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Au cœur de la cible nucléaire. La presqu’île entre en résistance.

vendredi 10 février 2017, par Gérard Borvon

"La géographie a peut-être fait de Brest un haut lieu de notre destin".

Ainsi parlait De Gaulle en ce jour de février 1965 alors qu’il regagnait Brest après une visite sur le site de l’école navale à Lanvéoc Poulmic dans la presqu’île de Crozon.

La phrase se voulait mystérieuse mais le projet était déjà bouclé : une base de sous-marins nucléaires à l’Ile Longue dans la presqu’île de Crozon !

Le préfet annonce la couleur :



Le Télégramme 26 juin 1965, cliquer sur les images pour agrandir.


Il y avait du bien beau monde à la réunion organisée par le préfet du Finistère, Gabriel Eriau, le 26 juin 1965. Députés, conseillers généraux, maires, représentants du tourisme, de l’industrie, de l’agriculture, services des Pont et Chaussée, des constructions navales, du génie rural, des domaines...sont réunis pour être informés des "modalités des opérations d’expropriations" de la quarantaine de foyers qui vivent alors sur le territoire de l’Ile Longue. Seul ce sujet serait l’ordre du jour car devait l’annoncer le préfet dès l’introduction : "cette décision est irrévocable" !. Précision : tout devait être réglé en 18 mois. Au premier janvier 1967, il ne devait plus rester un seul habitant dans l’Ile Longue !

Restait alors à l’amiral Amman, préfet maritime de Brest, de détailler l’étendue des terrains confisqués par la marine. L’Ile Longue d’abord, cette presqu’île dont les touristes commençaient à peine de découvrir les charmes, mais aussi la colline de Guenvenez, dont le nom breton, "colline blanche", pourrait plutôt se traduire par celui de "colline sacrée" hérité des vieux cultes celtiques.

Les présents à la réunion apprenaient alors que, au delà des zones militarisées désignées comme "zone jaune" et achetées par la marine, est élargie une "zone bleue" de protection où toute construction sera interdite. Comment indemniser les personnes expulsées et celles dont les terrains sont situés dans la zone bleue ? La réunion se termine sur un flou le plus total.

Un Tignes en Bretagne ?

La nouvelle de leur expulsion fait l’effet d’un coup de massue sur les habitants de l’île Longue. Le docteur Jaquin, maire de Crozon et conseiller général, sait déjà que l’affaire ne se fera pas sans remous. Comment, en 18 mois, convaincre des personnes, souvent âgées, à abandonner la maison où ont vécus leurs ancêtres et dans laquelle elles espéraient finir leur vie.

Le maire se souvient alors que, quand le village de Tignes a été englouti par les eaux d’un barrage, l’entreprise EDF avait pris en charge la construction de logements pour les personnes déplacées. Reconstruisez des maisons dans le même secteur : telle est la proposition qu’il fait à la Marine.

La proposition est diversement appréciée par les membres du comité de défense constitué dès l’annonce du projet et qui se réunit début juin, une semaine après la réunion à la préfecture. Pas question d’accepter un logement en HLM. on ne prive pas ainsi de leur jardin des retraités pour qui cultiver donne un sens à leur vie ou des familles modestes qui y trouve un apport nourricier essentiel. Quant à reconstruire des pavillons, quel site peut être équivalent à celui que l’on quitte ? Comment y recréer une nouvelle vie sociale ? Pour le moment seule une indemnisation est prévue et les habitants attendent avec angoisse la visite des émissaires qui leur seront envoyés pour leur faire des propositions. "Nous ne quitterons l’Ile Longue que si nous sommes relogés" telle est la conclusion de cette première réunion.

"Renoncez au projet"

Vient le dimanche 15 août. Le comité de défense qui n’était encore que provisoire invite la population à une réunion sur le site menacé. Les organisateurs ne s’attendaient pas à une telle affluence. 400 personnes ont répondu à l’appel et plusieurs doivent rester à l’extérieur de la salle. Après une information des présents, le " comité de défense de l’Ile Longue, Rostellec et Guenvenez" est officiellement installé et une manifestation décidée pour la semaine suivante.

