Accueil > Air. > Respirer tue. Des pesticides à pleins poumons !

Respirer tue. Des pesticides à pleins poumons !

mercredi 27 juin 2018, par Gérard Borvon

Trémargat est un village du Centre Bretagne qui mérite qu’on le visite. Là, des agriculteurs, jeunes et dynamiques, s’obstinent à ne pas vouloir appliquer les règles de l’agriculture industrielle et, donc, se refusent à utiliser des pesticides.

Des pesticides dans l’eau de pluie.

En 1995 des chercheurs de l’INRA de Rennes (institut national de la recherche agronomique) ont eu l’idée de rechercher la trace de pesticides, non plus dans les ruisseaux et rivières qui en sont saturés, mais dans l’eau de pluie. Trémargat se prêtait bien à une première mesure. Surprise : le prélèvement révélait des taux en atrazine, en alachlore et en dinoterbe (pesticides aujourd’hui interdits) proches ou même supérieurs aux maximas admissibles dans l’eau de boisson. Au total six pesticides étaient détectés dans une eau dont on aurait pu attendre la pureté la plus totale.

Des mesures effectuées plus à l’Ouest (Pont-l’Abbé) et à l’Est (Rennes) confirmaient que les pesticides imprégnaient l’ensemble de l’atmosphère bretonne. Le niveau de pollution est étonnamment élevé : 80% des échantillons d’eau de pluie dépassent la norme maximale européenne pour l’eau de boisson pendant la période des épandages. Ce niveau reste encore élevé trois mois après la fin des traitements, c’est donc en permanence que l’on respire des pesticides en Bretagne comme dans de nombreuses régions car, nous le verrons, la Bretagne est loin d’être la seule concernée.

La France est le premier consommateur de pesticides en Europe et le quatrième dans le monde après les États Unis, le Brésil et le Japon. La Bretagne étant la première région de production animale, a orienté ses cultures vers les céréales, blé, maïs, orge, essentiellement destinées à l’alimentation du bétail. Ce sont leurs produits de traitement qui se retrouvent de façon régulière dans les eaux de pluie, de surface et souterraines. Mais aussi, et en premier lieu, dans l’air.

Depuis 2002, Air Breizh, association agrée pour la surveillance de la qualité de l’air en Bretagne, mène des campagnes de mesure des pesticides au printemps et en été, périodes où l’air en est particulièrement chargé. Un suivi a été réalisé dans la commune de Mordelles, une commune en zone périurbaine de Rennes. Le canton environnant est essentiellement consacré à la culture de fourrage et de céréales. En 2010, un bilan des mesures effectuées depuis 2005 a été publié. Sur les 95 pesticides recherchés dans l’air en Bretagne depuis 2008, 37 composent le cocktail de ceux qui se retrouvent à des fréquences diverses dans l’air de Mordelles. Six d’entre eux sont détectés chaque année au début de la campagne de mesures dont le lindane. Cet "organochloré", que l’on retrouve dans 82% des mesures, a été interdit en France pour ses effets cancérigènes, depuis 1998. Mais comme de nombreux corps de la même famille, il est extrêmement persistant.

Au peloton de tête s’ajoutent une trentaine d’autres ingrédients aux noms barbares souvent classés comme C.M.R, c’est à dire cancérigènes (C), mutagènes (M) et donc susceptibles de provoquer des anomalies dans la descendance, ou encore reprotoxiques (R), dont les effets sont avérés sur la perte de fertilité humaine. Ajoutons que, si l’on commence à percevoir la toxicité de chacun de ces produits, l’ignorance est quasi totale sur le résultat de leur mélange. Surtout doit-on y ajouter l’effet des solvants et adjuvants associés (formaldéhyde, phénols, alcools, glycols, hydrocarbures aromatiques) dont le nocivité peut être tout aussi forte, sinon plus, que celle des produits actifs.

On sait aujourd’hui que la contamination de l’air par les pesticides a d’abord lieu au moment de l’application des traitements. Seule une faible fraction du produit atteint la cible, le reste se répand sur le sol et surtout se diffuse dans l’air (il est admis que, dans certains cas limites, 90% des pesticides épandus s’y retrouvent). Plus tard, une partie de ce qui a été recueilli par le sol ou les plantes, rejoint l’air par évaporation ou est transporté par les poussières. Les pesticides, associés à leurs produits de dégradation, se diffusent ensuite loin du lieu de traitement.

