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La fille de Brest. Une histoire gravée dans le marbre.

samedi 5 novembre 2016, par Gérard Borvon

Depuis l’interdiction du Mediator, obtenue de haute lutte en novembre 2009, le Dr Irène Frachon, pneumologue au CHRU de Brest, est toujours sur le ring pour défendre les victimes. Le film « La fille de Brest » d’Emmanuelle Bercot sort le 23 novembre et raconte le combat de celle qui est devenue un symbole.

© Le Télégramme

Quand avez-vous vu pour la première fois le film « La fille de Brest » qui relate votre combat contre le Mediator et le laboratoire Servier ?
Je l’ai vu en famille, en juin dernier. La réalisatrice Emmanuelle Bercot m’avait proposé d’aller voir une version de travail, à Paris, au cinéma l’Odéon qui est un petit cinéma qui appartient à la maison de production Haut et court. Elle pensait que je viendrais seule mais je l’ai appelée pour lui dire que je venais avec Bruno, mon mari, et mes quatre enfants, elle a éclaté de rire et elle m’a dit bien sûr évidemment ! Le début du film, c’est une femme qui nage dans l’océan. C’est plein de sens parce que la mort par oedème pulmonaire et insuffisance cardiaque, c’est la noyade par l’intérieur. J’ai été noyée aussi par cette histoire, c’est un tsunami qui m’est tombé dessus.

Comment avez-vous réagi face à votre double cinématographique ?
On y est allé en se disant : « Bon forcément, on va trouver que cela sonne un peu faux et il va falloir qu’on prenne du recul vis-à-vis de ça ». Et en fait, pas du tout. On est sorti de là en se disant que c’était top, c’était un vrai film de cinéma. Comme me dit mon mari, j’ai beau connaître l’histoire, j’ai suivi ça comme un polar. Cela nous a bluffés de voir qu’on était happé par l’histoire. Mais il y a une distance, c’est moi et ce n’est pas moi. C’est un film que je trouve réussi en tant que Brestoise. Les prises de vue de Brest, du Brest moderne, de l’hôpital et de la mer sont magnifiques. Je pouvais difficilement espérer mieux pour graver dans le marbre cette histoire-là.

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Le Dr Irène Frachon, pneumologue, héroïne de "La fille de Brest" dans son...

Le film est-il un récit exact de votre combat ou y a-t-il eu des adaptations ?
L’exploit absolu c’est qu’en 2 h 08, il y a des raccourcis mais toute l’histoire est là. Elle commence en février 2009, au moment où je suis certaine que c’est le Mediator qui est responsable des valvulopathies et où je dis à Yannick Jobic, le cardiologue, qu’il faut aller à l’Afssaps (NDLR : Agence nationale de sécurité du médicament de l’époque, qui devait décider de suspendre le Mediator). Mais il y a une distance fictionnelle. Emmanuelle Bercot a un peu hypertrophié mon rôle. Elle a un peu forcé le caractère, je gueule comme un âne dans le film, en particulier à l’Afssaps. Or à l’Afssaps, j’ai plutôt joué profil bas parce qu’ils me foutaient une trouille bleue. Je l’ai dit à Emmanuelle. Elle m’a répondu qu’elle en avait besoin parce que le spectateur ne peut pas comprendre les enjeux et en fait, elle les verbalise, à ce moment-là, il faut bien qu’à un moment donné le spectateur comprenne qu’il y a un antécédent avec un autre médicament du laboratoire l’Isoméride et que Servier a vraiment fait n’importe quoi. Moi, je l’ai un peu dit à l’Afssaps mais de façon plus soft.

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Tous les noms des protagonistes de l’affaire ont-ils été changés ?
Certains ont choisi de changer, d’autres de garder leur nom dans le film, comme Charles Kermarrec, le patron de Dialogues qui a publié mon livre « Mediator combien de morts ? » - dont le titre a été censuré par le tribunal de Brest en juin 2010 -, ou les avocats Honorat et Oudin. Il n’y a que le personnage d’Antoine Le Bihan qui est reconstruit à partir du rôle du Pr Grégoire Le Gal (NDLR : du centre d’investigation clinique du CHRU de Brest). À Brest, dans la réalité, toute l’équipe de médecins qui a travaillé pour le retrait du Mediator s’est très bien entendue. Les scénaristes ont dit : « Ça ne colle pas pour nous. Les Bisounours, cela ne fait pas un récit de cinéma ». Ils ont alors demandé à Grégoire Le Gal son autorisation pour partir de son rôle et en faire un personnage différent pour que l’on s’oppose, comme j’ai pu m’opposer à d’autres professeurs des universités qui me disaient que j’allais trop loin. Dans le film, on s’engueule à plusieurs reprises. Grégoire a accepté, avec beaucoup d’intelligence, parce que ce n’était pas évident. Je trouve le résultat absolument formidable, parce que cela dit énormément de choses et tout ce qui est dit est juste. Ce sont des échanges que j’ai eus avec d’autres, ce n’est pas de la fiction mais une recomposition des difficultés. À la fin du film, on revient sur la vraie histoire de Grégoire Le Gal qui a vu des financements de recherche lui échapper, très vraisemblablement du fait de son implication dans le retrait du Mediator. Depuis, il a émigré au Canada où il continue à faire de la recherche.