Au matin du 20 août, tous les automobilistes séjournant à Crozon trouvaient sur leur pare-brise, coincé sous l’essuie-glace, un papillon ainsi libellé :

" Aujourd’hui l’Ile Longue, demain le presqu’ile toute entière. A l’heure des rampes mobiles de lancement des missiles, faut-il occuper tant d’hectares, faut-il démanteler un complexe touristique de premier ordre, faut-il mettre dans la peine plusieurs centaines de familles, souvent de pauvres gens ? Habitants de la presqu’ile, venez montrer votre détermination et votre solidarité, vendredi 20 août, à 10h30, à la mairie de Crozon."

Appel entendu par 500 à 600 manifestants mobilisés derrière le nouveau mot d’ordre du comité : "Renoncez au projet". Fini l’abattement des premiers jours, finies les négociations pour une meilleure indemnisation, pas de base nucléaire chez nous ! L’évocation des "rampes de lancement mobiles" qui seraient une alternative acceptable ailleurs a sans doute été suspecte à quelques militants chevronnés mais l’heure n’est pas encore à un rejet de l’arme elle même. Après le rassemblement devant la mairie, un cortège d’une centaine de voitures anime le ville de Crozon. Sur les vitres des slogans qui évoquent la vocation touristique du lieu : "Des touristes, pas de militaires...". Le maire de Crozon lui même appuie le message : "Nous préférons voir des touristes en civil plutôt que des touristes en uniforme". La manifestation se termine sur l’annonce d’une nouvelle assemblée générale le 22 août où "d’importantes décisions seront prises".

Malgré la pluie, 400 personnes sont à nouveau présentes à l’assemblée générale. Il faut élargir le combat. la décision est prise de s’adresser aux syndicats, en particulier ceux de pêcheurs, et le principe d’une manifestation à Quimper est retenu. Réaction du préfet : si une telle manifestation de masse avait lieu dans sa préfecture, il refuserait à l’avenir de recevoir toute délégation et même il empêcherait cette manifestation. Dans les faits il faudra attendre le mois d’octobre pour qu’une manifestation départementale soit organisée.

Quand la politique s’en mêle.

Dans une interview au journal "Le Télégramme" du 2 septembre 1965, le docteur Jaquin, maire de Crozon tente d’étouffer le feu qui couve. Questionné sur les risques, il les minimise : "il est extrêmement rare de voir exploser une fusée à tête nucléaire". Il regrette surtout le peu d’engagement de la marine pour rassurer la population qui, par ailleurs a été sensibilisée aux dangers de la radioactivité "par les récentes les récentes émissions consacrées au 20ème anniversaire du largage de la première bombe atomique". Et d’ajouter : "L’angoisse s’est répandue, aussi forte que la "grande peur de la peste". Alors, ajoutait-il, qu’il suffisait d’expliquer par tous les moyens d’information, que les craintes étaient injustifiées. On aurait pu, par exemple, demander à M. Francis Perrin, haut-commissaire de France à l’énergie atomique, de participer à un débat à la T.V dans le style des émissions médicales. Ainsi tout le monde aurait été rassuré. Or on n’a rien entrepris je le répète". Faire intervenir à la télévision d’État, la seule qui existait à l’époque, l’un des père de l’arme nucléaire française nommé haut-commissaire du CEA en 1951, en remplacement de Joliot-Curie destitué parce qu’il s’était opposé à la recherche militaire, telle était la façon dont certains hommes politiques considéraient un "débat" en ces temps de gaullisme installé.

Mais l’objectif de cet interview, au delà d’endormir la méfiance, était surtout de marteler une volonté : la base se fera ! A la question : "Croyez-vous que la décision du ministère des Armées soit irrévocable, entretenez-vous encore quelque espoir de voir le projet abandonné ? ", il répondait : " Il serait vain, à mon sens, de nourrir la moindre illusion". Certains, dit-il "caressent l’espoir que le gouvernement renoncerait au projet que l’on sait, si les prochaines élections présidentielles apportaient un profond changement d’orientation dans la politique nationale. Mais, là encore, je crois que l’on fait fausse route. En toute hypothèse, rien ne serait modifié".

Les élections ont lieu dans trois mois, la campagne est déjà lancée et le maire y participe à sa façon.

Présidentielles 1965. La force de frappe s’invite dans le duel Mitterrand/De Gaulle.

