire du colza et du maïs contaminés par des semences mal contrôlées, est une bonne illustration de ce risque.

L’air qui transporte les pesticides, sème en même temps les germes des plantes mutantes.

Un cocktail pour nos poumons.

Les pesticides ne sont hélas pas les seuls toxiques libérés dans l’atmosphère. Il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter les odeurs qui embaument l’ouest breton à partir des mois de mars et d’avril. Les porte parole du lobby porcin ont beau répéter que l’odeur du lisier : « n’est qu’une « nuisance » olfactive, et non pas une pollution », la population qui doit subir cette invasion a du mal à saisir la nuance surtout qu’à y regarder de plus près les gaz qui émanent du lisier sont loin d’être inoffensifs. Le sulfure d’hydrogène d’abord. Il donne au lisier sa base olfactive d’œuf pourri. A forte dose c’est un poison violent. Quelques cas de mortalité par intoxication aiguë ont été constaté dans des élevages (8 cas en 1996 au Canada). Une exposition régulière des personnes vivant à proximité des champs d’épandage peut provoquer une anémie persistante.

Autre ingrédient du cocktail : le gaz ammoniac. C’est également un toxique violent présentant, de plus, des effets irritants sur le système respiratoire. Sous l’action des rayons ultra-violets et d’autres polluants, il peut se transformer en oxydes d’azotes toxiques en eux mêmes et responsables de pluies acides dont on connaît les effets sur l’environnement.

Des capteurs viennent d’être installés, on connaîtra bientôt la composition du « bol d’air » armoricain. Les bretons sauront au moins comment on les empoisonne !

article extrait de "S-eau-S, l’eau en danger"