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Au cœur de la cible nucléaire.3. Tous aux abris.

dimanche 5 mars 2017, par Gérard Borvon

Le numéro 11 du journal Nukleel consacré au nucléaire militaire sous le titre "Au cœur de la cible" rendait compte d’un "Rapport sur le niveau de protection de la population civile française en temps de crise" publié "au nom de la commission des finances", daté d’avril 1980 et signé des sénateurs Marcellin et Bonnefous .

Coup d’œil sur les auteurs :

Edouard Bonnefous (1907-2007) a été élu député de Seine-et-Oise de 1946 à 1958 et a occupé d’éphémères fonctions de ministre ( du commerce du 20 janvier au 8 mars 1952 puis des Postes Télégraphes et Téléphones du 23 février 1955 au 1er février 1956). Élu sénateur en 1959, il siègera au Sénat jusqu’en 1986. Il y est inscrit comme appartenant au groupe "gauche démocratique", un courant politique dont une des figures était Edgard Faure, l’homme qui savait suivre la direction de la girouette quand le vent politique tournait et qui a encore tant d’adeptes dans notre actualité politique. Présenté comme un "humaniste", on retient de lui qu’il est le fondateur du prix Édouard-Bonnefous à l’Institut de France, destiné à "récompenser alternativement une œuvre qui aura contribué à alléger le poids de l’État sur les citoyens et une œuvre consacrée à la défense de l’homme et de son environnement". Notons que le prix 2015 a été attribué à Corine Pelluchon pour son ouvrage "Les Nourritures. Philosophie du corps politique".

C’est en tant que "Président de la commission des finances, du contrôle budgétaire et des comptes économiques de la Nation" qu’il intervient dans le domaine de la "Protection Civile" servant ainsi de caution centriste au très droitier Raymond Marcellin.

Raymond Marcellin (1914-2004) a une longue biographie qui le mène du régime de Vichy qui le décore de la Francisque jusqu’au ministère de l’intérieur où de Gaulle le charge de faire la chasse à la "chienlit" après les évènements de mai 1968. « Voici Fouché, le vrai ! » aurait-il dit, le vendredi 31 mai 1968, en lui attribuant le portefeuille de ministre de l’Intérieur du gouvernement dirigé par Georges Pompidou. Il occupera ce poste sous quatre premiers ministres successifs jusqu’en 1974 avec une obstination dans la répression musclée qui lui vaudra le surnom de "Raymond la matraque".

Dans ses ouvrages, "L’Ordre public et les groupes révolutionnaires, éditions Plon, Paris, 1968" ou encore "La Guerre politique, éditions Plon, Paris, 1985", Il développe son obsession, celle de "l’ennemi intérieur", cette 5ème colonne, gauchiste, communiste, syndicaliste, manipulée par Moscou qui se prépare à faire déferler ses blindés sur l’Europe. Exemple, cette "radioscopie" réalisée en avril 1978 et dans laquelle il s’emportait affirmant "il y a une grande partie de la violence, la violence politique notamment qui est due à la propagande révolutionnaire qui est faite actuellement et qui passe au travers de nos frontières et qui vient de tous les côtés et où on explique que le pouvoir est au bout du fusil, où l’on a des revues comme la Tricontinentale qui provenaient de Cuba et qui expliquaient comment il faut tuer un flic ou des choses de ce genre là. Cette propagande révolutionnaire est considérable et elle continue à venir, il faut le voir, il faut s’en rendre compte ! ". Accuser la Tricontinentale d’incitation au meurtre de policiers quand, ministre de l’intérieur, il ne peut ignorer que l’initiateur de cette " Conférence de solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine", qui s’est tenue à Cuba en janvier 1966 est Mehdi Ben Barka, enlevé par deux policiers français, assistés d’un membre des services secrets et d’un personnage du "milieu" parisien, le 29 Octobre 1965 à Paris. Enlèvement et séquestration suivis de son assassinat par les services marocains dans une villa française !

Tel était Raymond Marcellin et cette idée fixe d’une France menacée, en particulier de l’intérieur, guide aussi son rapport sur la "protection civile".