Face à Charles de Gaulle, président sortant, le centre présente Jean Lecanuet et la gauche présente François Mitterrand. Pour une fois, Parti Socialiste SFIO, Parti Radical, Parti Socialiste Unifié, Parti Communiste, se sont mis d’accord sur sa candidature. Le programme de Mitterrand et de ses alliés est radicalement hostile à l’armement nucléaire. Pendant sa campagne, dénonçant le coût de son déploiement il devait déclarer : "Ce sont là des dépenses somptuaires. Elles ne peuvent assurer la sécurité de la France, bien au contraire. Elles la désignent plutôt comme une cible le jour où, si un conflit éclatait, par exemple entre l’Allemagne et la Russie, c’est contre la France, alliée de l’Allemagne qui, elle, ne possède pas la bombe que se tourneraient par précaution les forces atomiques soviétiques".

Noter l’aveu de certains hommes politiques quand la raison leur parle encore. Oui, les nucléocrates ont fait de la France un cible et chacun peut comprendre que cette "cible", ce serait en en réalité la presqu’île de Crozon si par malheur on y construisait une base nucléaire. Comment ne pas se souvenir de Brest et Lorient rasées par les bombardements pendant la guerre. D’ailleurs la menace est-elle uniquement soviétique ? Ce sont les alliés qui ont détruit les deux villes bretonnes. En fonction des circonstances politique, une frappe préventive pourrait venir de l’Ouest comme de l’Est. Cela chacun l’avait bien compris, d’où la nécessité pour le maire, relayant préfet et gouvernement, d’allumer des contre-feux.

De son côté, le, comité de défense sait que la période électorale est favorable à une augmentation de la pression. Le 26 octobre 1965 il tenait une réunion dans une salle de la chambre de commerce de Quimper. Au bureau, le président du comité M Montillet, était accompagné, entre autres, du maire de Quimper, M. Thépot, et du Sénateur M. Monteil. Dans la salle, parmi les 300 participants figuraient de nombreux maires de la région et plusieurs représentants associatifs, syndicaux et politiques.



Remarquée, l’intervention de M. Le Gall, secrétaire départemental du Parti communiste rapportée par le journal "Le Télégramme" : " Nous sommes convaincus que les intérêts de notre département sont en jeu. Est-il raisonnable d’installer une telle base à quelques kilomètres d’une ville de près de 150 000 habitants ? En cas de guerre nous serions les premiers visés. Le danger de radioactivité et de contamination existe et aucun spécialiste de physique nucléaire ne l’a nié de façon catégorique". Se souviendra-t-il de ses propos quand 12 ans plus tard Georges Marchais annoncera la conversion de son parti à la doctrine nucléaire ?

Mais le plus attendu est l’exposé du Sénateur Monteil. André Monteil est un homme respecté. Né le 15 août 1915 à Juillac (Corrèze), il est sénateur depuis 1959, membre du groupe de l’Union centriste. Professeur agrégé, André Monteil a participé à la Résistance dans le Mouvement Libération Nord et a commandé les Forces françaises de l’Intérieur de Quimper. Il est élu aux deux Assemblées nationales constituantes puis à l’Assemblée nationale en tant que député MRP du Finistère de 1945 à 1958. Il a occupé des fonctions ministérielles : secrétaire d’État aux Forces armées (Marine) dans le cabinet René Pleven, puis dans le cabinet Henri Queuille en 1951, puis ministre de la Santé publique dans le gouvernement de Pierre Mendès France. C’est dire s’il est bien placé pour parler défense et sécurité.

Il s’étonne d’abord de la façon dont les habitants et les élus ont été mis devant le fait accompli : "La façon dont on traite les habitants et les représentants élus de cette population, est pour le moins curieuse. Un bruit au départ, la chose se fait subrepticement et, un beau jour, la nouvelle éclate. Je peux vous dire que moi, ancien ministre de la Marine et malgré ma qualité de rapporteur auprès du Sénat, j’ai appris la nouvelle par la lecture de journaux. Les réponses du ministre aux diverses questions que j’ai posées, me sont parvenues vendredi seulement. Il m’a été répondu que tout risque d’explosion nucléaire était à écarter, que tout risque d’explosion classique était... hautement improbable et qu’il n’y avait aucun risque de pollution des eaux côtières".

Mais où il est le plus attendu, c’est quand il donne son opinion sur le fond du problème :

"En cas de conflit nucléaire, annonce-t-il, la première attaque de l’agresseur est portée sur les propres bases de l’adversaire.