Pas de normes pour l’air.

Avant de parler de résultats des mesures, notons d’abord que, contrairement à l’eau et aux aliments pour lesquels la communauté internationale a fixé des valeurs limites de consommation, de telles valeurs n’existent pas pour l’air. D’ailleurs comment pourraient-elles exister ? Comment imaginer qu’on puisse interdire de respirer un air dont le taux en pesticides serait trop élevé ? On peut être contraint à boire de l’eau embouteillée si l’eau du robinet est polluée, on peut choisir de ne manger que des aliments produits par l’agriculture biologique mais là où nous vivons nous n’avons pas d’air de rechange !

Pas de normes de pesticides, donc, pour l’air. Si nous voulons, cependant, juger de la qualité de l’air que nous respirons, nous pouvons considérer les taux de pesticides mesurés dans l’eau de pluie en les comparant aux normes fixées pour l’eau de boisson. Rappelons que, dans les eaux destinées à la consommation humaine, la norme fixe à 0,1 µg/l (1 microgramme =1µg=1millionième de gramme) la limite de qualité pour chaque type de pesticide et à 0,5 µg/l la limite de qualité pour la concentration totale en pesticides.

Quand, en 1995, l’INRA a mesuré le taux de pesticides dans l’eau de pluie bretonne, toutes les analyses de simazine (interdit depuis 2003) y dépassaient le seuil des 0,1µg/l. Un rapport du Sénat du 18 mars 2003 sur les pesticides dans l’eau de pluie notait même que, en Bretagne, "les concentrations pour l’atrazine et l’alachlore, qui sont les deux principaux pesticides du maïs, peuvent atteindre 10, 20, voire plus de 200 fois les normes tolérées pour l’eau potable ! ".

Quelles quantités respirons-nous ?

Le rapport 2010 de Air Breizh notait que certains pesticides, mesurés directement dans l’air, pouvaient dépasser le taux de 10 nanogrammes par mètre cube d’air (1 nanogramme, 1ng, est égal à 1milliardième de gramme). Une question se pose alors : quelle quantité de pesticides respirons nous par jour ?

Ne nous laissons pas effrayer par le simple calcul qui va suivre. Il est admis qu’un adulte ayant un poids corporel de 70kg absorbera, en fonction de son activité, entre 10m3 et 15m3 d’air par jour. Si nous considérons un volume minimum inspiré de 10m3, un adulte respirant un air contenant 10ng/m3 de pesticides en absorbera 100ng par jour soit 0,1µg, le maximum de la dose admissible par litre d’eau de boisson. Nous pouvons donc considérer comme fortement pollué par un pesticide, un air en contenant 10ng/m3. Noter qu’un jeune enfant présente un taux d’inhalation de deux à quatre fois plus élevé que celui d’un adulte, les effets en sont d’autant plus néfastes sur un organisme en cours de formation.

Quelle quantité de ces pesticides reste fixée dans les alvéoles pulmonaires ? Quelle quantité passe dans le sang ? Quelle est leur action ? Peu d’études pour le moment semblent s’intéresser à la question. Pourtant, en additionnant toutes les concentrations en pesticides et autres polluants qui composent le cocktail respiré, comment ne pas faire l’hypothèse que l’air puisse être une source majeure de contamination, supérieure même à celle de l’eau de boisson dans la mesure où l’essentiel des pesticides qu’elle contient est éliminé par le traitement dans les usines de potabilisation et par le fait de la grande consommation d’eau de source embouteillée dans les régions de pollution chronique.

En Bretagne et, plus encore, ailleurs.

La Bretagne, terre d’agriculture intensive, est régulièrement pointée comme étant représentative des pollutions diverses qui affectent notre territoire. Pourtant le cas est loin d’être isolé et la Bretagne, en ce domaine, n’est pas la plus mauvaise élève de la classe. Un rapport de la cellule "prospective et stratégie" du ministère de l’environnement constate que la pollution de l’air par les triazines et les organochlorés est devenue chronique en France bien que l’usage de certains de ces produits soit à présent interdit. 30% à 75% des milliers de tonnes de produits épandus se retrouvent dans l’atmosphère. On mesure couramment dans l’eau de pluie des concentrations en atrazine, en dinoterbe ou en alachlore atteignant de 10 à 20 fois la norme tolérée et ceci même à Paris !