Il y est essentiellement question de la menace nucléaire. Maire de Vannes de 1965 à 1977, Conseiller général du canton de Sarzeau de 1953 à 1998, Président du conseil général du Morbihan de 1964 à 1998, Président du conseil régional de Bretagne de 1978 à 1986, il connaît bien le problème du nucléaire en Bretagne. Il a suivi la lutte contre la centrale de Plogoff qui a débuté quatre ans avant la rédaction de son rapport et il mesure danger de vivre à proximité d’une cible nucléaire comme la base de sous-marins de l’Ile Longue.

Les "bruits de guerre" des années 1980.

Dès l’introduction les auteurs veulent apparaître comme prenant de la hauteur. La préoccupation de la commission des finances, disent-ils, n’est pas "de faire écho aux bruits de guerre qui ont marqué le début de l’année 1980. En effet, depuis longtemps, soit par la voix de son Président, soit par celle de son Rapporteur spécial, elle appelle avec insistance l’intention des gouvernements sur la nécessité des mesures de protection des populations civiles, notamment dans les éventualités d’emploi des armes nucléaires".

Les bruits de guerre, et en particulier de guerre nucléaire, font effectivement partie de l’arsenal de mise en condition des populations dans ces années 80 où la "guerre froide" est à son paroxysme. En décembre 1979, l’URSS a envahi l’Afghanistan. En réplique une cinquantaine de nations suivent les USA dans leur boycott des jeux olympiques de Moscou. Des grèves se sont déclenchées en Pologne et la crainte d’une intervention soviétique est palpable. Au Nicaragua le "Front sandiniste de libération nationale" remporte des succès. Depuis 1977 les Soviétiques ont installé des missiles SS-20 à moyenne portée (de 500 à 5 000 km) sur leur territoire, qui peuvent atteindre de vastes zones de l’Europe de l’Ouest. Ceux-ci sont dotés de têtes nucléaires beaucoup moins puissantes mais beaucoup plus précises, et adaptées pour la frappe de cibles militaires (bases aériennes, navales, centres de commandements). Présentés comme menaçant moins les grands centres de population, ces missiles rendent possibles une guerre nucléaire dite "préventive" et limitée au territoire européen. En réplique, au sommet du 14 décembre 1979, l’OTAN décide d’installer des missiles balistiques Pershing II en Europe si l’URSS ne retire pas ses propres missiles. Ainsi débute la crise des "euromissiles". Nous en reparlerons. Quoi qu’en disent ces auteurs qui précisent que "aucun argument d’ordre politique ou électoral ne saurait être tiré des conclusions de ce rapport" il est clair que celui-ci est bien un élément en lien avec le débat politique du moment.

La population française sans protection.

La population n’est pas protégée d’une agression nucléaire. Tel est le constat des rapporteurs qui expliquent :

"Le principe de la doctrine de dissuasion est de persuader un agresseur qu’une action militaire d’ampleur de sa part risquerait de déclencher des représailles nucléaires au cœur même de son propre territoire et d’y provoquer des dégâts matériels et des pertes en vies humaines hors de proportion avec le bénéfice escompté.

La logique de cette stratégie conduit non seulement à ne pas s’organiser en vue d’une éventuelle agression nucléaire mais à considérer que le faire serait porter atteinte à la crédibilité de la dissuasion.".

C’est justement ce qu’ils contestent. Il faut abriter la population. La situation internationale, disent-ils, n’est plus celle des débuts de la guerre froide. Des missiles "anti-forces" sont apparus dans l’arsenal des deux grands qui rendent une guerre nucléaire "préventive" envisageable (comment ne pas penser en particulier à une frappe sur nos propres "forces"). La prolifération nucléaire a rendu possible l’usage d’armes nucléaires par des organisation terroristes insensibles à la "dissuasion" (40 ans plus tard la question est encore plus brûlante).