En temps de paix, les risque que fait courir la radioactivité ne sont pas négligeables. Cela est si vrai que cette semaine vont être examinés deux projets de loi visant à faire couvrir ces risques par des compagnies d’assurance. A tort ou à raison, la présence d’une base nucléaire fait naître des craintes et nuit au développement économique en empêchant l’implantation d’industries. Il m’apparaît également que les circonstances ne devraient pas conduire le pouvoir à porter un nouveau préjudice à la Bretagne, ignorée encore une fois dans le cinquième plan. Il paraît que dans le budget figurent des crédits destinés à indemniser les expropriés. Je ne les ai pas vus. Est-on sûr d’autre part que l’évaluation du préjudice matériel et moral sera faite de façon satisfaisante ? A-t-on envisagé le problème du relogement des habitants, de leur reclassement professionnel ?

J’en arrive à la conclusion : on dit que la décision des pouvoirs publics est irrévocable, que le pouvoir public ne recule jamais. Voire. Le moment des présidentielles est peut-être favorable".

Affaire entendue. Il est décidé d’étendre l’action au niveau départemental. La motion qui conclut la réunion, et qui est votée à l’unanimité se conclut par un appel à la résistance : "Les habitants de l’Ile Longue, Guenvenez, Rostellec, en accord avec le comité de défense sont résolus à ne pas quitter leurs habitations et demandent le rejet d’un projet tendant à transformer notre département en désert".

Le temps des manifestations.

Il a fallu un mois pour organiser ce premier rassemblement départemental. Il se tient le 21 novembre à Crozon sous la forme d’un "Rassemblement pour la Paix". A côté du comité de défense de l’Ile Longue, la liste des organisations qui y appellent couvre tout le champ de la gauche : Parti socialiste (S.F.I.O), Parti communiste, Parti socialiste unifié (P.S.U), C.G.T, syndicat national des instituteurs (S.N.I), Fédération de l’Éducation Nationale (F.E.N), Mouvement de la Paix, Union des femmes françaises (U.F.F), l’Union des jeunesses communistes (U.J.C.F), l’Union des étudiants communistes (U.E.C), les Comités d’action laïque du Finistère, l’Association nationale des anciens combattants de la résistance (A.N.A.C.R), la Ligue des droits de l’homme, la Libre pensée.

Nous sommes à quinze jours du premier tour de la présidentielle, l’affichage ne pouvait laisser indifférents le maire et la municipalité de Crozon qui refusent de s’associer au rassemblement. Leur communiqué est sans nuance : "Le conseil municipal regrette que la défense des intérêts de la population dont il a la charge, soit actuellement exploitée à des fins politiques. Conscient de défendre, au mieux, les intérêts de la population crozonnaise, il refuse dans la conjoncture actuelle, de s’associer à la manifestation projetée par certains groupements politiques le 21 novembre à Crozon, ainsi qu’à toute autres manifestations à caractère uniquement politique.". Celles et ceux qui ont participé aux rassemblements organisés à Plogoff contre le projet de centrale nucléaire se souviennent certainement de la façon dont la municipalité et le comité de défense ont été attentifs à conserver la maîtrise des mobilisations rejetant ainsi toute tentative de récupération politicienne.

Pour autant la manifestation regroupe un bon millier de personnes. Prenant la parole en premier, le président du comité de défense, M. Montillet rejette l’accusation du maire : "Nous œuvros avec tous ceux qui veulent nous soutenir dans notre lutte pour obtenir satisfaction, abstraction faite de toute politique". Le vice-président du comité de défense, M. Léon, prenant la parole à son tour, s’attache à décrire la détresse des personnes menacées d’expulsion, contraintes de quitter le sol qui les a vu naître et où elles désiraient finir leur vie. "C’est pire encore, dit-il, que la situation faite il y a 20 ans aux sinistrés de guerre, lesquels ont pu tout de même reconstruire sur place".

Mais, "Politique", le mot qui sert à diviser a été lâché, le vice-président se sent obligé de déclarer à son tour que " le Comité de défense ne refuse aucun appui dans sa lutte, laquelle ne saurait revêtir un caractère politique".