L’association Airparif a réalisé un premier état des lieux sur la présence de produits phytosanitaires dans l’air francilien au printemps 2006. Plus de 5000 analyses de 80 pesticides ont été réalisées sur 5 sites de mesure différents. L’Île-de-France est, en effet, une région agricole remarquable par ses grandes cultures consommatrices d’intrants chimiques. 3200 tonnes de pesticides y sont épandues par an dont 93% pour usage agricole. Les résultats montrent une constante par rapport aux autres régions de France. Un record de 305ng/m3 de chlorothalonil y est même observé. Ramené à 10m3 d’air respiré par jour, cela correspond à 3,05µg de ce pesticide qui traversent les poumons du riverain moyen soit 30 fois la dose admissible par litre d’eau de boisson. Airparif note aussi que, comme dans la plupart des régions, des produits interdits comme le Lindane se retrouvent encore dans l’air francilien.

Regarder également du côté des régions viticoles ou arboricoles. Elles sont parmi les plus consommatrices de pesticides. Depuis 2002, "Air Pays de Loire", l’association agréée pour le suivi de la qualité de l’air, y mène un programme d’étude de la pollution atmosphérique par les produits phytosanitaires. Après le maraîchage et la viticulture, l’association s’est intéressée à une autre activité agricole spécifique de la région : l’arboriculture fruitière.

Une campagne de mesure a été menée en 2007 dans le Maine-et-Loire, où sont localisés les deux tiers des vergers de la région. Parmi les 50 molécules phytosanitaires recherchées dans l’air des vergers du site étudié, deux molécules utilisées en arboriculture se sont révélées prédominantes : le captane (fongicide) et le chlorpyriphos éthyl (un insecticide). Un maximum de 30ng/m3 de ce dernier pesticide, neurotoxique pour l’homme a été mesuré début août. Respirer pendant les jours d’épandage de ce produit est une activité à haut risque sanitaire !

"Pesticides, peut-on encore manger des pommes ? " est le titre d’un reportage télévisé de l’émission "Envoyé Spécial" du 5 mars 2015. Pour produire des fruits d’une esthétique attirante il ne faut pas moins de trente à cinquante traitements avant la récolte suivis d’un conditionnement chimique assurant leur conservation pendant un an. L’analyse des cheveux de riverains cernés par les vergers où sont produits ces fruits et d’un technicien agricole chargé des épandages révèle une contamination chronique par plusieurs pesticides. En 2014, 280 professionnels de santé du Limousin ont lancé un appel contre les pesticides. Une patricienne généraliste témoigne "on a vu une espèce d’épidémie de maladies neurologiques" concernant non pas des personnes âgées mais des gens bien plus jeunes et aussi "un nombre de cancers de la prostate très important". Un lien entre cancers et pesticides que confirme un rapport de l’Inserm de 2013. "Ne rien faire dans ces cas là, moi j’appelle cela non-assistance à personne en danger" conclut-elle.

Quant aux vignes ! On commence à savoir que les premiers touchés sont les vignerons eux-mêmes et leurs familles mais comment ignorer la population voisine, surtout quand les produits de traitement sont répandus par voie aérienne. Malgré son interdiction depuis 2009, la méthode se maintient sous forme de dérogations préfectorales. Un article du journal Reporterre du 22 avril 2014 relate la lutte des associations de protection de l’environnement de Bourgogne contre la dérogation accordée par le préfet pour un épandage par hélicoptère dans la région de Mâcon.

Car, si la loi interdit l’épandage aérien, dérogations il y a ! Que penser du sens des responsabilités des ministres de l’agriculture, de l’écologie et de la santé qui signent, le 15 septembre 2014, un arrêté qui fixe "les conditions dans lesquelles peuvent être accordées des dérogations provisoires à l’interdiction de procéder à ces épandages".

Parmi ces conditions : "lors des épandages aériens, l’opérateur respecte une distance de sécurité qui ne peut être inférieure à 50 mètres vis-à-vis des lieux suivants" :

a) Habitations, jardins et lieux accueillant du public ou des groupes de personnes vulnérables.
b) Bâtiments et parcs où des animaux sont présents.
c)Parcs d’élevage de gibier, parcs nationaux, espaces classés, réserves naturelles".