Et puis il y a l’ennemi manipulateur, celui dont la "propagande révolutionnaire passe au travers de nos frontières" : "les méthodes de déstabilisation interne des États ne seraient-elles pas d’une efficacité redoutable à l’égard d’États modernes vulné­rables à la mesure même de leur développement ? Notre doctrine de défense permettrait-elle de faire face à ce genre d’agression éventuellement combinée avec une stratégie indirecte à tarir nos sources d’approvisionnement en énergie et en matières premières ?"

Et il y a surtout l’ennemi intérieur :

"Toutes ces questions nous incitent à considérer d’un œil nouveau la vertu de la protection civile, à la considérer en quelque sorte en creux : une population qui se sentirait dépourvue de protection serait psychologiquement vulnérable à l’action d’agents subversifs capables de provoquer et de contrôler des mouvements de foule en vue d’empêcher le responsable de faire jouer la stratégie de la dissuasion. N’apparaît-il pas en effet que l’arme nucléaire pourrait alors être neutralisée sans coup férir par l’épouvante et la panique qui ne manqueraient pas de s’emparer de la population au cours de la phase de menace ?"

Parmi les facteurs de vulnérabilité de nos sociétés développées les rapporteurs ont bien soin de noter les "grèves politiques, les sabotages". Il n’est pas difficile d’imaginer, disent-ils, "toute l’étendue , la diversité , l’acuité et la gravité des troubles qui peuvent être provoqués, soit par une agression extérieure directe ou indirecte, soit par des opérations intérieures de commando".

Le "maintient de l’ordre", une obsession pour Raymond Marcellin !

Les auteurs reconnaissent cependant la limite de leur proposition de construction d’abris : "s’il est vrai que le délai de dix minutes seulement que ménagerait une attaque inopinée par missiles ne permettrait pas même de gagner les abris" mais les abris ont un autre intérêt : "il n est pas moins évident que leur utilité en cas de troubles conventionnels ou de retombées radioactives ne peut guère être contestée". Rien de plus facile, en effet, pour contrôler et fixer les populations en cas de "troubles" que de les inviter à rejoindre immédiatement les abris !

Après avoir fait le tour des pays qui ont choisi de protéger leur population le rapport propose deux types d’abris : "anti-souffle" et "anti-radiations". Le passage sur les abris anti-souffle a particulièrement été remarqué par les rédacteurs de Nukleel. Disons qu’ils en ont été "soufflés".

Les abris « antisouffle ».

(p108). "Aucun État ne peut raisonnablement envisager une protection intégrale au point d’éclatement des bombes : seuls, des abris très profonds et fortement bétonnés pourraient alors résister. ". Habitants de la pointe du Finistère vous l’avez compris : en dehors de l’état-major militaire pas d’abri pour vous.

Mais, poursuivent les auteurs, "il serait fallacieux de ne considérer que l’importance et le coût très élevé de la construction pour en conclure à l’impossibilité de toute réalisation en ce domaine. Un examen des « points sensibles » de notre défense fournit déjà une première indication sur les objectifs de frappe d’un adversaire éventuel . Partout où ces « points sensibles » coexistent avec une nombreuse population sédentaire , il conviendrait de prévoir un programme progressif de construction d’abris « antisouffle », financé par les établissements intéressés".

Points sensibles ? Les militants qui au moment de ce rapport luttaient contre l’implantation d’une centrale nucléaire à Plogoff, décidée par la majorité politique à laquelle appartenait Raymond Marcellin, ont ouvert de grands yeux en lisant la suite :

"Les entreprises publiques qui, tel Électricité de France, introduisent localement des éléments de risque, comme l’implantation de centrales nucléaires pouvant constituer des cibles privilégiées, devraient supporter le coût de la protection des populations."

Des abris anti-soufle auprès de chaque centrale ? Qui prétendait que vivre à proximité d’une centrale était sans danger. Et la suite était tout autant inattendue de la part ce ceux qui par ailleurs prétendaient que la présence d’une centrale apportait un développement économique.

"Dans les régions vulnérables, les futurs programmes immobiliers devraient prévoir de tels abris au-delà d’un certain seuil de capacité d’hébergement ; la majoration du coût de ces programmes inciterait ainsi les promoteurs à ne pas construire autour de ces « points sensibles". Pour résumer : créer un désert à proximité d’une centrale !