Après une intervention du représentant du Mouvement de la Paix, une motion est adoptée qui se prononce contre les expropriations de l’Ile Longue, de Guenvenez et Rostellec. Mais qui également se déclare "contre la force de frappe en général" et s’élève "contre la militarisation du département qui, en cas de guerre, devient objectif n°1 et risque ainsi de connaître la destruction atomique".

L’après présidentielle et le retour aux "intérêts économiques".

Même s’il a été mis en ballotage au premier tour, De Gaulle l’a largement emporté, en particulier dans le Finistère (63,16% contre 36,84% à Mitterrand). Un espoir de changement s’est envolé. Les habitants de la presqu’ile de Crozon ne connaîtront pas les lendemains heureux de ceux de Plogoff après l’élection de Mitterrand en 1981.

Du côté des notables on en revient au seul discours qui compte : la défense des intérêts économiques et de l’emploi local. Témoin, la motion votée à l’unanimité en janvier 1966 par le conseil général de Finistère.

" Le Conseil Général du Finistère,

- Rappelant l’émotion causée dans la Presqu’ile de Crozon par l’annonce de l’implantation à l’Ile Longue d’une base de sous-marins atomiques.

- Considérant que, si cette implantation se réalise, elle pourrait être suivie de nouvelles emprises au profit de la Marine ou de l’Armée,
- Considérant les problèmes posés par l’emploi d’une main d’œuvre importante souvent dans l’obligation d’émigrer,
- Considérant que la solution à ces problèmes repose sur l’industrialisation poussée du département et non sur la création d’un réduit à vocation militaire ou stratégique,
- Considérant, ente autres, le rôle que peut jouer en la matières la rade de Brest en permettant la création de pôles de développement dont l’intérêt ne peut échapper à quiconque,

- Demande s’il existe des projets de nouvelles implantations de nature militaire,

- S’élève énergiquement contre ces mesures qui risqueraient de réduire à néant tous les efforts entrepris en faveur de l’Industrialisation du département, dont le but essentiel, surtout à une époque où l’exode rural va croissant, est de fournir des emplois sur place à la population du Finistère. "

La tonalité est la même au meeting qui se tient à Brest le 30 janvier sur le thème : "Défendre l’Ile Longue, c’est défendre tout le Finistère". La salle de réunion de la rue Yves Collet à Brest est comble mais le journaliste du Télégramme qui fait le compte rendu de la réunion note que, s’il y a quelques brestois, il y a surtout des habitants de la presqu’île de Crozon ainsi que des pêcheurs de la rade.



A la tribune, comme animateur : le vice-président du "comité d’expension économique de Cornouaille (C.E.C.O.R). A ses côtés : le président du comité de défense de l’île Longue, de Rostellec et Guenvenez, du maire de Crozon, conseiller général et président du comité départemental du tourisme, du conseiller général de Châteaulin. En dehors du président du comité de défense, l’affiche est claire : industrie et tourisme.

Dans la salle de nombreux maires et des représentants syndicaux, C.F.D.T, C.G.T, Marins Pêcheurs, Agriculteurs. Dès l’introduction le ton est donné : " le meeting se veut avant tout apolitique". Comprenez : pas question d’y parler du danger d’être une cible en cas de de guerre nucléaire. Dans la salle le camp de la paix est cette fois représenté par un discret représentant de "Pax Christi". On parlera donc emploi et développement économique. Noter qu’aujourd’hui, en Bretagne et en particulier dans le Finistère, c’est au nom de ce même emploi qu’on s’oppose à toute réduction de l’activité militaire. Il est vrai que celle-ci, ayant créé le désert autour d’elle, il ne reste plus beaucoup d’emplois à défendre dans la région brestoise.

Mais revenons à ce meeting qui, vu de Paris, doit être compris comme un signal que l’affaire est entendue et qu’avec quelques quelques os à ronger on pourra calmer les notables. Seul le maire de Châteaulin, M. Mao, veut encore croire que rien n’est irréversible et rappelle que la force de frappe c’est aussi une population en danger.

Quand vient le temps des expropriations.

Le temps des manifestations est passé. Celles qui avaient marqué le début de la mobilisation constituaient déjà une grande première dans un milieu très marqué par la présence militaire. Le grand souffle de mai 68 n’avait pas encore soufflé sur la France. Deux ans plus tard la contestation aurait pris une autre allure et la rade de Brest aurait pu ne pas être ce "haut lieu" du destin nucléaire de la France.