Avez-vous un regret ?
Le film est précis, scientifiquement parfait, fidèle à l’engagement de ses différents acteurs, à la toute petite exception de Xavier Bertrand, qui est mon seul petit regret. Quand le scandale a éclaté, il m’a appelé et demandé tout de suite un rapport à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), cela n’apparaît pas dans le film. Les politiques m’ont toujours soutenue que ce soit Gérard Bapt ou Xavier Bertrand.

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Au cours des dernières années, quels ont été les moments les plus difficiles à vivre ?
La condamnation en justice du livre m’a abasourdie. C’était une condamnation uniquement sur le titre, ils n’avaient même pas lu le livre. Mais aussi les différentes séances à l’Afssaps, parce qu’au lieu d’avoir l’agence comme alliée elle m’était hostile alors qu’elle existait pour la sécurité du médicament. C’était inadmissible. C’est terrifiant quand les institutions censées vous protéger vous sont hostiles. Il y a une défaillance des institutions de l’État qui doivent nous défendre. Je pense à Raphaël Halet, lanceur d’alerte dans l’affaire LuxLeaks et aux gendarmes français qui viennent le cueillir chez lui, en lui tendant un piège. C’est terrifiant.

Est-ce important d’être devenue le symbole des lanceurs d’alerte ?
Ce qui me frappe beaucoup, six ans après l’éclatement du scandale et neuf ans après le début de mon enquête, c’est quand même la capacité d’oubli. La fonction mémorielle de ce film est extraordinaire. C’est une très grande chance, c’est miraculeux. Qui se souviendrait aujourd’hui d’Erin Brockovich sans le film ? Absolument personne. Je pense que l’affaire du Mediator a rendu populaire la notion de lanceur d’alerte et a énormément modifié le regard que nous portons sur les conflits d’intérêts, sur le fait que notre société est quand même gangrenée par ces conflits. Cela a été assez sidérant pour moi de devenir le symbole des lanceurs d’alerte. D’autant plus que je suis plutôt une lanceuse d’alerte privilégiée par rapport à quelqu’un comme Raphaël Halet qui a perdu son emploi. En même temps, je suis une figure positive de lanceur d’alerte pour le citoyen parce que, si vous vous référez à un Raphaël Halet, ça ne vous donne pas envie d’y aller. Même si je suis absolument consternée et effarée par le champ de ruines laissé par le Mediator, par ses conséquences pour les victimes, c’est quand même un événement fondateur, même si ce n’est pas le seul, l’affaire du sang contaminé en a été un avant.

Le procès au pénal n’est toujours pas intervenu. Qu’en pensez-vous ?
Pour ce qui est du pénal, Servier a fait jouer ses cabinets d’avocats pour embourber et gripper les procédures. La dernière décision de la Cour de cassation, qui a débouté Servier, date de juillet 2016, on attend d’ici la fin de l’année une nouvelle décision de la chambre de l’instruction. Il pourrait peut-être y avoir un procès pénal audiencé en 2018. Entre 2010, la révélation de cette affaire et 2018, ce qui s’est passé pendant ces années-là est un scandale absolu pour les victimes du Mediator. C’est un combat féroce pour arriver petit à petit à obtenir des indemnisations correctes pour des personnes très handicapées - ça, on le voit bien dans le film - et qui ont besoin de l’aide d’une tierce personne.

Vous êtes toujours révoltée ?
Oui, d’autant plus que le jour de l’avant-première à Brest, mardi, le laboratoire Servier, qui discute le moindre centime quand il s’agit d’indemniser correctement les victimes, va créer un fonds de dotation Mécénat avec l’association la Chaîne de l’Espoir pour l’ouverture d’un centre cardiopédiatrique au Sénégal. Je suis abasourdie. Cette année, il a fallu que le ministère de la Santé prenne un décret pour obliger les avocats de Servier à écrire dans leur proposition d’indemnisation le montant - plus important - que les victimes pourraient obtenir si elles refusaient la transaction de Servier et décidaient d’aller en substitution devant l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam).

Après le cinéma, une pièce de théâtre est en préparation ?
Ce sera très différent du film, basé sur la parole des victimes, le texte et la mise en scène sont de Pauline Bureau, le spectacle sera donné au Quartz en mai.

Pratique
« La fille de Brest », d’Emmanuelle Bercot en avant-première à Brest aux Studios mardi, à 20 h, et au multiplexe Liberté le 15 novembre, à 20 h.

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