Mais le réalisme économique revient au galop !

"Le coût très élevé d’une telle politique conduit à s’interroger sur sa légitimité . Compte tenu des délais d’alerte , il semble bien que la période de tension qu’on suppose devoir précéder le jeu de la dissuasion pourrait être mise à profit pour une évacuation des populations à l’écart des points d’impact éventuels où suffisent les abris antiretombées. Les abris durcis ne seraient donc nécessaires qu’en très petit nombre." .

Restent donc les abris anti-retombées dits encore anti-radiations.

Les abris anti-radiations.

Le journal "l’écho républicain" du 11 avril 2015 titrait : "Le Chartres secret, comme vous ne l’avez jamais vu". L’article rendait compte d’un livre récemment écrit sur le sujet. Une phrase était supposée interpeller le lecteur : "Qui se rappelle que le parking de la place des Halles est, en réalité, un abri antiatomique ?". Personne ou presque répondait le journaliste. (voir)

Et pourtant c’est à la fin de 1982 que Pierre Mauroy était venu, avec force publicité, inaugurer ce parking aménagé en abri antiatomique. Il annonçait à cette occasion que le gouvernement avait décidé de lancer un programme de construction d’abris du même type. L’information était confirmée en octobre 1983 devant l’Institut de Hautes Études de Défense Nationale (I.H.E.D.N). La gauche revenue au pouvoir après une si longue absence adoptait le programme Marcellin. En Novembre 1983, le journal Libération révélait une circulaire confidentielle datée du 15 octobre 1982 traitant des mesures à prendre en cas d’alerte atomique (voir). La nouvelle faisait l’effet du bombe. Quoi ? Nous protéger ? Mais la dissuasion n’empêcherait donc pas une guerre nucléaire ?

L’article du Nouvel Observateur qui commente l’évènement note que jusqu’aux derniers mois les français étaient plutôt moqueurs devant les Suisses et les Américains qui s’équipaient d’abris. Mais avec l’aggravation de la tension Est-Ouest et, alors que les grandes puissances avaient miniaturisé leur armes nucléaires de façon à les utiliser de façon tactique sans provoquer l’apocalypse, l’idée d’une guerre nucléaire "limitée" à l’Europe avait pris corps. Chacun l’a désormais compris, la dissuasion nucléaire est un leurre et il faut se préparer au pire.

La terreur nucléaire, ça peut rapporter gros.

Des entreprises ont flairé le climat et se mettent à espérer des profits avec la vente d’abris anti-atomiques à construire dans son jardin, livrés en kit à raison de 6000€ l’unité. Des "salons de la survie" trouvent leur clientèle. On peut s’équiper en famille depuis la tenue étanche jusqu’aux rations alimentaires lyophilisées pour six mois. Une combinaison avec son masque vous coûtera 200€ mais pour un compteur de radioactivité il vous faudra compter 2000€ (prix 1980, TTC). Vos enfants grandissent ? On vous propose une bourse d’échange pour combinaisons enfants. Vous avez peur de ne pas bien comprendre les notices ? Des stages par groupe de 8 à 10 personnes sont organisés quatre fois par mois, gratuits si vous achetez abri et équipement. Vous avez peur de vous ennuyer dans votre abri ? On vous propose une littérature adaptée : La Troisième Guerre Mondiale - La 6ème Colonne - Guide de survie de l’armée américaine - La pluie jaune... et même la méthode du parfait opérateur radio pour communiquer de bunker à bunker. Cette publicité est produite par une entreprise ("Scorpio") qui a osé prendre pour symbole cet animal supposé se suicider en se piquant de son dard quand on l’entoure d’un cercle de feu.

En ces années 1980, le monde vit sur un volcan qui risque d’entrer en éruption en Europe avec la crise des euromissiles, Pershing contre SS20.

A suivre...


Articles précédents :

Au cœur de la cible nucléaire.(1). Une caisse au grenier.

Au cœur de la cible nucléaire(2). La presqu’île entre en résistance.

Au cœur de la cible nucléaire.(3). De Plogoff à l’île Longue.