Arrive le mois de mai et la nouvelle que les travaux commenceront en Octobre. Le journal Ouest-France rend compte d’une réunion du comité de défense. Une délégation a été reçue le 3 mai à la mairie en présence du maire et de la députée pour entendre un inspecteur des domaines et un représentant de la marine. Le compte rendu qui en est fait se veut rassurant. Un lotissement sera construit par la Marine pour reloger locataires et propriétaires. Les terrains seront indemnisés comme étant constructibles. Les habitants sont invités à bien accueillir les personnes qui leur rendront visite. Pas de barricades à l’entrée de l’Ile Longue comme celles qui se dresseront dressées à Plogoff,



Novembre. Les promesses révèlent leur vérité. Les marchandages ont divisé les habitants et la pression est forte sur ceux qui ont refusé de signer la proposition qui leur est faite. S’ils ne se sont pas décidés avant la fin du mois ils sont menacés d’être abandonnés à leur sort. Tous doivent avoir quitté les lieux pour le 31 mars 1967. Pourtant le lotissement promis est en panne et les indemnités ne seront pas versées avant mai. Comment se reloger dans ces conditions ?



En l’année 2005, dans le cadre d’un travail universitaire, Serge Borvon retrouvait certains des acteurs de la lutte. Le sentiment de tristesse imprégnait encore leurs propos. Ce membre actif du comité de défense se demandait encore pourquoi on avait choisi son Ile Longue. La rade de Brest est une nasse et chaque sortie d’un sous-marin, navigant nécessairement en surface, est un cérémonial peu discret. Le mieux, disait-il, aurait été de choisir le Cap de la Chèvre ouvrant directement sur la large baie de Douarnenez. Dans les années 1980, l’idée avait d’ailleurs germé d’un tunnel sous la presqu’ile de Crozon à partir de l’Ile Longue. Mais, affirmait-il, "si cela avait été Morgat (près du Cap de la Chèvre), on mettait le feu à la presqu’île, il y avait des intérêts, il y avait des maires, des notaires, ils avaient tous des terrains.". L’Ile Longue par contre avait abrité des carrières et nul ne s’inquiétait des humbles descendants des carriers qui s’y trouvaient encore ou de ces anciens de la marine qui meublaient le retraite en cultivant quelques légumes et en pêchant le bar et l’araignée. Autre raison : il se disait que les militaires voulaient rentrer chez eux, à Brest, tous les soirs par la navette qui traversait la rade en une demi-heure. Deux remarques qu’ils serait peut-être trop facile de rejeter sans examen. Cette autre, fille d’expulsé, racontait la détresse de son père qui n’avait pas pu supporter l’arrachement de sa terre et s’était laissé mourir.



Quinze ans plus tard, Plogoff a gagné, les antinucléaires se souviennent de l’Ile Longue.

LE MONDE


Brest.
- Une manifestation contre l’extension des terrains militaires a rassemblé environ mille cinq cents personnes, samedi 27 juin, à Crozon (Finistère-Sud). Elle a donné lieu à un défilé jusqu’à Morgat, station balnéaire distante de 3 kilomètres de la commune de Crozon dont elle fait partie. Une trentaine de moutons, guidés par des paysans du Larzac, ouvraient la marche. MM. Jean Beaufort, député socialiste du Finistère ; Claude Yvenat, maire de Crozon et conseiller général (P.S.) du Finistère ; le général Jacques Paris de Bollardière, et Mme Annie Kerval, présidente du comité de défense de Plogoff, s’étaient joints aux manifestants.

C’est la première fois, depuis que la marine nationale y est installée, qu’un rassemblement à la fois anti-militariste et antinucléaire a lieu dans la presqu’île de Crozon. Sur le territoire de ce canton du Finistère, qui s’étend sur environ 19 000 hectares, sont installés : à Landeoc-Poulmic, l’École navale et une base aéronavale ; à l’Ile-Longue (commune de Crozon), la base de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ; à Roscanvel, le 11e régiment d’infanterie de marine (centre d’entraînement de commandos). Un régiment d’infanterie, le 41e, occupe depuis 1979 une caserne construite à son intention aux portes mêmes de la presqu’île. -.

J. de R

à suivre....