Il est par ailleurs précisé que "L’opérateur prend toutes les mesures nécessaires pour s’assurer que les produits phytopharmaceutiques appliqués ne sont pas entraînés en dehors de la zone traitée."

Qui peut imaginer que, comme le nuage de Tchernobyl, les particules de pesticides vont s’arrêter à la frontière de 50m fixée par la directive ministérielle. Qui peut laisser croire qu’un "opérateur" peut s’engager à ne pas laisser les produits épandus être dispersés par le vent alors que chacun sait qu’on les retrouve de façon régulière à des dizaines de kilomètres de leur lieu d’émission.

Les associations mobilisées rappelaient que, l’année précédente, elles avaient été les seules à prendre l’initiative de prévenir les écoles afin qu’elles ne laissent pas les enfants sortir dans les cours de récréation.

Une prise en compte récente.

Les associations comme Air Breizh, Air Parif, Air Pays de Loire, déjà citées, sont regroupées dans la fédération Atmo. Nous reparlerons de cette fédération et de ces associations. Dans une de ses publications, datée de 2009, on lit un article sous le titre "Contamination de l’air par les pesticides : nouvelle composante de la pollution de l’air". Son introduction mérite d’être intégralement citée.

"Jusqu’à présent la pollution par les pesticides est essentiellement liée à la pollution des eaux, à celle des sols et à la contamination alimentaire. La pollution de l’air, quant à elle, est relative aux polluants rejetés dans l’atmosphère directement
ou indirectement par les processus de combustion fixes (industries) ou mobiles (circulation automobile).
Certes, les pesticides ne sont pas rejetés ou produits dans l’atmosphère
comme c’est le cas des autres polluants pris en compte, jusqu’à maintenant, dans la problématique de la pollution atmosphérique. Ils sont volontairement répandus à grande échelle dans l’environnement, pour détruire les adventices
et protéger les plantes cultivées et les récoltes des attaques d’insectes, de champignons parasites, de rongeurs, etc. Or, pendant l’épandage et suivant les conditions météorologiques et les modes d’applications, de 25% à 75% des produits phytosanitaires ne se déposent pas sur les aires traitées, ce taux pouvant même atteindre 90% sur des sols humides.
Les pesticides peuvent donc s’introduire dans l’atmosphère directement
lors de l’application mais aussi après leur dépôt en se volatilisant ou encore en s’y diffusant par les phénomènes d’érosion.
Outre le risque sanitaire direct que représentent les pesticides, de par leur nature, dans l’atmosphère, ils peuvent subir des dégradations chimiques ou photochimiques et participer ainsi au mécanisme réactionnel atmosphérique en produisant
des aérosols et des polluants secondaires tel que l’ozone. Pour les pesticides les plus stables, ils peuvent subir des transports à longue distance, grâce à la circulation des
vents, et contaminer ainsi les zones les plus reculées de la planète telle que l’antarctique.
La contamination de l’air par les produits phytosanitaires est une nouvelle composante de la pollution de l’air qui reste encore mal renseignée par rapport aux autres composantes de la pollution primaire. Ceci est dû, en partie, à la récente
prise de conscience de cette forme de pollution, à l’absence de normes des pesticides dans l’air mais aussi à la diversité des molécules actives utilisées et aux difficultés techniques liées à leurs modes de prélèvement et d’analyse."

L’information, provenant de l’organisme officiellement chargé d’informer sur la qualité de l’air mérite d’être prise au sérieux. Surtout quand elle nous alerte sur un risque sanitaire majeur et nous apprend, dans le même temps, que tout reste à faire dans ce domaine encore "mal renseigné".

Quels effets ?

Quels sont les effets de ces pesticides dispersés par milliers de tonnes dans l’air ? Comment se diffusent-ils dans le corps humain ? Où agissent-ils ? Où se fixent-ils ? Quel est leur action à long terme, en particulier sur les enfants contaminés ? Si trop peu d’études ont été menées jusqu’à présent, les premiers résultats de celles qui ont été faites sont déjà particulièrement inquiétants. Nous en parlerons dans les chapitres qui vont suivre.